Les vignes de Sion : l'histoire d'une exploitation née il y a 125 ans

A Rishon Letsion, une exposition fait revivre les débuts historiques des caves viticoles Carmel désormais entrées dans la légende

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December 18, 2016 16:26
Une brochure publicitaire, vers 1906

Une brochure publicitaire, vers 1906. (photo credit: DR)

 
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Pour quelqu’un qui a grandi en diaspora, l’une des images mémorables de la Terre sainte est celle d’une bouteille de vin Carmel de Rishon Letsion, avec son logo original : deux personnages portant sur leurs épaules une énorme grappe de raisin, tels les explorateurs de la Bible durant les tribulations des enfants d’Israël dans le désert.

Près d’un demi-siècle plus tard, le nectar n’est plus, du moins en son terroir historique d’origine. La disparition de la cave de son implantation initiale marque un tournant important, non seulement au regard des souvenirs d’enfance, mais aussi dans toute l’histoire du mouvement sioniste et de la création du Yishouv juif. La société Carmel continue à faire de bonnes affaires ailleurs, avec des caves implantées à Zikhron Yaacov, Yatir et Alon Tavor – l’usine actuelle opère à partir de ce dernier point en Galilée – et les bureaux administratifs sont sur le point de déménager à Shoham. Mais Rishon Letsion et les vins Carmel resteront gravés de façon indélébile dans la psyché collective sioniste.

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Fort à propos, le musée de Rishon Letsion présente actuellement une fascinante exposition intitulée Hallel Carmel Betsalel, dédiée à l’établissement emblématique.

Le cadeau du Baron


La conservatrice du musée, Yona Shapira, note que sa ville natale est en effet synonyme de la production de vin, mais aussi des tout premiers pas de la vie industrielle du Yishouv. « Les travaux ont commencé à la cave en 1887-1888 : c’était alors la première usine industrielle moderne d’Eretz Israël. Imposante et à la pointe du progrès, elle produisait d’énormes quantités de vin », confie-t-elle.

L’exposition est empreinte de nostalgie. On y trouve divers éléments de marketing issus du siècle dernier : une brochure publicitaire de 1906 joliment illustrée, une carte postale en couleur – et en français – d’une vue panoramique de la cave et du vignoble adjacent, datant également du début du XXe siècle, ainsi qu’une étiquette de bouteille monochrome très évocatrice, en français également, datant de 1900.
Yona Shapira a réuni une collection d’objets originaux, des photographies et des copies de documents historiques, qui parviennent à transmettre un goût palpable de l’époque, et à montrer comment la cave gérait ses affaires en ces jours lointains où les juifs commençaient à peine à remettre les pieds au Moyen-Orient. Naturellement, Carmel doit une grande partie de son succès initial, en fait de sa survie même, au soutien indéfectible du baron Edmond de Rothschild, « le baron » pour les intimes.

« Le baron a bâti l’entreprise et importé de nombreux éléments de l’étranger », raconte la conservatrice. « La cave possédait de très puissantes machines à vapeur, fournies par ses soins, qui faisaient tourner toute l’usine. L’établissement était entièrement mécanisé. » Hallel Carmel Betsalel en apporte la preuve en photos : une image granuleuse montre la salle des machines avec toute une équipe de travailleurs. Le cliché a été pris en 1897.

Naturellement, les producteurs de vin français du baron n’avaient pas pensé à tout. Certains défis logistiques propres à la Terre sainte devaient leur donner du fil à retordre. « Il y avait une machine à fabriquer de la glace, qui produisait de l’eau froide, pour conserver la fraîcheur du chai. Il fallait refroidir la fermentation car, bien entendu, le climat ici est beaucoup plus chaud que dans le sud de la France. Si la température à l’intérieur avait été trop élevée, le vin aurait tourné au vinaigre. »

Ben Gourion et la Tour Eiffel




Yona Shapira est remplie d’admiration pour le travail accompli par les pionniers à Rishon, il y a 125 ans. « Eretz Israël, à l’époque, se situait aux confins de l’Empire ottoman, et les Turcs ne construisaient pas beaucoup dans la région », note-t-elle. « Ils ont fait appel à des méthodes modernes de construction, utilisant notamment des poutres en fer. On n’avait jamais rien vu de semblable ici auparavant. C’était vraiment à la pointe du progrès, comme la tour Eiffel », plaisante la conservatrice.

Les bâtiments de l’exploitation vinicole ont été édifiés par étapes. Au départ, en 1887, il s’agissait d’une structure de deux étages. Cependant, des locaux plus spacieux se sont vite avérés nécessaires. Ceci notamment en raison de l’expansion rapide des vignobles dans tout le pays, et conséquemment de la hausse du volume de raisins à traiter. Le stade suivant, en 1894, sera l’érection d’un bâtiment de trois étages, enchâssé, en partie, dans la colline. Des conduits de ventilation sont alors insérés dans les grandes caves à vin, afin de maintenir une température de 17°. D’autres installations voient le jour entre 1895 et le début du XXe siècle, pour abriter des machines supplémentaires et pour le stockage.

