Début avril, le gouvernement publiait les nouveaux chiffres
de la population. Ceux-ci, combinés au rapport annuel de la Banque d’Israël,
ont une fois de plus attiré l’attention sur la faible participation des
ultra-orthodoxes dans le monde du travail et renouvelé les appels à davantage
d’efforts pour tenter de résoudre ce problème persistant. Il ne se passe pas un
jour sans qu’un commentateur prophétise l’effondrement imminent de l’économie
israélienne en raison de la charge des allocations que verse l’Etat, et de la
nécessité de soutenir une population haredite (ultra-orthodoxe) de plus en plus
nombreuse.
Toutefois, quoi qu’en disent ces prophètes de malheur, on remarque actuellement
une croissance régulière de la part des ultra-orthodoxes dans la population
active. De plus en plus d’hommes et de femmes issus de cette communauté suivent
des formations professionnelles de haut niveau pour se lancer ensuite dans des
carrières, notamment dans les domaines de la comptabilité ou du droit.
Haïm Yashar, 40 ans, est l’un d’entre eux. Ancien étudiant à plein-temps dans
une yeshiva de Bnei Brak, il exerce désormais avec succès le métier
d’avocat. Il n’a pas pour autant quitté son milieu et reste fidèle aux valeurs
et au mode de vie de sa communauté. Enfant, il a étudié, tout comme ses frères
et soeurs, dans une école haredi qui enseignait également des matières du
programme scolaire national, de sorte qu’il a pu s’inscrire à l’université.
Aujourd’hui, Haïm est associé chez Ron Gazit, Rottenberg & Co, un cabinet
d’avocats de Tel-Aviv, après avoir passé un temps considérable en yeshiva :
trois ans au prestigieux institut de Yeshivat Hevron à Guivat Mordechai, à
Jérusalem, puis, après son mariage, au Kollel (institut d’études à
plein-temps). “Je tiens à souligner que j’admire vraiment ceux qui étudient
tous les jours et se sacrifient bel et bien pour étudier la Torah”, dit-il. “Je
crois toujours que la chose la plus importante que l’on puisse faire,
l’occupation idéale, c’est l’étude de la Torah, mais elle ne convient pas à
tout le monde. Tout le monde n’est pas capable de s’y consacrer.
Personnellement, je suis arrivé à la conclusion que j’étais incapable de rester
toute la journée assis à étudier comme ça.”
Le travail n’est pas un gros mot
Haïm évoque aussi le désir d’avoir un meilleur
niveau de vie. L’un des principaux obstacles qui dissuadent les ultraorthodoxes
d’entrer sur le marché du travail est la nécessité de s’engager dans l’armée ou
d’effectuer au moins un service civil avant d’obtenir un emploi salarié.
Beaucoup d’entre eux redoutent en effet d’être contraints de faire des
concessions sur le mode de vie et de se retrouver mêlés à une population appartenant
à des secteurs de la société plus ouverts.
Haïm, quant à lui, s’est engagé dans l’armée. Il a suivi l’entraînement de
base, puis est entré dans la branche éducative, où il est resté deux ans. Après
son service, il s’est inscrit en droit à l’université Bar-Ilan et, en quatre
ans, a obtenu une licence, puis un master.
Haïm affirme ne pas avoir rencontré d’opposition dans son entourage lorsqu’il a
opté pour la vie active. Il en avait parlé à sa future femme avant qu’ils ne
décident de se marier et elle l’a soutenue dans son projet. “Mes parents et
toute ma famille acceptent que je travaille”, déclare-t-il.
“Pourquoi ? Parce qu’il est tout à fait possible d’être un ‘Ben- Torah’, de
vivre un engagement profond dans le mode de vie haredi traditionnel, tout en
travaillant. Le mot ‘travail’ n’est pas un gros mot ! J’ai un foyer haredi et
je suis fier de me dire haredi. La Torah est la valeur centrale de ma vie, elle
l’a toujours été et le sera toujours, mais cela n’est pas en contradiction avec
ma volonté de travailler pour faire vivre ma famille.”
