Le « saint des saints » chrétien en rénovation

Des travaux ont été entrepris afin de restaurer l’Edicule du Saint-Sépulcre qui menaçait de s’écrouler. Une occasion unique pour les archéologues d’ouvrir le tombeau de Jésus

By BEN FISHER
February 19, 2017 17:08
A. Moropoulou, le patriarche arménien Manougian, le Frère Francesco Patton et le patriarche grec de

A. Moropoulou, le patriarche arménien Manougian, le Frère Francesco Patton et le patriarche grec de Jérusalem Theophilos III. (photo credit: ELISAVET TSILIMANTOU. JERUSALEM PATRIARCHATE – NATIONAL TECHNICAL UNIVERSITY OF ATHENS)

Il y a un peu moins de deux ans, la police interdisait l’accès à l’Edicule du Saint-Sépulcre, à Jérusalem. Et pour cause : la charpente menaçait de céder. La fermeture du site, qui abrite la tombe de Jésus selon la tradition, a profondément mécontenté les pèlerins venus des quatre coins du monde ainsi que les différentes mouvances chrétiennes qui tiennent l’église. Souvent en guerre ouverte les unes avec les autres, celles-ci se sont, pour une fois, unies dans la protestation.

En 2015, un accord soigneusement négocié entre ces différentes Eglises – le Patriarcat grec orthodoxe, l’ordre des Franciscains et le Patriarcat arménien – a prévu une restauration du site sur un an pour un montant de plusieurs millions de shekels. Interviewé en début d’année, le révérend Samuel Aghoyan, leader du Patriarcat arménien, a reconnu le rôle décisif des autorités israéliennes dans ce projet. « Il fallait que quelqu’un nous pousse », a-t-il déclaré. « Si le gouvernement ne s’était pas impliqué, personne n’aurait rien fait… » L’autre facteur qui freinait la rénovation était le manque de financement. En fin de compte, l’argent est arrivé de sources très disparates : la compagnie aérienne grecque Aegean Airlines, le World Monuments Fund de New York et le roi Abdallah II de Jordanie, figurent parmi les principaux donateurs.

Une histoire mouvementée


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Historiens et archéologues considèrent la basilique du Saint-Sépulcre comme le site historique de la crucifixion et de l’enterrement de Jésus. En ce qui concerne sa résurrection, dont les croyants estiment qu’elle a eu lieu au même endroit, les experts ne sont pas unanimes.

A l’époque de Jésus, le site sur lequel se dresse l’église se trouvait hors des murs de Jérusalem. La présence des dizaines de tombes en pierre à l’intérieur et tout autour du site, laisse penser qu’à la période du Second Temple, se trouvait là un cimetière.
Au IIe siècle, alors que les Romains polythéistes étaient partis en guerre contre le judaïsme et la toute nouvelle religion appelée christianisme, Eusèbe de Césarée a affirmé que l’empereur Hadrien avait construit un temple en l’honneur de Vénus, déesse de l’amour, au-dessus de la grotte où Jésus est enterré, afin de dissuader ses disciples de visiter les lieux.
Vers l’an 325, le premier empereur chrétien de Rome, Constantin, fait démolir le temple d’Hadrien et le remplace par la première incarnation de la basilique actuelle. Il fait retirer le rebord de pierre tout autour de la grotte, isoler le tombeau et construire une structure tout autour. La légende raconte que sa mère, Hélène, aurait retrouvé la « Vraie Croix » dans les profondeurs de l’église, où une chapelle lui est dédiée. En 638, le califat des Rachidun s’empare de la ville et, en 1009, Al-Hâkim, également appelé le calife fou, détruit l’église. Moins d’un siècle plus tard, celle-ci est reconstruite, puis rénovée par les Croisés au XIIe siècle.

