1,9 million. C’est le nombre de
Palestiniens. Pas d’Arabes israéliens, pas de Gazaouis, mais bien le nombre de
Palestiniens, vivant dans les zones A, B et C de Judée-Samarie. Ce sont donc
1,9 million de personnes qui n’ont vu, en cette belle journée de janvier, qu’un
jour comme un autre, loin de se soucier pour qui ils allaient voter.
Depuis des mois, la campagne bat son plein en Israël. Les affiches fleurissent,
les tracts s’accumulent sur les trottoirs, les meetings s’enchaînent. Les
élections sont importantes, elles redéfinissent un gouvernement pour ces quatre
prochaines années. La population israélienne se sent concernée, l’opinion
internationale aussi. Mais que pensent les résidents palestiniens, sans doute
les plus proches voisins d’Israël ? Départ pour Ramallah, capitale officielle
de l’Autorité Palestinienne, à 15 km de Jérusalem. Le centre-ville – la place
des Lions – est noir de monde. Les falafels se préparent, les voitures
klaxonnent à tout va, les passants pressés se bousculent. Ici, pas de portraits
de Bibi sur les murs, ni d’affichettes à l’effigie de Shelly distribuées aux
carrefours, seulement quelques drapeaux du Fatah, l’autorité politique des
zones palestiniennes.
Au détour d’une rue : Mahmoud, un jeune homme de 22 ans, qui a toujours vécu à
Ramallah. « Oui, je suis un Palestinien ! » annonce-t-il fièrement. Il nous
questionne d’abord sur nos origines, nous prend en photo dans son restaurant,
puis s’assoit un moment avec nous. « Oh non, je ne connais rien à la politique
», déclame-t-il tout de go. Ne connaît-il rien à la politique en général, ou à
celle de l’Etat hébreu en particulier ? J’insiste et lui parle de cette journée
de vote du 22 janvier.
« Mais non, ce ne sont pas encore les élections, de quoi parlestu ? » Le regard
est plus dur et le visage se ferme quand on explique qu’en ce moment même, des
élections se déroulent en Israël. A l’entente du mot « Israël », notre
interlocuteur fait non de la tête et répète à nouveau qu’il ne comprend pas. Il
n’a pas de laissez-passer pour Jérusalem, voilà selon ses dires pourquoi « il
n’y connaît rien ».
Quid de la Palestine historique ?
Direction la rue principale de Ramallah. Une
large artère jonchée de magasins et de restaurants. L’entente de la langue
française nous interpelle et nous rencontrons bientôt un monsieur d’une
soixante d’année, l’air jovial, ravi de parler français. « Bien sûr que je sais
que ce sont les élections en Israël aujourd’hui ! ». Il le sait et a des choses
à dire. D’abord, non, le résultat du scrutin de changera rien : « Vous savez,
cela fait des années que la droite est au pouvoir, rien n’a été fait. Mais
quand c’était la gauche, il n’y avait rien de plus ! Non, il n’y a pas d’espoir
pour ces nouvelles élections. » Voterait-il, lui, s’il le pouvait ? « Si
j’avais le droit de voter, si j’étais un Palestinien vivant à Jaffa ou ailleurs
en Palestine historique, je voterais, évidemment ! Mais aujourd’hui, pourquoi
devrais-je voter ? J’habite Ramallah, je n’ai pas à voter pour élire un
gouvernement qui ne sera pas le mien.
Mais j’encourage les Palestiniens d’Israël à voter. C’est très important qu’ils
le fassent ».
En effet, on compte 1,4 million d’Arabes israéliens, dotés des mêmes droits
citoyens que les Israéliens. Dans le discours de notre homme, une certaine
déception. Il regrette de voir que les frontières établies en 1967 avec l’accord
des toutes les parties concernées ne soient pas respectées. Que ce qu’il nomme
la Palestine historique se réduise d’année en année.
Plus, il ne comprend pas pourquoi. Il se déclare en faveur d’une solution à
deux Etats. « Pourquoi non ? ! C’était comme ça avant, il n’y avait pas de
problème ! Nous ne sommes pas des terroristes, nous sommes juste des
Palestiniens. Nous voulons avoir le droit d’exister en tant que Palestiniens.
».
Il mentionne alors Naftali Bennett et s’indigne de ses propos sur les implantations.
En fait, il ne conçoit pas que la religion soit à ce point mêlée à la politique
et aux décisions d’Israël.
« De quoi voulez-vous discuter ? »
Le problème de Gaza entre alors en jeu. « Ne
me parlez pas de Gaza, c’est intolérable ce qui se passe là-bas ! Tout est
contrôlé par la religion. Je suis sûr que s’il y a avait des élections
aujourd’hui, le Fatah l’emporterait largement. Les Gazaouis n’ont aucune
liberté. C’est inadmissible de justifier quelque chose de politique par la
religion. Les colons nous disent qu’ils ont le droit d’être là, parce que c’est
écrit dans leur Bible. Mais, enfin, on est en 2013 ! Plus personne ne devrait
réfléchir comme ça ! ».
Ouvertement contre l’utilisation de la force et des armes dans la résolution
des conflits, il insiste pour décrire les Palestiniens comme des pacifistes,
des victimes qui n’ont pas forcément les moyens de se défendre. « Je n’accepte
pas ! Je refuse de discuter avec des gens qui ne connaissent que la force. »
Quand on mentionne le refus de Mahmoud Abbas à entamer un dialogue pour la
paix, il s’offusque. « Mais de quoi voulez-vous discuter ? Vous savez, nous
avons essayé et essayé encore, mais cela ne fonctionne pas… Alors, pourquoi
devrait-il encore négocier ? Ici, c’est la Palestine mais, dans dix ans,
peut-être que cela ne le sera plus car, après des années de lutte pour faire
valoir nos droits, nous sommes fatigués… ».
