Rompre les chaînes du mariage
03/07/2012 12:04
La Journée internationale des Agounot coïncide avec le jeûne d’Esther. Cette année, le 7 mars.
Rachel Levmore Photo: avec l'aimable contribution de Rachel Levmore
L’occasion de mettre en évidence le sort des femmes enchaînées, dans tous
les coins du monde juif La question des Agounot est complexe. La loi juive
interdit à une femme de se remarier à moins d’avoir reçu préalablement l’accord
de son mari, le get. Et les enfants qu’elle pourrait avoir avec un autre
partenaire, pendant ce laps de temps, sont considérés comme “mamzerim”, euxmêmes
pénalisés par un statut particulier et contraignant.
En conformité avec
les préceptes juifs relatifs au divorce, les autorités rabbiniques peuvent
contraindre le mari à rendre sa liberté à sa femme par le biais de sanctions,
comme l’ex-communion de sa communauté et de sa synagogue. Ce qui fonctionne dans
certains cas, mais pas toujours.
Et quid de toutes les autres questions ?
Comment décider de la garde des enfants et du partage des biens ? Doivent-ils
être résolus avant de consentir à accorder le get ? Ce point en particulier a
été soulevé par de nombreuses organisations, qui défendent les droits des femmes
juives. Rachel Levmore a obtenu son doctorat en Talmud et Loi juive. Elle est la
coordinatrice du Projet de prévention des Agounot du Conseil des jeunes rabbins
d’Israël, et de l’Agence juive. Avec une passion infatigable, Levmore a joué un
rôle actif pour tenter de trouver des solutions au problème des Agounot, depuis
plus de 15 ans.
“Le lien entre l’obtention du get, et toutes les autres
questions inhérentes au divorce, dont la garde des enfants et le partage des
biens doit être rompu”, observe-t-elle. “Il s’agit de deux problèmes distincts,
qu’il n’y a aucune raison d’associer, ni au regard de la Halakha ni du Choulhan
Aroukh.”
Pour Levmore, il devrait y avoir deux tribunaux différents, pour
traiter de toutes les problématiques. Le premier-né s’occuperait que de la
supervision des questions telles que pensions alimentaires et logistique ;
tandis que le second serait consacré exclusivement à l’obtention du
get.
Les quatre volontés de l’homme
Le rabbin Asher Ehrentrau est le
directeur adjoint des affaires liées aux Agounot, au sein des tribunaux
rabbiniques israéliens. Quand c’est à la demande de l’épouse qu’un couple se
présente devant le Beit Din, note-t-il, le mari déclare généralement : “Je suis
prêt à accorder le get. Mais voici mes conditions :...” L’époux n’accepte de
donner le get, que lorsque toutes les autres questions ont été réglées. Soit, en
d’autres termes, lorsque ses volontés ont été respectées. Le fait est, remarque
le rav expérimenté, que l’on ne peut rien faire pour contraindre l’homme,
puisqu’il a déjà indiqué être disposé à donner le get à son épouse.
Et
pour Atara Kenigsberg, responsable du centre Ruth et Emanuel Rackman pour la
promotion de la condition de la femme, à l’université Bar-Ilan, c’est
précisément là que réside le problème. L’époux récalcitrant trouve grâce aux
yeux du Beit Din, en affirmant sans équivoque qu’il va accorder à son épouse ce
qu’elle demande. Mais cela implique pourtant invariablement qu’il va recevoir ce
qu’il souhaite, d’abord. Kenigsberg estime que la méthode utilisée par les
tribunaux rabbiniques, lors de la toute première audience, explique en partie
pourquoi les procédures traînent souvent pendant des années.
Les
tribunaux sont souvent considérés comme coupables de céder à l’attitude “prima
donna” de l’époux, qui croit pouvoir tirer tout ce qu’il veut de sa femme, d’un
point de vue financier ou concernant la garde des enfants.