Plus près de notre époque, en 1808, un incendie a dévasté l’église. Le plafond de la Rotonde s’est écroulé sur l’Edicule et en a détruit l’extérieur. L’intérieur, lui, est demeuré presque intact (la décoration de marbre date d’une restauration réalisée en 1555 par l’ordre des Franciscains). En 1810, l’architecte grec Nikolaos Komnenos reconstruit l’intérieur de l’Edicule. La majeure partie de l’extérieur de la structure que l’on voit aujourd’hui est le fruit de cette restauration. En 1927, un tremblement de terre endommage l’Edicule, de sorte que les autorités britanniques construisent une cage composée de poutres métalliques pour le soutenir. Au terme des rénovations en cours, le site sacré devrait être suffisamment solide pour survivre sans ces poutres, qui seront donc retirées, ce qui rendra le lieu plus esthétique.
Outre l’eau de pluie qui a goutté pendant des années par le toit de la rotonde abritant l’Edicule, c’est l’humidité qui a suinté des tuyaux d’évacuation, – système vétuste et mal conçu qui passe dans les sous-sols de l’église –, qui a endommagé les fondations, détériorant à la fois le dessus et le dessous du tombeau.

A tombeau ouvert


Qui choisit-on pour une restauration dont l’enjeu est aussi important ? C’est Antonia Moropoulou, professeure à la National Technical University d’Athènes, qui a été chargée de diriger le projet. Celle-ci peut se targuer d’un solide CV : diplômée de Princeton, elle a déjà géré la restauration de la basilique Sainte-Sophie à Istanbul, du temple de Louxor en Egypte et de dizaines de monuments grecs sur le pourtour de la Méditerranée.

« La maçonnerie était tellement gorgée d’eau qu’elle ne pouvait plus supporter de poids », explique-t-elle en évoquant l’humidité venue des profondeurs. « Cela mettait en péril le résultat de notre intervention. Nous avons donc suggéré que les communautés chrétiennes en charge du lieu saint entreprennent l’installation d’un système de tuyauterie et d’évacuation des eaux, ainsi que d’un support satisfaisant en sous-sol pour le dallage, car tout était en train de se détériorer. » Afin d’assurer la stabilité de la construction, l’équipe installe actuellement des tiges en titane capables de supporter les dalles de marbre du XIXe siècle qui ornent l’extérieur de l’Edicule. Celui-ci se compose de deux pièces : un vestibule comportant un morceau de « la pierre de l’ange », le rocher qui a bloqué la grotte après que l’on ait placé le corps de Jésus à l’intérieur, et la chambre funéraire elle-même, qui contient le sépulcre, ou tombeau.

L’une des étapes très attendues de la restauration a été le retrait du dallage de marbre recouvrant le tombeau, qui visait à empêcher les pèlerins d’endommager la pierre sur laquelle avait été étendu le corps de Jésus. Ce dallage orangé se trouvait là au moins depuis la restauration de 1555. C’est donc avec la plus grande méticulosité qu’il a été retiré le 26 octobre dernier, afin de ne pas altérer la faille naturelle située au milieu de la pierre. Durant 60 heures, le tombeau de Jésus est resté ouvert et seule une poignée de prêtres, de scientifiques et d’ingénieurs ont été autorisés à regarder à l’intérieur. Jamais encore on n’avait posé les yeux dessus, et il est fort probable que tous les êtres actuellement en vie sur la terre seront morts la prochaine fois que l’on ouvrira le tombeau.

C’est à l’intérieur de l’Edicule, près du fameux dallage de marbre, qu’Antonia Moropoulou nous parle de ce qu’a découvert son équipe. « Sous le revêtement de marbre se trouvait un autre dallage, gris celui-là, sur lequel était gravée une croix de Croisés. C’est pourquoi nous supposons qu’elle date de l’époque des croisades. En dessous, nous avons trouvé des matériaux de remplissage que nous avons retirés, ce qui nous a permis de mettre au jour le socle du tombeau du Christ. »

