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La “thérapie du dauphin”

By JUDY SIEGEL
09/04/2012 16:21
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Un documentaire israélien montre comment les mammifères marins ont aidé une victime de violence à réapprendre à parler et à se réconcilier avec son passé

Morad a appris à nager avec les dauphins
Morad a appris à nager avec les dauphins Photo: Amos Nachoum

Dans certains cas, la psychothérapie et la prise de médicaments ne suffisent pas. Il faut un animal marin doté d’un sourire permanent et d’une personnalité bienveillante pour vaincre le traumatisme et ramener le patient à la vie. Un tel scénario s’est déroulé sur cinq ans au Récif de dauphins d’Eilat grâce à l’équipe et au docteur Ilan Kutz, tout nouveau retraité du Centre médical psychiatrique Meir. C’est lui qui a initié et supervisé ce traitement inhabituel comme dernier recours désespéré. Le patient s’appelle Morad.


Fin 2006, le jeune Morad, âgé de 17 ans, résident de Kalansuwa, un village arabe du nord du pays, envoie un texto innocent à une camarade de classe. Mais le frère de la jeune fille intercepte le message. Il y voit une allusion de flirt. Lui et trois autres brutes locales vont défendre “l’honneur familial”. Au programme : kidnapping et passage à tabac, dans une étable toute la nuit. Morad, souffrant d’hémorragie, sera hospitalisé au Centre médical Meïr de Kfar Saba durant 11 jours. Ses blessures vont finir par guérir, mais le jeune homme a subi un tel traumatisme lors de l’attaque injustifiée qu’il est devenu muet. Incapable de communiquer, indifférent au traitement psychiatrique préconisé par Kutz. Comme si son cerveau avait totalement effacé son passé. Kutz savait que certains psychothérapeutes essaient d’aider leurs patients grâce au contact de chevaux et de chiens. Il avait déjà essayé la thérapie du dauphin auparavant.


Le cas de Morad était cependant bien plus grave. “L’idée était de lui apprendre à communiquer parce qu’il n’entrait en contact avec personne. Alors je voulais essayer quelque chose de non-verbal”, explique Kutz. Ce n’est pas considéré comme un remède magique à toutes les maladies, mais ce procédé a atténué significativement les symptômes par le passé.


Les dauphins sont des animaux très intelligents qui possèdent un “langage de cliquetis et de mouvements physiques”. Ils semblent apprécier la communication avec les humains selon les chercheurs. Ils aiment être touchés, caressés et câlinés.


La thérapie du dauphin a d’abord été utilisée pour traiter les enfants autistes, souffrant de paralysie cérébrale ou de cancer, ainsi que les victimes de traumatismes, il y a 40 ans. Elle a connu un boom dans les années 1970 lorsqu’un anthropologue a tenté d’aider son frère handicapé et a observé l’effet positif des dauphins sur lui. Kutz était prêt à tenter l’expérience. Selon lui, la “thérapie du dauphin” était le seul espoir de guérison. Le père de Morad, un homme déterminé, attentionné et intelligent nommé Assad, a alors vendu une grande partie de ses biens pour financer le séjour et la thérapie au Récif, où les dauphins ne donnent plus de spectacles. A la place, ils sont utilisés pour interagir avec les enfants et les adultes qui souffrent d’invalidités diverses.


De la réalité à la fiction


Cette histoire vraie a fait l’objet d’un documentaire frappant et émouvant réalisé par le professeur de plongée et photographe Yonatan Nir, en partenariat avec les coproducteurs Dani Menkin et Judith Manassan Ramon.


Lorsque Morad est arrivé à Eilat (dans le sud d’Israël), Nir travaillait comme photographe sous-marin et espérait luimême bénéficier de la présence des dauphins après avoir été blessé lors de la seconde guerre du Liban. Kutz a insisté pour que le tournage et les interviews, ainsi que la projection au public, soient soumis à l’accord de Morad.


Le film de 73 minutes, récompensé par un prix, a récemment été projeté à la Cinémathèque de Jérusalem au profit du Centre pour les traitements des psychotraumas de l’hôpital d’Herzog dirigé par le professeur Danny Brom. Kutz a beaucoup consulté ce professeur au sujet de sa spécialité.


