La question palestinienne joue un rôle majeur dans
chaque élection israélienne, depuis 1967. Cette fois-ci, pourtant on a
l’impression que le Premier ministre Binyamin Netanyahou et la Travailliste
Shelly Yachimovich ont tous deux choisi de la minimiser. Netanyahou, car s’il a
endossé la solution à deux Etats, la plupart de ses collègues du
Likoud-Beiteinou la rejettent ; Yachimovich, car elle a mené sa campagne presque
exclusivement sur les questions socio-économiques et fait de son mieux, avec un
électorat de plus en plus à droite, pour jeter par-dessus bord l’image « enragé
de paix » de son parti.
Fin décembre, un mouvement extraparlementaire poussait néanmoins le Likoud et
Avoda dans leurs retranchements. Blue White Future (en français : Avenir bleu
et blanc), pour qui, sans solution à deux Etats, Israël devra sacrifier, au
choix, son caractère juif ou son caractère démocratique, a sommé les 6 grands
partis sionistes de clarifier leurs positions sur la façon de gérer ou de
résoudre le conflit avec les Palestiniens. Récit.
Bennett : « annexer la zone C »
La rencontre a lieu à l’université de Tel-
Aviv. Pour un sujet qui n’est pas supposé intéresser les électeurs, l’assistance
est fort nombreuse. La salle de conférence est trop petite pour ceux qui
cherchent une place assise. Une bonne partie du public demeure donc à
l’extérieur et suit le débat sur des larges écrans télévisés, installés à la
hâte.
Le timing est particulièrement adapté. Les Palestiniens viennent tout juste
d’obtenir la reconnaissance de l’Onu, en tant qu’Etat observateur non-membre,
tandis que l’Europe et les Etats-Unis laissent échapper des signes d’impatience
face à la politique du gouvernement Netanyahou à l’égard de la solution à deux
Etats.
Le premier intervenant de la soirée est Naftali Bennett. A 40 ans, l’ancien
entrepreneur a été la véritable surprise de cette campagne, fraîchement élu à
la tête du parti de droite nationaliste et religieux Habayit Hayehoudi. Ancien
président du Conseil des implantations de Judée et Samarie, Bennett représente
la quintessence du « colon ». L’axe majeur de son programme : empêcher la
solution à deux Etats. Et d’arguer qu’un solide score électoral lui permettra d’empêcher
Netanyahou, assumé gagnant par tous les sondages, de céder à un accord de paix
qui impliquerait un retrait de la Judée-Samarie et le démantèlement des
implantations. « Si vous voulez un Netanyahou nationaliste, et non un
Netanyahou de la solution à deux Etats, votez pour Habayit Hayehoudi », disait
son slogan ce soir-là.
Très en confiance, le leader détaille son plan : annexer la zone C, qui
comprend toutes les implantations juives et se trouve sous contrôle israélien,
et permettre un certain degré d’autonomie palestinienne dans les zones A et B,
déjà sous contrôle palestinien (la sécurité de la zone A est assurée par les
Palestiniens, tandis qu’elle est gérée par Israël dans la zone B).
Selon Bennett, la zone C est peuplée d’environ 400 000 Juifs et seulement 48
000 Palestiniens. Une fois rattachés à Israël, ces derniers pourront obtenir la
pleine nationalité israélienne. Dans les zones A et B dans lesquelles, selon
Bennett, il y aurait 1,8 million Palestiniens et aucun Israélien, les Palestiniens
s’administreront eux-mêmes, mais sans pour autant être un Etat.
Ces statistiques ne sont pas partagées par tout le monde. Selon d’autres
estimations, les habitants des implantations seraient environ 350 000 et les
Palestiniens entre 100 000 et 150 000 dans la zone C, et près de 2,6 millions
dans les zones A et B. Plus encore : le plan de Bennett annexerait 60 % de la
zone C, et laisserait les Palestiniens, sans Etat, sur les 40 % restant.
Par comparaison, la solution à deux Etats confère entre 94 et 98 % de la terre
aux Palestiniens, le reste étant négocié dans le cadre d’échange de
territoires. C’est pourquoi Bennett ne se fait pas d’illusion. « La communauté
internationale ne l’acceptera pas », dit-il laconiquement. « Mais nous ferons
ce qui est bien pour Israël ».
Le Likoud : un, deux ou trois Etats ?