Comme les ultra-orthodoxes de diaspora
Pour le professeur Yedidia Stern,
vice-président pour la recherche à l’Institut de la Démocratie d’Israël (IDI),
le nombre croissant d’ultra-orthodoxes dans la population active est une
tendance qui ne fera que s’amplifier au fil des ans. L’IDI vient de produire un
rapport sur ce qu’il qualifie de “classe moyenne haredi en bourgeonnement”,
composée de professionnels qualifiés qui travaillent, tout en conservant leur
culture et leur identité et en restant membres de la communauté haredi.
“Ils vivent juste à côté de communautés ultra-orthodoxes, envoient leurs
enfants dans des écoles ultra-orthodoxes, n’ont pas la télévision pour la
plupart”, explique-t-il.
“Mais il leur arrive d’aller au théâtre ou de lire la presse générale en plus
des journaux haredim. Ils travaillent dur pour pouvoir vivre dans ces deux
mondes à la fois. Ils ne veulent surtout pas perdre leur identité d’origine. En
fait, ils se comportent comme les ultra-orthodoxes de diaspora. A Anvers,
Londres ou Brooklyn, les haredim vont travailler et sont, de ce fait, exposés
au monde extérieur, ce qui ne les empêche pas de rester des haredim.”
C’est la pauvreté prévalant dans la communauté ultraorthodoxe, mais aussi ce
que le professeur Stern qualifie de “maturation du processus social”, qui a
entraîné cette récente évolution. “La communauté voit de moins en moins
d’avenir économique pour ses enfants. Elle en a assez de la vie en ghetto et de
la pauvreté”, explique-t-il.
“La population haredite s’accroît, de sorte qu’elle acquiert un pouvoir
politique, mais elle parvient de moins en moins à maintenir son mode de vie,
puisqu’elle décline sur le plan économique.
Beaucoup de dirigeants communautaires sont en train d’en prendre conscience.”
L’ubiquité d’Internet a également représenté une force motrice, ouvrant de
nouveaux horizons à la communauté ultra-orthodoxe.
Le professeur Stern décrit le Web comme “un canal ouvert sur le monde”. Les
haredim ont accès à des informations autrefois hors d’atteinte.
Les rabbins ont combattu la télévision avec succès, mais tenter d’empêcher les
gens de se connecter à Internet est une bataille perdue d’avance, car
l’ordinateur est partout et devient indispensable à la vie moderne. “Il y a de
grosses failles, aujourd’hui, dans les ‘murs de sainteté’ qui entouraient
traditionnellement la communauté”, conclut-il.
Des employé(e)s modèles
Ita Koledezky dirige le personnel
ultra-orthodoxe de Deloitte, Brightman, Almagor, Zohar, un célèbre cabinet de
comptabilité et de conseil de Tel-Aviv. Celui-ci emploie de très nombreux
ultra-orthodoxes, en particulier des femmes, parmi ses quelque 1 000 salariés.
Certains y occupent même de hauts postes. L’entreprise fournit à ses employés
haredim toutes les installations nécessaires à leur mode de vie, comme des
cuisines casher et des salles pour ceux qui préfèrent travailler dans un
environnement exclusivement masculin ou féminin, même si la plupart des bureaux
sont mixtes.
“Il est important d’intégrer les haredim au personnel”, explique Ita. De fait,
sa société travaille en collaboration avec l’Institut Lustig de Ramat Gan, une
école professionnelle pour jeunes filles ultra-orthodoxes. Elle participe à
l’élaboration des programmes d’apprentissage pour le diplôme de comptabilité et
d’informatique, afin de fournir aux étudiantes une formation à la fois
théorique et pratique. Les élèves peuvent en outre choisir de réaliser leur
projet final dans le service financier de Deloitte, sur une base bénévole.