Ce documentaire va aider de nombreux projets du centre de Jérusalem dont le traitement psychologique des victimes de guerres, de terrorisme ou de maladie. La priorité : les soldats et les immigrants d’Ethiopie.


Lors de la projection, Nir Barkat, le maire de Jérusalem, est venu saluer les spectateurs et a révélé avoir lui-même surmonté des événements tragiques : voir mourir des compagnons d’armes à la guerre à quelques pas de lui, subir les attaques terroristes à Jérusalem. Et d’ajouter qu’il comprend la valeur du travail du centre de psychotrauma.


“Le plus haut degré de don n’est pas la charité anonyme mais l’assistance à une autre personne pour qu’elle réalise son potentiel et n’ait plus jamais besoin d’aide.


C’est ce que fait le centre psychotraumatique.” Brom a créé la surprise de la soirée en faisant monter sur scène Kutz et Morad. Ce dernier est désormais un jeune homme en forme, souriant, plein de vie et capable de parler hébreu parfaitement. A presque 22 ans, il vit avec sa famille à Kalansuwa, étudie l’hydrothérapie dans un institut de Safed et travaille comme sauveteur.


La mystérieuse connexion qui unit l’homme et le dauphin est rapidement devenue évidente après l’arrivée de Morad au Récif, les yeux dans le vague. Les mammifères n’interagissent pas avec tout le monde, expliquent les éducateurs. Ils n’accordent leur amour inconditionnel que s’ils ressentent une connexion avec la personne qui les approche. Et ils ont rapidement pris contact avec Morad, qui leur a montré son intérêt en plongeant les mains dans l’eau, mais toujours muet après cinq mois complets de thérapie du dauphin. Ils semblaient vouloir l’aider.


Au fil des semaines, les yeux de Morad ont repris un peu d’éclat. Il cherchait le contact, et lorsqu’il voyait les dauphins, ses yeux s’allumaient, avant de regarder à nouveau dans le vague une fois dans sa chambre.


Faire des bulles avec les yeux


“Lorsqu’il voit les dauphins”, explique son père, Assad, “Morad est vivant. Dans le cas contraire, c’est comme s’il était mort. Comme un enfant de deux ans. Après deux mois de traitement, il ne parlait toujours pas mais je sentais qu’il me comprenait.” Cinq mois plus tard, Assad a noté “un changement spectaculaire.”


Morad a amélioré ses capacités de nageur en imitant les dauphins. Il plongeait de 20 mètres ou plus, sans avoir besoin de reprendre sa respiration très souvent. Il a même appris à faire des bulles avec ses yeux comme les dauphins à bec. Selon un entraîneur, les hommes se sentent aussi à l’aise dans l’eau avec les dauphins qu’un foetus dans le ventre de sa mère. Aujourd’hui, “Morad reconnaît tous les dauphins et les appelle par leur nom”, a indiqué Kutz. “Mais il ne se souvient pas où il est né, ni de son séjour au Centre médical Meir après l’attaque.


‘Tu étais dans un autre monde. Tu ne disais pas un mot’”, explique Kutz à son patient. Morad voulait rester à Eilat. Il parlait de nouveau, mais un autre problème a fait son apparition. “Il avait complètement effacé son passé. Il était devenu un garçondauphin élevé dans la ville balnéaire du Sud.


C’est un cas vraiment exceptionnel. Un cas extrême de la littérature médicale d’une personne qui a effacé sa mémoire de manière à ne pas revivre ce qu’il a vécu. Il rejetait désormais sa mère et ne voulait pas retourner à Kalansuwa.”


“Je rêvais de voir Morad rentrer à la maison”, a indiqué Assad. “De le conduire fièrement à l’entrée de Kalansuwa. Pour que tout le monde voie qu’il est en bonne santé, qu’il n’a rien fait de mal.” “Un jour, je me suis retrouvé au récif avec les dauphins tout autour”, raconte Morad. “C’était le premier jour de ma vie.”


La renaissance


Neuf mois plus tard, Kutz a tenté de réunir Morad et sa mère, traditionnellement vêtue, en visite à Eilat. “Elle l’a couvert d’huiles et l’a massé. Puis il l’a embrassée”, relate le narrateur. “Il m’a parlé pour la première fois, et le lait a jailli de ma poitrine comme s’il était un bébé”, explique la mère dans un rire gêné. “Il a de nouveau accepté sa mère, mais il refuse de retourner au village. Les souvenirs le terrifient”, commente le narrateur.