Côté Likoud, c’est Tzipi Hotovely qui est
venue défendre le parti. La députée est connue pour sa position dure. Elle
sourit beaucoup, mais elle déroule sa thèse sans humour. Et explique avec
fermeté que le plan du Likoud prévoit de conserver toute la Judée-Samarie. « La
terre d’Israël est le pays du peuple juif et nous avons l’intention d’y rester
», lance-t-elle. Plus encore, ajoutet- elle, un compromis sur la terre serait
contraire aux intérêts israéliens puisque la paix avec les Palestiniens n’est
pas possible.
« Le centre-gauche ne fait que colporter des illusions », insiste-t-elle. « Les
Palestiniens n’abandonneront jamais le droit du retour et le Hamas ne
reconnaîtra jamais Israël ».
Cependant la députée ne détaille pas pour autant le sort réservé aux
Palestiniens dans les conditions d’un Etat binational, ou ce qui adviendra
lorsque ces derniers deviendront démographiquement majoritaires.
D’autres Likoudniks radicaux ont émis des idées à ce sujet. Moshé Feiglin a,
par exemple, suggéré d’offrir un demi-million de dollars à chaque famille
palestinienne pour émigrer. Dani Danon, de son côté, évoque l’idée d’une «
solution à trois Etats », dans laquelle Israël, la Jordanie et l’Egypte se
départagent les terres palestiniennes entre elles : Jérusalem obtiendrait la
majorité de la Judée-Samarie et céderait le reste à Aman, tandis que Gaza irait
au Caire.
S’il prétend soutenir la solution à deux Etats, Netanyahou n’a jamais avancé de
plan détaillé. Plus encore : il refuse de s’engager sur les frontières de 1967
avec échange de territoires comme base des négociations, un minimum exigé par
les Palestiniens, et accepté par la communauté internationale ainsi que les
précédents gouvernements.
D’ailleurs, même si le Premier ministre voulait vraiment promouvoir la solution
à deux Etats, la liste Likoud-Beiteinou devrait l’en empêcher. Sur les 35
premiers candidats, seuls Tzahi Hanegbi et Carmel-Hacohen se sont joints à lui
pour ouvertement la soutenir. De plus, les documents officiels du parti n’en
font nulle part mention. Enfin, tout au long de la campagne, le Likoud a
affiché des positions de plus en plus dures afin de tenter d’endiguer la fuite
des voix vers Habayit Hayehoudi. De quoi peser sur la politique du futur
gouvernement.
Le bloc de centre-gauche y croit toujours
Pour le parti de Tzipi Livni, tout
est une question de leadership. « Si Yitzhak Rabin était en vie, nous aurions
des implantations permanentes acceptées par la communauté internationale, et
Israël aurait été un pays très différent », croit savoir l’ancien ministre de
la Défense Amir Peretz, qui a quitté Avoda pour rejoindre Livni, en partie
parce que cette dernière place la question palestinienne en tête de ses
priorités.
L’ancienne chef de la diplomatie a fait en effet campagne sur l’idée qu’un
gouvernement Netanyahou-Liberman conduirait Israël au désastre, tandis
qu’elle-même donnerait une vraie chance à la paix. En d’autres termes : la paix
est à portée de main, la balle est dans le camp des politiciens israéliens.
« Mahmoud Abbas est un leader palestinien qui supplie quasiment le gouvernement
Netanyahou de reprendre les négociations et ce dernier dit non. On l’a poussé à
aller à l’Onu. Nous devrions immédiatement faire des gestes de bonne volonté,
impliquer la Ligue arabe et remettre le processus de paix en marche », affirme
Peretz.
Le rabbin Shaï Piron, numéro 2 de la liste Yesh Atid, voudrait gagner sur tous
les tableaux. L’occupation est, selon lui, une question de morale juive, mais
il n’est pas pressé de la régler. Il souhaite réactiver les négociations, mais
n’est pas prêt à diviser Jérusalem, une condition sine qua non aux yeux des
Palestiniens. « Les choix électoraux des Israéliens indiquent que la solution à
deux Etats n’est pas leur priorité absolue », conclut-il.
Les Travaillistes : profil bas
Représentant d’Avoda, son numéro 2 Itzhak
Herzog, est plus circonspect qu’à son habitude.
Motif : la stratégie électorale du parti qui consiste à ne pas paraître trop
conciliant. Il y a un an, il proposait que Jérusalem soutienne la requête
palestinienne à l’Onu, à la condition d’une reprise des négociations entre les
partis. Désormais, il se contente de dire que la seule façon d’avancer est de
procéder par petites étapes intermédiaires, sans aborder le coeur du problème.
Cependant, même de façon détournée et très prudente, le député avance une
proposition radicale pour sortir de l’impasse : reconnaître l’Etat palestinien,
céder une partie du territoire et commencer à négocier les frontières finales
sur la base des paramètres Clinton de décembre 2000, qui tracent les contours
d’un accord sur toutes les questions clefs.
