Une aventurière de la plume

Tombez dans un nid d’espions israéliens sous la plume de Michèle Mazel. Plongez dans une tension délicieuse et embarquez pour un voyage dans la complexité de la société israélienne

La romancière Michèle Mazel (photo credit: DR)
La romancière Michèle Mazel
(photo credit: DR)
C’est une immersion dans le milieu mythique de l’espionnage en Israël que nous offre Michèle Mazel avec cette trilogie policière, dont le troisième opus, Le cheikh de Hébron, sort en librairie ces jours-ci. En empathie avec les personnages qui prennent chair sous sa plume, et avec, en toile de fond, les spasmes de la grande Histoire qui les secoue, c’est toute la société israélienne dans sa complexité qu’il nous est offert de découvrir de l’intérieur.
Le crime pour explorer la complexité humaine
Qu’on ne s’y trompe pas. Le thriller n’est pas un genre mineur dont la seule destination est l’oubli de notre quotidien le temps de la lecture, une évasion passagère, un passe-temps superficiel et récréatif. « Si j’ai écrit sur le crime, c’est parce qu’il éclaire de façon aiguë les tensions et les contradictions qui sont à la base de toute vie humaine », confiait Henning Mankell, un maître du genre.
Et c’est bien là que réside le talent de Michèle Mazel avec cette trilogie, dont l’une des qualités majeures est de fouiller l’âme de ses protagonistes, pour en révéler les contradictions. En bonne psychologue, elle dévoile les conflits de loyauté qui agitent ses personnages – juifs ou arabes, policiers, agents du Shabak, militaires, activistes palestiniens, lanceurs de pierre ou bédouins égarés dans la modernité – dont l’humanité s’exaspère devant les choix cornéliens qu’ils ont à faire. Une humanité qui donne de l’épaisseur à tous ces protagonistes et permet de s’y attacher. En marge de cet art pour nous tenir en haleine, l’auteur exprime leur douleur devant la trahison, leur solitude quand frappe le désamour, leur amertume lorsqu’ils sont confrontés au deuil douloureux de leurs rêves de grandeur et de paix, leur sens du devoir exacerbé, leur honneur bafoué, leur patriotisme.
« Cette trilogie appartient davantage au genre du thriller que du policier. “Thriller” veut dire littéralement frisson », souligne Michèle Mazel. « A chaque fois, le héros est un personnage extérieur à l’enquête, mais il en devient le pivot. Par exemple dans Le Kabyle de Jérusalem, il s’agit d’une femme enceinte terrorisée, qui ne comprend pas pourquoi on cherche à la tuer et qui “frissonne” de peur. Et le lecteur avec elle ».
Quand la petite histoire s’inscrit dans la grande
De fait, on entre en empathie immédiate avec ses personnages, parce que loin des clichés et de toute diabolisation. L’absence totale de parti pris politique de l’auteur contribue à renforcer le conflit intérieur chez le lecteur, en phase avec des « méchants » qui ne le sont jamais tout à fait, et des « gentils » tentés par la mauvaise pente. On s’attache même à l’assassin, comme le tueur à gages dans Le Kabyle de Jérusalem, qui agit, fidèle à ses convictions, prêt à en payer le prix exorbitant.
A travers ces destins singuliers qui s’illustrent dans des intrigues extrêmement bien ficelées, nous rencontrons de plein fouet la grande Histoire. Sur fond d’accords d’Oslo, de négociations à Charm-el-cheikh, le premier et le troisième opus se déroulent respectivement pendant la première et la deuxième Intifida ; le second, en pleine guerre du Golfe. « On a oublié aujourd’hui la tension qui avait saisi toute la population alors que Saddam Hussein lançait ses missiles sur Israël », rappelle Michèle Mazel. « Les masques à gaz, que tout un chacun avait l’obligation de toujours avoir sous la main et les kits de survie qui jouent, d’ailleurs, un rôle central dans l’intrigue, exacerbent le stress des personnages », souligne-t-elle.
Les différents éléments du décor – territoires disputés, checkpoints et barrages routiers sous haute tension, policiers palestiniens véreux, politiciens archaïques enkystés dans des pratiques tribales, notables israéliens corrompus – entre cocktails Molotov lancés par une jeunesse arabe égarée, décapitation et bombes artisanales, sont une réalité que Michèle Mazel, qui fêtera en avril le cinquantenaire de son aliya, semble bien connaître.
Des héroïnes en tension avec le monde masculin
Sa vie de femme lui a offert de quoi nourrir son imagination. Ces membres du Shabak et de la police israélienne sont des personnages très documentés, et Michèle Mazel a le sens du détail « qui ne s’invente pas », comme si des espions à la retraite lui avaient murmuré leurs faits d’armes dans le creux de l’oreille. « J’ai beaucoup vécu dans les pays arabes de par la fonction de mon mari, longtemps ambassadeur en Egypte, et en évoluant dans ce milieu, j’ai vécu à titre personnel quelques aventures. De plus, les Israéliens à l’étranger sont très menacés, et l’on fait face à beaucoup d’agressions. Alors, avec les rencontres que l’on fait, si l’on sait écouter, on est témoin de choses pas très ordinaires, c’est vrai. Mais je n’ai pas de ligne directe avec le Mossad », plaisante l’auteur.
Michèle Mazel accorde une place de choix à ses héroïnes, en tension avec le monde masculin encore machiste à leur égard, ou encore, qui cherchent à s’émanciper du joug d’une société arabe patriarcale. « Une femme d’ambassadeur a des devoirs, des obligations, et remplit des tâches qui ne sont absolument pas valorisées », admet-elle. « Je me souviens d’un jour où nous devions prendre l’avion et où mon mari, alors ambassadeur d’Israël en Egypte, marchait devant entouré d’agents de la sécurité, alors que moi j’avançais seule derrière », se souvient-elle avec le même humour qui traverse sa prose.
Même si elles excellent, les chances de promotion pour les femmes sont minces dans certaines institutions. Shuki, qui mène l’enquête dans le troisième tome de cette trilogie, a quitté le Shabak par manque de perspectives, pour se plonger avec succès dans des études de droit, avant d’être rattrapée par l’aventure dont elle avoue avoir la nostalgie. Des destins de femmes qui entrent en résonance avec la propre expérience de l’auteur, qui a fait le choix de se dédier longtemps à la carrière de son mari. « Quand le Mossad m’a proposé en termes voilés de travailler pour l’organisation, j’étais enceinte de mon deuxième enfant, et de par mes responsabilités de mère, il ne m’a pas été possible d’accepter », se souvient Michèle Mazel, comme en écho aux renoncements de ses personnages féminins. Pour autant, ce contexte lui a donné matière à épanouir son métier d’écrivain. A la question de savoir ce qu’elle aurait fait si elle n’avait pas renoncé à sa carrière personnelle pour suivre son mari, elle répond du tac au tac : « Je serais rentrée au Quai d’Orsay ». Une vocation d’aventurière qu’elle a finalement embrassée en prenant la plume.

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