Après un an à Eilat, Morad, s’exprimait sans faute, dans un hébreu israélien. Il s’est alors fait ami avec une soigneuse de dauphins, Shani, et a emménagé avec elle.


“Les dauphins m’ont appris à communiquer. Petit à petit, j’ai commencé à leur faire confiance”, voit-on Morad raconter à Shani.


“Je me sens comme un dauphin. Eilat est chez moi. Un lieu ensoleillé, avec la mer les gens et la liberté. Je suis devenu très fort. Cet endroit m’apporte une source d’énergie, de vie. De bonnes choses se sont produites ici, tous ces heureux événements ont réparé les mauvaises expériences du passé. Ils m’ont aidé à m’en sortir mais n’ont rien effacé. S’ils me guérissent, je pourrais dormir comme toi la nuit.”


Les quatre hommes qui l’ont attaqué ont été arrêtés. Mais ils n’iront en prison que si Morad témoigne contre eux. “Je ne veux pas lui mettre de pression”, assure Assad. “Les mauvais souvenirs veulent toujours revenir”, raconte Morad. “Parfois je ressens une douleur pressente, et j’ai du mal à respirer. Mais les larmes ne viennent pas. Je veux vraiment crier. J’ai des océans de larmes enfouis en moi.”


Puis le jeune garçon a été engagé au Récif des dauphins. Là il se fait de bons amis. Mais les flashbacks sont récurrents, et même au terme de quelques années, le jeune homme ne veut toujours pas rentrer chez lui. Kutz essaye alors les techniques d’hypnose sur Morad lors de plusieurs séances, pourtant les cauchemars continuent. En vain. Puis se lance dans une nouvelle tentative : “C’est comme un court-circuit”, explique-t-il à son patient, “il y a quelque chose que je souhaite tenter, un traitement expérimental avec des vagues électromagnétiques.”


Comme Joseph


Une tentative qui va s’avérer fructueuse. “Aujourd’hui, Morad est capable de parler de son trauma sans honte ou culpabilité”, indique Kutz. Trois ans après son arrivée, il connaît alors d’autres améliorations. Désormais davantage conscient de son identité, lui et sa petite amie juive décident de rompre. Et si Morad considère alors toujours Eilat comme chez lui, il sait qu’il doit retourner à Kalansuwa, selon Kutz.


Finalement, à 21 ans, Morad a pu reconnecter son passé et son présent. Il a décidé de retourner chez lui, à 350 kilomètres au nord. “Je n’oublierais jamais cet endroit”, a-t-il annoncé au Récif, fondant enfin en larmes. “Mais je veux que papa soit fier de moi.” Il a pu témoigner contre ses assaillants, jugés coupables et emprisonnés. Encore maintenant, Kutz continue à traiter (gratuitement) les flashbacks et les cauchemars résiduels de Morad. A la fin du film, lorsque Kutz et Morad sont montés sur scène, Brom a déclaré : “C’est la touche légère d’Ilan, sa profondeur et son courage qui ont permis une fin heureuse.


Lorsqu’il s’occupe d’un patient traumatisé, il n’abandonne jamais.” Kutz, le bras autour du jeune homme, a alors fait remarquer que Morad a réussi ses tests d’entrée à l’université, en étudiant de chez lui. “Il n’est plus sous prescription qui lui a fait prendre du poids. Il a pris de la marijuana médicale. Il est en forme maintenant.”


Un an après avoir quitté le récif, Morad est retourné à Eilat. Les dauphins se rappelaient de lui, selon Kutz. “Pensez simplement à l’histoire de Joseph dans la Bible. Il y a des similarités ici. Le fils préféré de Jacob a également été kidnappé par ses frères. Mais Joseph a dû aller dans une contrée étrangère sans son père. Joseph a perdu son passé. Morad a développé une deuxième personnalité à Eilat. Il aurait pu rester coincé. Joseph aurait pu devenir égyptien, mais quand ses frères lui sont apparus, il a été reconduit chez lui. Assad a ramené son propre fils à la maison.”
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Judy Siegel-Itzkovich
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