Les rabbins
ont même pris l’habitude de poser la question au mari, une fois un dossier de
divorce déposé : “Votre épouse demande le get, que souhaitez-vous en retour ?”
Non seulement cette question n’est pas justifiée halakhiquement parlant, mais
elle se révèle dangereuse.
Elle fait sentir à l’époux que c’est lui qui
détient toutes les cartes. Ce qui est malheureusement en partie le
cas.
Dans la société civile, et de fait dans la majorité des domaines de
la loi juive, toute personne en violation avec le système juridique en place
court le risque de comparaître devant un tribunal, où elle doit réparer ses
actes répréhensibles, ou en payer le prix. Le système, représenté par les
services répressifs, juges, tribunaux, etc. ; est finalement celui qui a le
pouvoir de gérer les délits. Mais ce n’est pas le cas dans les affaires de
divorce.
Quand tout est dit et fait, les époux récalcitrants ont toujours
les pleins pouvoirs. Et même si le Beit Din décide d’incarcérer le mari pour une
durée indéterminée, il ne résout pas la question : l’époux peut encore refuser
d’accorder le get à sa femme, confiné entre les murs de la prison.
De la
difficulté d’être agouna
Combien y a-t-il d’agounot, aujourd’hui, en Israël ? Il
s’agit de la question à un million de dollars ! Selon le directeur des Affaires
des agounot, le rabbin Eliahou Maïmon, le nombre ne dépasserait pas 200. L’an
dernier, affirme-t-il, 98 cas ont été “résolus”. Des femmes jugées comme ayant
le statut d’agouna, mais qui ont finalement obtenu satisfaction. Une “agouna”,
précise le rabbin, est une femme dont l’époux ne se présente pas aux audiences,
une fois que la demande de get a été déposée.
Le Beit Din dispose de
quatre termes halakhiques, pour amadouer un époux : la recommandation, le
commandement, l’obligation et la contrainte. Ce dernier étant le seuil le plus
fort. Le Bureau de Maïmon prend ensuite le relais, et traite des cas qui ont
dépassé ce dernier stade. Soit quand le Beit Din a usé de l’un ou plusieurs de
ces recours, en vain.
Mais d’après l’institut Rackman, en revanche, le
nombre d’agounot en Israël dépasse de loin les statistiques des tribunaux
rabbiniques : il en existerait des milliers dans le pays.
Une différence
de chiffres due à une myriade de raisons, principalement liées à la définition
de l’Agouna. Tout d’abord, chaque année, de nombreux cas sont mis de côté, pour
“inactivité” du dossier. C’està- dire quand aucun progrès n’est apprécié et
qu’aucune audience n’est organisée, sur une longue période de temps. Ces cas
sont souvent le fruit d’une impasse. L’un ou l’autre des partenaires renonce
tout simplement à l’espoir de jamais obtenir satisfaction.
Autre
possibilité : le mari peut être à l’origine de la demande de divorce initiale,
déposée dès lors qu’il apprend que son épouse veut divorcer. Il est ainsi
beaucoup plus difficile pour la femme de gagner le statut d’agouna, car ce n’est
pas elle qui a ouvert le dossier.
Il ne s’agit, malheureusement, de rien
de plus que d’un stratagème utilisé par le mari pour s’assurer être celui qui
contrôle.
En fin de compte, si le mari dépose le premier la demande, il
est maître du jeu. Et son épouse ne sera pas considérée comme une agouna par les
tribunaux.
En outre, puisque l’homme est le seul à demander le divorce,
même dans les cas où il disparaîtrait et ne se montrerait pas aux audiences, sa
femme ne sera pas considérée comme agouna.
Enfin, la dernière raison qui
explique l’écart des estimations tient au fait que les tribunaux rabbiniques ne
considèrent pas une femme comme agouna si le mari se présente effectivement aux
audiences. Indépendamment du fait qu’il lui accorde le get. Il s’agit du cas le
plus répandu, et de la raison pour laquelle les affaires se prolongent pendant
des années.