Les chiffres sont impressionnants. L’entreprise viticole, dans son ensemble, couvrait une superficie de 15 000 m², et transformait les raisins vendangés sur 1 600 hectares de vignobles. A la même époque, la cave de Mikvé Israël voisine s’étendait sur environ 2 000 m², et était alimentée par 30 hectares de vignes. L’usine Carmel possédait même des téléphones et un éclairage électrique, pour une capacité de stockage de 7,3 millions de litres de vin. Outre les fruits cultivés localement, les raisins étaient livrés depuis les vignobles de Petah Tikva, Ness Tsiona, Rehovot et Gedera. A partir de 1893, seuls des travailleurs juifs étaient employés au sein de l’entreprise. Parmi eux, le jeune David Ben Gourion. L’exposition actuelle comporte une photo de groupe d’une partie du personnel de Carmel, avec au centre et au premier rang le futur Premier ministre en tablier, à l’âge de 20 ans.

La cave de Rishon se veut à l’avant-garde du progrès dans de nombreux domaines. Pourtant, toutes les innovations n’obtiendront pas toujours le résultat escompté. En 1904, une usine de traitement des déchets écologique tournée vers l’avenir est érigée près du domaine, par un ingénieur chimique nommé Dov Klimker. Ce dernier achète les résidus de levure et de tartre de l’entreprise afin de produire de l’acide tartrique, du sel de chaux et de l’alcool. Malheureusement, l’établissement rencontre très vite des problèmes de trésorerie et doit fermer ses portes en 1908.

Carmel verra fleurir bien d’autres idées en matière d’économie d’énergie. En 1895, un moulin à farine est érigé et loué à un contractant externe. Le moulin utilise l’énergie générée par les moteurs de la cave pour faire tourner ses meules et autres appareils. Le processus de production du vin devient également de plus en plus scientifique, et un laboratoire de recherche est mis en place, afin de favoriser l’amélioration des produits de l’établissement.

De l’art du flacon

Hallel Carmel Betsalel aborde tout cela, ainsi que les événements et réalisations majeurs qui ont marqué la longue vie des vins Carmel. Parmi les objets exposés : des bouteilles de vin, cognac et autres boissons alcoolisées d’origine, un microscope utilisé par le laboratoire mentionné ci-dessus, et un exemple d’un timbre de cacherout du début du XXe siècle. Preuves à l’appui, un aspect important de la loi juive est illustré ici : celui qui implique de se débarrasser de la dîme de la production. Un cliché de 1920 montre le Rav Yossef Halevi, l’autorité rabbinique chargée de la supervision de l’établissement viticole, en train de surveiller un couple d’ouvriers alors qu’ils ouvrent les robinets d’immenses cuves à vin.

Par ailleurs, au cas où vous voudriez savoir combien il vous aurait fallu débourser pour les produits Carmel Mizrahi en 1913, l’exposition affiche une grille de tarifs en date du 1er juillet de cette année-là. Une bouteille d’Orient Red vous aurait coûté la coquette somme de 3 groush, un vin blanc de table, 6 groush, et si vous vouliez vraiment dépenser une fortune, vous pouviez vous offrir une bouteille de cognac pour 20 groush, ou même un Arak Extra pour le prix fou de 45 groush. J’ignore quel était le salaire moyen des travailleurs en Eretz Israël au début du siècle dernier, mais j’imagine que ces tarifs se situaient bien au-dessus de leurs maigres ressources.

D’un siècle à l’autre, l’intitulé de l’exposition fait également référence à la présentation d’œuvres contemporaines d’étudiants de l’Académie des arts et du design de Betsalel : une collection spectaculaire et extrêmement originale de verres à kidouch, flacons et carafes à vin, sélectionnés par le Dr Shirat-Miriam Shamir et Ido Noy. Les pièces ont été conçues par des créateurs de l’institution académique de Jérusalem. Le catalogue souligne le lien naturel étroit qui sous-tend ces deux expositions, car le produit des deux établissements, le vin à Rishon Letsion et l’art à Betsalel, symbolisent ensemble le renouveau de la colonie juive d’Eretz Israël.

Parallèlement, la municipalité de Rishon Letsion plancherait, dit-on, sur un projet de conservation de tous les bâtiments d’origine de l’établissement viticole. Si cela se concrétise, et en espérant que les visiteurs se pressent en masse pour voir l’exposition actuelle, la cave Carmel finira par enfin occuper la place qui lui revient dans l’histoire de l’Etat d’Israël.

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