Deux découvertes d’importance ont été faites au niveau de cette base. Sous le matériau de remplissage, dans la roche de la grotte originale où a été enterrée Jésus, une zone circulaire et des sillons sont creusés dans la pierre, typiques des sépultures de l’époque. Selon Antonia Moropoulou, la zone circulaire accueillait la tête du défunt, tandis que les sillons étaient destinés à recueillir les fluides échappés du corps. Par ailleurs, au cours de son examen, l’archéologue a repéré des traces des parfums et des huiles dont pèlerins et prêtres enduisaient la pierre il y a de cela des siècles. Les ingénieurs ont mis de côté le matériau de remplissage en vue de l’analyser ultérieurement. Ils ont ensuite injecté de l’enduit de jointement pour stabiliser la zone, et prélevé un petit morceau du socle en pierre pour pouvoir définir le type de matériau dont il s’agit, explique Antonia Moropoulou
.
Un chantier exceptionnel


Une fois la restauration achevée, les habitués des lieux remarqueront deux nouveautés dans le sépulcre. La première est une fenêtre rectangulaire découpée dans le mur intérieur par l’archéologue et son équipe, afin que les visiteurs puissent mieux distinguer le socle de pierre sur lequel a été étendu le corps de Jésus. La seconde se situe dans le plafond du tombeau ; il faudra bien lever la tête pour la voir. Il s’agit de fresques médiévales qui étaient noircies par des siècles de fumée émanant des cierges. « Nous les avons nettoyées et protégées », dit Antonia Moropoulou. Ces fresques figurent les anges Michaël et Gabriel, les trois femmes présentes à la crucifixion selon l’évangile de Jean (Marie-Madeleine, Marie mère de Jacques et Marie mère de Jésus), ainsi que d’autres fidèles féminines. Ces vestiges, disposés en cercle très haut au-dessus de la sépulture, ont désormais retrouvé leur magnificence.

Les travaux sont réalisés par une équipe interdisciplinaire de 50 personnes durant les heures de fermeture de l’église, de 19 heures à 6 heures, afin que celle-ci ne soit pas gênée par le défilé permanent des touristes. Malgré les échafaudages et les murs provisoires érigés aux alentours de l’Edicule, la restauration en cours n’empêche pas les pèlerins de visiter le site. Dans la galerie latine de l’église, située à l’un des étages supérieurs de la Rotonde, administrée par les Franciscains et généralement fermée au public, l’équipe grecque a installé un laboratoire où elle nettoie et restaure les pierres prélevées dans l’Edicule. Un second laboratoire a été aménagé dans une salle plus éloignée de la Rotonde, avec l’équipement d’imagerie radar et thermographique utilisé pour diagnostiquer les problèmes avant d’entreprendre la rénovation. Au mois de décembre, les travaux étaient à 65 % achevés, nous indiquait Antonia Moropoulou, précisant que les 35 % restants étaient très importants. L’archéologue confiait sa hâte de voir le fruit de tous ces efforts, et d’admirer le produit fini qui révélera la valeur architecturale et religieuse encore cachée du monument.

De temps à autre, au beau milieu d’une phrase, l’experte s’interrompt pour aller réprimander l’un des nombreux pèlerins coréens qui pénètrent dans une salle dont l’accès est interdit. Apparemment, certains cherchent à se faire enfermer à l’intérieur du Saint-Sépulcre dans l’espoir d’y passer la nuit. L’archéologue a également des mots sévères pour les trois communautés chrétiennes qui administrent la basilique et les pèlerins qui allument des cierges. Durant des centaines d’années, des bougies placées sur un petit rebord bien trop proche de l’Edicule ont provoqué un double problème, explique-t-elle : d’abord, la fumée a noirci les ornementations du tombeau ; ensuite, avec le temps, la chaleur des flammes a endommagé la maçonnerie. « Nous allons faire ce qu’il faut pour restaurer et protéger l’Edicule », assure la spécialiste, « mais ensuite, il incombera aux trois communautés de surveiller les offices liturgiques et les visites des pèlerins. » Elle encourage également ces derniers à modifier leurs habitudes, sinon, dit-elle, « la structure se salira très rapidement.

Tandis que l’eau et le feu ont sévèrement endommagé le lieu saint, Antonia Moropoulou ne veut pas imaginer ce qui serait arrivé au tombeau si son équipe et elle n’étaient pas intervenus. « Cette restauration n’aurait pas attendu un siècle de plus ! », se félicite-t-elle.

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