Petite enfance :: une révolution
03/07/2012 11:54
L’an prochain, l’école maternelle sera gratuite dès trois ans, mais Jérusalem est-elle prête pour absorber l’afflux de nouveaux élèves ?
enfant qui lit Photo: NATI SHOHAT / FLASH 90
Quand Abigaïl Yochanan a appris que le cabinet venait d’approuver la loi sur la
gratuité de l’école maternelle à partir de trois ans, elle s’est réjouie et
s’est demandé à quoi elle consacrerait l’argent ainsi économisé. Puis cette
femme cadre de haut niveau employée dans un grand institut de recherche
universitaire de Jérusalem a pris conscience que, s’il s’agissait là d’une bonne
nouvelle pour son fils, qui aurait trois ans et demi à la prochaine rentrée,
elle n’était en revanche pas prête à envoyer sa fille de deux ans et demi dans
une école publique.
Cette nouvelle loi, fondée sur les recommandations du
rapport Trajtenberg, fait suite au mouvement social de l’été dernier. Si elle
est une excellente nouvelle pour beaucoup, de nombreuses questions
subsistent.
A partir de la prochaine rentrée scolaire, les écoles
maternelles publiques et privées gérées par des associations à but non lucratif
seront subventionnées. De quoi permettre aux familles des économies
substantielles, selon le nombre d’enfants concernés.
“Cette loi arrive
dix ans trop tard pour moi”, soupire Ilana, employée à la mairie.
Si elle
obtient l’approbation de la Knesset, la décision gouvernementale ne fera que
mettre en application une loi en vigueur dans le pays depuis 1951 et qui stipule
la gratuité de l’école publique dès l’âge de trois ans. Gratuité, qui, jusqu’à
présent, ne s’appliquait qu’aux enfants de plus de cinq ans.
“C’est une
vraie révolution”, affirme la conseillère municipale hiérosolomytaine Rachel
Azaria, responsable de la petite enfance jusqu’à sa démission, il y a deux
mois.
Chargée de préparer la loi au niveau national, Rachel Azaria a
travaillé avec l’équipe de Trajtenberg et assisté à toutes les réunions de la
Knesset consacrées au sujet. Selon elle, la loi devra surmonter de nombreux
obstacles pour être adoptée. Mais contre toute attente cependant, les choses se
révéleront plus simples à Jérusalem qu’ailleurs.
“Comparée aux villes du
centre du pays, Jérusalem est pauvre. On y trouve moins d’écoles maternelles
privées et onéreuses qui, conformément à la nouvelle loi, ne sont pas éligibles
pour les subventions gouvernementales (quoiqu’elles aient toujours la
possibilité de présenter une demande pour se transformer en associations à but
non lucratif). En conséquence, il devrait être assez facile dans notre ville de
faire entrer des institutions privées ou semiprivées dans le cadre de la loi.
Pour une fois, le fait que les habitants de Jérusalem ne comptent pas parmi les
plus riches du pays joue en notre faveur.”
Scolarisation gratuite, mais
pas obligatoire
Que dit exactement la nouvelle loi, et que se passerat- il à
Jérusalem à la prochaine rentrée ? Quelques faits pour commencer : La loi
n’instaure pas une scolarisation obligatoire à partir de trois ans, mais
simplement sa gratuité. “Cela signifie que les parents peuvent décider ou non
d’envoyer leurs enfants à l’école”, explique Dvora Guivati, responsable de
l’éducation publique de la petite enfance à la mairie. “Ainsi, si vous préférez
garder les enfants à la maison ou les confier à une nourrice, vous ne serez pas
en infraction. Mais la loi va aussi obliger la municipalité à prendre des
dispositions pour pouvoir accueillir tous les enfants de trois ans et plus dont
les parents en feront la demande, soit en école maternelle publique, soit dans
les jardins d’enfants d’associations à but non lucratif reconnues (comme
Na’amat, la WIZO ou Emounah), qui exercent cette activité depuis des
années.”
A partir de septembre, les parents pourront donc envoyer leurs
enfants à la maternelle sans avoir à payer de 77 à 773 shekels par mois (selon
leurs revenus), comme c’était le cas jusque-là. La journée d’école dure de 7h30
à 14h, avec possibilité, moyennant 800 à 900 shekels supplémentaires, de la
prolonger jusqu’à 16h. Désormais, explique Azaria, ce supplément lui-même
bénéficiera de subventions basées sur les mêmes critères socio-économiques que
pour la scolarisation en journée.
“Le coût total passera donc de 1 600
shekels à quelque 400 ou 500 shekels par enfant et par mois si la famille est
éligible pour des subventions l’après-midi”, se félicite Rachel Azaria. “Cette
économie substantielle aura sans doute une influence sur des questions
fondamentales, comme la taille de la famille ou le fait que la mère travaille ou
non...”