L’Institut Rackman rapporte qu’en 2006, quelque 3 402 maris
qui refusaient d’accorder le get ont été désignés par les tribunaux rabbiniques,
comme méritant des sanctions, pouvant aller jusqu’à des peines de prison
ferme.
En 1995, une nouvelle loi est entrée en vigueur, qui permet aux
tribunaux rabbiniques de décider, de façon autonome, d’envoyer un époux
récalcitrant derrière les barreaux, sans décision supplémentaire des tribunaux
civils. Pour l’heure, seuls 50 des hommes ont été concernés. A peine 1,5 % des 3
402 cités.
Le contrat prénuptial, incontournable
Quelle est donc la
solution au problème des agounot modernes ? Voilà la deuxième question à un
million de dollars ! Mais la réponse est bien plus difficile à
apporter.
Le rabbin Emmanuel Rackman, de l’Institut éponyme, s’est penché
sur les cas des agounot avant sa mort en 2008. Il a invoqué des concepts tels
que l’erreur halakhique, lors de la formation du mariage, qui implique que
l’union peut être annulée, sans passer par la traditionnelle étape du
divorce.
Le problème : la majorité des autorités rabbiniques, y compris
israéliennes, ne reconnaissent pas les principes de Rackman comme compatibles
avec ceux, ancestraux, de la loi juive.
Le rabbin Michael Broyde,
professeur de droit à l’Université d’Emory, et ancien directeur du Beit Din
américain, a mis au point un document alternatif, à faire signer au couple avant
de se marier, et qui empêcherait les cas d’agounot. Ce formulaire constitue
l’ultime recours, lors de la course au get. Il se charge essentiellement de
retirer le pouvoir des mains de l’époux, pour le remettre entre celles des
tribunaux rabbiniques.
En Israël, l’accord a été traduit, et légèrement
modifié pour s’adapter au milieu local. Appelé “Accord pour le respect mutuel”,
le document a été rédigé par le docteur Rachel Levmore, le rabbin Elyashiv Knohl
et le rabbin David Ben- Zazzon. Il peut être trouvé en cinq langues différentes,
sur le site du Conseil des rabbins d’Israël. Contrairement, à la version
américaine, cet accord doit être signé par les deux partenaires, l’homme et la
femme, avant le mariage, et les protège ainsi équitablement.
L’Institut
Rackman, avec diverses autres organisations, préconise qu’un contrat de mariage
de ce type devienne la norme, avec la Ketouba du mariage. Au moins, estime-t-il,
un accord distinct doit devenir une pratique courante, si l’on veut éviter les
cas d’Agounot à l’avenir.
Levmore souhaiterait voir le concept des
Agounot devenir aussi désuet que des maladies telles que la polio ou la
variole.
“Vous pouvez soigner ces maladies, dès lors que vous avez le
vaccin”, commente-t-elle. “Pour l’heure, le contrat de mariage est le vaccin le
plus efficace contre les agounot.”
La raison à cela ? Tout simplement
parce que rien ne parle comme l’argent. Un mari, ou une femme, est beaucoup
moins susceptible de refuser le divorce, si on lui parle de grosses sommes et de
généreuses pensions alimentaires. “La beauté du contrat de mariage”, commente
Levmore, “c’est que le mari ne va pas vous donner une excuse, il va vous donner
le get !” En plus d’éliminer le risque croissant de mamzerim, et sans mentionner
l’abus des droits de l’Homme et de la Femme, il offre aux femmes leur liberté,
et la possibilité de se remarier, et de continuer à procréer si elles le
désirent.
La Journée internationale des Agounot, qui coïncide avec le
jeûne d’Esther, le 7 mars prochain, véhicule un message au peuple juif, ainsi
qu’aux autorités rabbiniques : “Encourager la signature d’un contrat de mariage,
comme procédure standard chez tous les couples qui désirent se marier. Au nom de
l’expansion de la nation juive.”