Et de conclure : « Je suis resté un être humain, je respecte tout le monde, je
ne fais aucune différence entre un Juif et un Palestinien, nous sommes tous des
humains, et c’est ce dont il faut tâcher de se souvenir ».
Plus aucun Juif à Jérusalem
Petite pause au café Stars and Bucks de la ville.
Un groupe d’amis d’une vingtaine d’années se retrouve dans cet établissement en
vogue de la ville et l’envie de connaître leur avis, à eux, les jeunes, nous
démange. Ina a 21 ans, elle est danseuse à Ramallah, mais habite Jéricho. Ni
elle ni ses amis ne savent ce qui se passe en Israël aujourd’hui. Ils ne savent
pas non plus que Jérusalem se trouve à seulement 30 minutes en bus.
Le petit groupe oriente alors la discussion vers la politique palestinienne,
mais, très vite, ils avouent ne pas bien connaître la situation. Les jeunes
filles posent des questions sur la danse en Europe, sur la vie à Jérusalem.
Derrière leurs yeux maquillés et leurs larges sourires, on perçoit des envies
de liberté.
Un peu plus tard, une bande de jeunes filles entre et discute en regardant des
photos sur leurs Smartphones. Je les interpelle. Elles sont ravies de répondre
à nos questions, s’intéressent à nos vies et à nos expériences, demandent si
nous connaissons telle actrice, à laquelle elle nous prête une certaine
ressemblance. Elles ont entre 15 et 18 ans et étudient au lycée de Ramallah.
Une des plus jeunes, que nous appellerons Yara, avoue discrètement qu’elle
aimerait être avocate ou chef d’entreprise, comme sa tante. En politique, elle
s’y connaît.
Ses amies se moquent un peu d’elle quand elle se lance et exprime son opinion.
Peu importe, elle ne se démonte pas. « Je connais un peu la politique en
Israël. Oui, je m’y intéresse. » Après un peu d’hésitation, elle livre le fond
de sa pensée : « Non, je ne suis pas du tout en faveur de deux Etats ! Jamais !
Moi, je veux un Etat palestinien, comme avant.
Bientôt, bientôt, il n’y aura plus de Juifs ici, on retournera à Jérusalem,
chez nous. ».
Quand je lui parle de la situation à Gaza, elle déclare, avec une pointe
d’envie : « Nous n’avons rien nous ! Pas d’avions, de bateaux, d’armée. Nous
devons nous défendre et résister pourtant ! ». Pour elle, le Hamas est
peut-être un peu extrême, mais c’est le seul mouvement qui puisse défendre les
vraies victimes. « Les juifs ont tué trop de Palestiniens pour tenter de faire
la paix. Avant, j’aurais été pour, mais maintenant, c’est trop tard. Il s’est
passé trop de choses. » Elle esquisse un sourire et ajoute qu’elle se moque de
savoir qui sera élu à la prochaine Knesset. Selon elle, Netanyahou ou un autre,
cela ne changera rien.
Pour les partis arabes ou Meretz
Entre deux gorgées de jus de citron, les
jeunes filles nous parlent de la mer Morte, de leurs voyages dans les
territoires. La vie à Ramallah ? « C’est pas mal, mais il n’y a pas grand-chose
à faire. Les gens ne sont pas très ouverts d’esprit. » Yara confie qu’elle est
passionnée d’histoire. Ainsi, elle aime aller à Bethléem ou à Jéricho et
découvrir d’anciens sites. Ses professeurs l’encouragent à travailler et à
cultiver son aisance à l’oral pour pouvoir atteindre ses objectifs
professionnels. Aimerait-elle se rendre à Jérusalem ? « Oui, peut-être un jour,
et ce jour-là, j’espère qu’il n’y aura plus aucun Juif là-bas », conclut-elle.
La nuit est tombée sur Ramallah et il semble qu’il n’y ait plus de bus pour
Jérusalem. Du moins, c’est ce qu’un malin chauffeur de taxi nous laisse croire.
Finalement, un passant nous propose de nous conduire jusqu’à la gare des bus.
Sur la route, il parle un peu de lui, de sa galerie d’art contemporain. Les
élections en Israël ? Oui, il les a un peu suivies.
Contrairement aux autres, il aimerait bien pouvoir voter. Il donnerait alors
sans doute sa voix à l’un des partis arabes ou à Meretz, l’extrême-gauche
israélienne. « J’aime bien ce parti, j’aime leur idée de deux vrais pays avec
des droits pour chacun. » Il souhaite ardemment que le processus de paix soit
relancé et a du mal à comprendre pourquoi ce n’est pas le cas. Il insiste sur
le fait que les deux communautés devraient être en mesure de vivre ensemble,
sur un même territoire.
Nous montons dans le bus, laissant Ramallah, ses espoirs et ses rêves derrière
nous. Au check-point, des dizaines de Palestiniens attendent pour rentrer à
Jérusalem. Indifférents pour la plupart aux enjeux politiques qui se jouent à
l’instant même en Israël. Rares seront ceux qui allumeront la télévision, le
soir, pour suivre le résultat des élections en direct.