Actuellement, une école maternelle privée coûte jusqu’à 3 000
shekels par mois, parfois même plus (quoique rarement à Jérusalem). Elle restera
une option pour des parents aisés, séduits par les classes moins chargées (18 à
21 élèves à peine, contre 35 environ dans les écoles publiques). Les subventions
prévues par la nouvelle loi s’étendent aussi aux structures publiques gérées par
des institutions à but non lucratif reconnues (comme la WIZO, Emounah et Na’amat
et, à Jérusalem, le réseau Ganei Haïm du mouvement libéral). En conséquence,
pour de nombreuses familles, le seul changement sera financier.
Les
ennuis commencent, en revanche, pour les petites entreprises privées qui ne sont
pas considérées comme des associations, ou dont les responsables ne possèdent
pas de diplôme d’éducateur reconnu. “Pour elles, la nouvelle loi pose un vrai
problème”, confirme Rachel Azaria. “Beaucoup vont disparaître bonnement et
simplement, d’autres baisseront peut-être leurs tarifs pour rester
concurrentielles. On ignore combien vont réussir à s’en sortir.”
Priorité
aux plus grands
Roy et Ma’ayane Sharon ont trois filles de cinq, trois et deux
ans. Pour eux, rien ne va changer, ou presque : “Les filles vont rester au même
endroit, sauf que nous paierons beaucoup moins cher, ce qui est loin d’être
négligeable pour nous”, explique Ma’ayane. Ce couple de trentenaires (Roy est
salarié, Ma’ayane a monté une petite entreprise), affirme que le coût élevé de
l’éducation n’a pas eu d’influence sur leur décision d’avoir d’autres
enfants.
“Les couples religieux renoncent rarement à avoir des enfants
pour des raisons financières”, souligne Ma’ayane, “mais je connais des laïcs qui
y réfléchissent à deux fois avant de concevoir un quatrième
enfant.”
Aujourd’hui, 9 000 enfants de trois à cinq ans sont inscrits
dans les institutions publiques de Jérusalem, laïques ou religieuses. Un chiffre
qui n’inclut ni le secteur haredi, qui possède ses propres structures d’accueil,
ni le secteur arabe, moins bien organisé dans ce domaine.
Le réseau des
écoles publiques sera-t-il prêt dès la prochaine rentrée ? Rien n’est moins sûr,
et les parents devront peut-être s’armer de patience pour pouvoir profiter de la
nouvelle loi. “La municipalité acceptera toutes les demandes d’inscription”,
affirme Dvora Guivati.
“Mais comme il est évident que nous n’avons pas eu
le temps de bien nous préparer, nous devrons poser certaines limites, du moins
la première année. Par exemple (et la loi nous autorise à le faire), nous
donnerons d’abord la priorité aux enfants de quatre ans. J’espère que les
parents comprendront et voudront bien coopérer.”
Afin de faire face à la
demande massive attendue, la municipalité s’est dotée d’une équipe dirigée par
Yossi Heiman, qui travaille sur les moyens d’y répondre, par exemple en louant
ou en construisant des locaux adéquats. Aujourd’hui, un millier d’enfants entre
trois et quatre ans sont gardés dans des structures privées et Dvora Guivati
affirme qu’il n’existe aucun moyen de savoir à l’avance combien, parmi eux,
seront candidats pour l’école publique. “Nous voudrions pouvoir accueillir tout
le monde, mais hélas, cela ne se fera pas du jour au lendemain”, prévient-elle.
“L’une des premières tâches de l’équipe consiste à faire le point et à
déterminer où il y aura de la place et où il n’y en aura pas. Nous proposerons
aux parents d’inscrire leurs enfants dans d’autres quartiers si nous ne pouvons
leur proposer de place près de chez eux.”
Quid des petites structures
privées ?
A Har Homa, par exemple, tout est déjà complet, mais les parents
auront la possibilité d’aller à Talpiot Est ou à Guilo. Même chose à Beit
Hakerem, dont les habitants devront se rabattre sur Ir Ganim. Dvora Guivati
estime que cela favorisera la cohésion entre les différents quartiers de
Jérusalem, un avantage que le département Education de la municipalité ne peut
qu’apprécier.
Selon elle, la nouvelle loi représente, pour la ville, mais
aussi pour tout le pays, un grand pas en avant en matière d’éducation.
Cependant, elle a conscience des répercussions dramatiques qu’elle aura sur les
petites structures privées, qui ne parviendront pas à profiter du processus. Il
leur faudrait, pour cela, se faire homologuer comme associations à but non
lucratif, une procédure longue, difficile et onéreuse, et répondre aux critères
du ministère de l’Education en matière de formation des éducateurs, à ceux du
ministère de la Santé pour les repas et à ceux de la mairie en matière de permis
d’exercer et de sécurité.
“Il est clair que seul un petit nombre d’entre
elles engagera ce processus, et que toutes n’obtiendront pas l’homologation”,
précise Dvora Guivati, ajoutant qu’il faudra du temps pour atteindre les
résultats requis.