Selon Ita, 75 % de celles qui le font sont ensuite recrutées par l’entreprise.
Ita tient par ailleurs à préciser que les candidatures de haredim ne sont
retenues que si elles répondent aux critères de l’entreprise.
“Leurs valeurs religieuses se révèlent précieuses dans le domaine de la
comptabilité et les haredim sont des employés stables et consciencieux. Ils ne
cherchent pas à changer d’entreprise, car en général, ils sont les seuls à
subvenir aux besoins de la famille et ils privilégient la sécurité d’emploi et
la stabilité, ce qui fait d’eux de bonnes recrues. La comptabilité est en outre
une profession parfaite pour eux, car elle n’exige jamais de faire des
compromis avec leurs valeurs ou leur mode de vie.”
Architectes, comptables ou avocates
Reste que certains problèmes se posent
lorsqu’on emploie des gens qui n’ont guère été en contact avec la société
israélienne dans son ensemble. Les femmes, en particulier, entrent dans
l’entreprise très jeunes et éprouvent des difficultés à s’adapter à
l’environnement professionnel.
“Il n’y a aucune comparaison avec les femmes qui ont une expérience plus large
de la vie, en particulier celles qui ont fait l’armée, mais nous les aidons en
organisant des ateliers pour les préparer à travailler pour une grande
entreprise, dans un environnement où l’on interagit beaucoup”, explique Ita.
L’intégration de haredim parmi le personnel de Deloitte favorise la création de
liens sociaux. C’est souvent en arrivant dans l’entreprise que les femmes
haredites rencontrent pour la première fois des non-religieux. Et l’inverse est
sans doute vrai également, beaucoup de laïcs n’ayant jamais été en contact avec
des haredim. “Cela ouvre leurs horizons. Les employés haredim s’aperçoivent que
les laïcs ne leur sont pas toujours hostiles et les laïcs en viennent à
comprendre et à respecter le mode de vie haredi.”
Haredite elle-même, Ita est mariée, a cinq enfants et vit à Bnei Brak. Elle ne
voit rien de surprenant à sa position de cadre dans une grande entreprise et
explique que beaucoup de ses amies travaillent elles aussi comme architectes,
comptables ou avocates. Elles sont généralement mariées à des avrekhim, des
étudiants de Kollel à plein-temps, et c’est à elles qu’incombe la stabilité
financière de la famille.
Ita affirme bénéficier d’un total soutien dans son désir de continuer à
travailler. “Mon attitude est quelque chose qu’on admire beaucoup, tant que je
parviens à maintenir notre mode de vie haredi”, insiste-t-elle.
Selon les chiffres publiés en avril par la Banque d’Israël, le pourcentage des
hommes ultra-orthodoxes qui ont travaillé en 2011 approchait les 46 %, tandis
que la moyenne nationale s’élève à 78 %. Un chiffre qui prouve une évolution
significative, quoique lente, par rapport à 2002, où à peine 35 % des hommes
haredim occupaient un emploi. Il convient également de signaler qu’en 1997, un
pic avait été atteint avec le taux de 42 %.
Chez les femmes, les chiffres sont plus élevés : 61 % des haredites
travaillaient en 2011 (contre une moyenne nationale de 66 %), et elles étaient
47 % en 1997.
La carotte et le bâton
Shahar Ilan, directeur adjoint du groupe de lobbying
Hiddoush pour la liberté religieuse, se montre moins enthousiaste sur les
perspectives de progression de la participation haredite au sein de la
population active dans le climat politique actuel. Il reconnaît des résultats
positifs, mais exprime son inquiétude pour l’avenir : selon lui, les chiffres
stagneront si l’on ne prend pas de toute urgence certaines mesures.