De fait, le programme électoral travailliste comprenait l’adoption de ces
paramètres comme un moyen de ramener les Palestiniens à la table des
négociations. En refusant ce type d’initiative, avance Herzog, Netanyahou ne
donne aucune raison aux Palestiniens de négocier. « Nous n’avons pas de temps à
perdre. A trop procrastiner, nous pourrions finir par perdre les grands blocs
d’implantation », met-il en garde.
Pour la présidente de Meretz, Zehava Gal- On, les choses sont au contraire très
claires et manichéennes. Il existe deux visions, l’une bonne, l’autre mauvaise,
de l’Etat hébreu : dans la première, c’est un pays démocratique, en paix avec
ses voisins et bien accueilli par la communauté internationale ; dans la
seconde, c’est une nation ethnocentriste, raciste et immorale, rejetée par le
reste du monde.
« La droite nous propose de vivre avec une épée de Damoclès au-dessus de la
tête, de ne pas trouver de compromis et de permettre l’émergence d’un Etat
binational qui finira par devenir un Etat d’apartheid et aboutira à l’isolation
internationale complète. « Ce sera votre faute Tzipi Hotovely » a-t-elle lancé.
La coalition : une étape cruciale pour le processus de paix
Quels que soient
les résultats finals du scrutin, la coalition donnera certainement du fil à
retordre à Bibi. Il devra peut-être faire entrer tout le centre-gauche, sous
certaines conditions (processus de paix concret, enrôlement des étudiants de
yeshiva, plus de dépenses sociales et plus d’impôts sur les riches).
L’alternative étant de se retrouver coincé avec une coalition d’extrême-droite
et d’ultraorthodoxes qui étouffera toute initiative en faveur de la paix ou
réformes locales, compromettra les valeurs démocratiques et attirera l’opprobre
international. Ce n’est pas ce que Netanyahou avait prévu.
Le Premier ministre aimera peut-être former une coalition avec Habayit
Hayehoudi et/ ou Shas, puis diviser le centre-gauche en débauchant un ou deux
partis. L’idée sera alors de donner un semblant de respectabilité à son
gouvernement et de garder la communauté internationale à distance, sans
véritable intention de faire la paix.
Sous la 18e Knesset, c’est Ehoud Barak qui jouait ce rôle. Mais cette fois-ci,
Bibi pourrait ne pas avoir ce privilège. Etant donné les circonstances, il
devrait avoir 4 possibilités majeures : 1. Faire une coalition avec le Likoud-
Beiteinou, Habayit Hayehoudi et les partis ultra-orthodoxes (Shas et Judaïsme
unifié de la Torah), pour un total d’entre 61 et 66 sièges parlementaires. Un
tel gouvernement ne ferait rien pour trouver un accord avec les Palestiniens,
voterait un budget d’austérité et encouragerait des mesures antidémocratiques
comme, par exemple, minimiser le pouvoir de la Cour Suprême.
2. Likoud-Beiteinou, Habayit Hayehoudi, Shas, Yesh Atid et le Parti de Tzipi
Livni pour environ 80 mandats. Problème : Yesh Atid ne veut pas siéger avec
Shas et Tzipi Livni refuse de collaborer avec Habayit Hayehoudi.
3. Likoud-Beiteinou, Habayit Hayehoudi et Yesh Atid, pour environ 61 sièges, en
supposant que les trois partis s’en sortent bien dans les urnes. Le parti de
Yaïr Lapid, maillon faible du centre-gauche, pourrait accepter de rejoindre une
coalition sans Shas, à la condition d’enrôler les étudiants des Yeshivot, de
changer le système électoral et de voter une fiscalité moins écrasante pour la
classe moyenne. Là non plus, il n’y aurait pas d’avancée sur le dossier
palestinien.
4. Likoud-Beiteinou, Avoda, Tzipi Livni et Yesh Atid pour un total de 70
sièges, et un programme prévoyant de vrais efforts en direction de la solution
à deux Etats. Le hic : Netanyahou aurait pu aller dans ce sens au mois de mai
dernier, lorsque Kadima est entré dans la coalition, mais a finalement choisi
de faire autrement. Pourquoi aurait-il alors envie de recommencer maintenant ?
La dernière possibilité, la moins évoquée et sans doute la moins probable,
serait la défaite de Netanyahou. Mais, sauf très grosse surprise, la question
repose surtout sur la composition de la future coalition. L’impact de ce choix
sur l’avenir de l’entreprise sioniste ne saurait être sous-estimé.