“Cela ne se fera pas en un an, ni même en deux”,
soupire-t-elle, “mais c’est pourtant la chose à faire.”
Miri Tedeschi,
directrice du jardin d’enfants de l’Université hébraïque, sait de quoi parle
Dvora Guivati.
Elle-même éducatrice diplômée de la petite enfance gère
deux classes : une pour enfants de deux à trois ans, l’autre pour les trois à
quatre ans. Si les 23 élèves qui composent cette dernière seraient tous en droit
de bénéficier des subventions à la rentrée prochaine, aucun n’en profitera en
restant dans cette école. “Jusqu’à présent, les familles n’ont pas exprimé leur
intention de retirer leurs enfants”, affirme Miri, “mais cela ne saurait
tarder.”
Une grande association commune ?
Elle n’est pas la seule à se
faire du souci. Beaucoup de responsables de maternelles privées redoutent de
voir la nouvelle loi sonner le glas de leur activité
professionnelle.
Deux d’entre eux, qui préfèrent garder l’anonymat tant
que la municipalité n’a pas clarifié les choses, savent déjà qu’ils ne
parviendront pas à affronter toutes les formalités administratives et les
dépenses conséquentes qu’implique une qualification pour les subventions. L’une
des solutions consisterait pour eux à réduire considérablement les frais de
scolarité, éventualité que tous deux répugnent à envisager, mais qu’ils
reconnaissent comme une réponse au problème, au moins la première
année.
“Et pourtant”, soupire l’un d’eux, “même si l’école publique va
coûter beaucoup moins cher, rien ne remplace une petite structure de 20 élèves
maximum par classe... Imaginez un peu à quel rythme se propagent les maladies
contagieuses dans une classe de 35 !” Selon eux, la meilleure solution
consisterait à constituer une grande association regroupant toutes les
structures privées et défendant leurs droits. Pour le moment toutefois, aucune
initiative de ce genre ne se dessine à l’horizon.
“Je suis tout à fait
disposée à engager la procédure pour être reconnue comme association à but non
lucratif et pouvoir profiter de la nouvelle loi”, explique Miri Tedeschi, “mais
si cela m’oblige à courir d’un bureau à un autre pendant des jours et des jours
et à payer plusieurs dizaines de milliers de shekels de taxes, je ne suis pas
sûre que le jeu en vaille la chandelle !” Elle ajoute qu’elle approuve la loi,
non seulement en tant que bénéficiaire potentielle, mais également en tant que
citoyenne. Elle se dit heureuse de voir que les manifestations de l’été dernier,
auxquelles elle a participé, ont porté leurs fruits. “Tout comme les autres
éducateurs de la petite enfance qui dirigent des institutions privées, je veux
aider les parents à payer moins cher, mais l’Etat, le gouvernement et la
municipalité devraient faire quelque chose pour alléger d’abord ces formalités
insurmontables.”
Gérés par de vrais professionnels !
L’an prochain, les
Yochanan auront droit aux subventions pour leur fils de trois ans et demi, qui
fréquente la maternelle de Neveh Granot. Pour ce qui est de leur petite dernière
de deux ans et demi, inscrite au jardin d’enfants de l’Université hébraïque,
Abigaïl et son mari Gil sont en train de réfléchir, mais pensent la maintenir
dans la même structure, au moins dans un premier temps. Car si ce jardin
d’enfants n’a pas droit aux subventions, il offre l’avantage non négligeable des
petits effectifs.
“Tout jeune parent qui en a les moyens parviendra à la
même conclusion”, soutient Abigaïl. Gil, pour sa part, espère qu’une solution
sera trouvée pour améliorer la qualité des écoles maternelles publiques.
“L’argent, c’est important, bien sûr”, reconnaît-il, “mais le nombre d’enfants
par classe et la qualité de l’enseignement comptent aussi, et ont bien besoin
d’être améliorés !” Comme beaucoup de leurs amis, les Yochanan aimeraient que la
municipalité facilite le processus d’habilitation des institutions privées, afin
de les faire bénéficier elles aussi de la nouvelle loi.
Dvora Guivati
affirme que telle est bel et bien l’intention de la municipalité, qui prévoit
d’ailleurs une rencontre dans ce sens avec les directeurs des jardins d’enfants
privés la semaine prochaine. “C’est notre intérêt autant que le leur”,
affirme-t-elle, ajoutant toutefois qu’il existe des critères de base que l’on ne
peut négliger. “Les institutions totalement privées sont parfois installées dans
des appartements et tenues par des femmes qui n’ont pas reçu la moindre
formation professionnelle. Cela ne signifie pas nécessairement qu’elles ne
conviennent pas pour accueillir des enfants, mais il existe certains critères
non contournables. Je ne pense pas que nous puissions aider ce genre
d’établissements, mais les jardins d’enfants dirigés par de vrais professionnels
de la petite enfance, eux, bénéficieront sûrement de nos efforts. Nous avons
besoin d’eux, de toute façon, pour répondre à la demande.”