Si les ultra-orthodoxes ont été plus nombreux à travailler ces dix dernières
années, explique-t-il, c’est parce qu’on les y a encouragés, mais aussi grâce à
la réforme des allocations familiales introduites par le gouvernement d’Ariel
Sharon : avant 2002, une famille recevait 170 shekels par enfant jusqu’au
quatrième enfant, puis 850 pour le cinquième et les suivants. Avec les réformes
du gouvernement Sharon,
qui n’incluait aucun parti ultra-orthodoxe et dont un important membre de la
coalition était le parti laïc Shinouï, ces allocations sont passées à environ
150 shekels par enfant, quel que soit leur nombre dans la famille.
“Il existe un seuil où l’on ne peut plus obtenir quoi que ce soit en
brandissant une carotte”, explique Shahar Ilan.
“Il faut aussi faire pression sur les gens. Le seul gouvernement qui ait fait
pression pour que les haredim se mettent au travail a été celui de Sharon, et
ce qu’on voit aujourd’hui est le résultat de sa politique de l’époque. Depuis,
il n’y a eu que des carottes et pas de bâton, en raison du poids des
ultra-orthodoxes dans la coalition gouvernementale.”
Pour Shahar, il n’y a aucun doute : l’augmentation du nombre de haredim sur le
marché du travail cessera si on ne réduit pas les subventions versées aux
yeshivot. “Si nous voulons voir la majorité des hommes haredim travailler, nous
devons faire en sorte qu’il ne soit pas plus rentable pour eux de rester en
yeshiva”, souligne-t-il.
Selon lui, un haredi qui étudie au kollel perçoit de 4 000 à 5 000 shekels par
mois. Or un homme sans formation ne peut guère espérer gagner davantage en
travaillant, aussi n’est-on guère économiquement incité à chercher un emploi,
sans parler des frais supplémentaires à prévoir, comme la garde des enfants, si
les deux parents travaillent.
Eviter la guerre des cultes
Toutefois, le professeur Stern redoute que ce type
de mesures coercitives aient l’effet inverse et que les tensions sociales, qui
se sont largement focalisées sur le public haredi, agissent comme une menace
sur les développements récents. Toute modification de la loi serait contreproductive
dans les fragiles relations entre la communauté ultra-orthodoxe et la société
dans son ensemble, affirme-t-il, et les extrémistes la brandiraient comme la
preuve qu’une quelconque coopération avec les “sionistes” est impossible.
Shahar Ilan attribue ce genre de point de vue à la “propagande haredite”,
ajoutant que l’augmentation des chiffres de l’emploi parmi les femmes
ultra-orthodoxes après 2003 démontre que les haredim, comme tous les autres
citoyens de l’Etat, doivent prendre en compte leurs besoins économiques et
comprendre qu’il leur revient de gagner leur vie d’une manière ou d’une autre.
Haïm Yashar, qui voit les choses de l’intérieur, ne partage pas cet avis : si
les laïcs entrent en guerre et forcent les haredim à sortir du Kollel et à
faire leur service militaire, tous les progrès seront stoppés net. “Déclarer
une guerre des cultures serait le summum de l’irresponsabilité et fournirait
aux extrémistes des armes pour pouvoir affirmer : ‘Vous voyez, ils cherchent à
détruire le monde de la Torah !’” Pour lui, la société israélienne dans son
ensemble doit faire preuve de sagesse, et non se braquer sur la certitude
qu’elle est dans son droit. “L’évolution récente en matière d’éducation, de
service militaire et d’intégration sur le marché du travail aurait été
impensable il y a dix ans”, souligne-t-il. “Tout bien considéré, si l’Etat veut
favoriser l’émergence d’une société haredite plus modérée, mieux intégrée à la
vie économique et au tissu social du pays, il doit cultiver la nouvelle tendance,
l’encourager avec précaution, et non imposer les choses par la force. Cela lui
permettra d’obtenir ce que la société réclame, et que les ultra-orthodoxes sont
en train de comprendre peu à peu.”