Shimon Peres, un héros du nucléaire israélien

Il s’est employé à tisser des liens privilégiés avec la France, négociant l’achat d’armes ultramodernes, et recueillant son appui afin de développer le nucléaire israélien

By FELIX PEREZ
September 29, 2016 14:13
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Les principaux contributeurs au développement du nucléaire israélien

Les principaux contributeurs au développement du nucléaire israélien. (photo credit: REUTERS)

L’indéniable génie diplomatique de Shimon Peres ainsi que sa grande connaissance de la culture occidentale et francophone auront indéniablement servi Israël dans une période cruciale de son histoire. C’est grâce à son talent et ses réseaux que la France devient de 1953 à 1967, le premier fournisseur d’armes à Israël. Alors directeur général du ministère de la Défense, Shimon Peres s’emploie en effet à tisser des liens étroits avec des personnalités clés comme le ministre des Affaires étrangères Christian Pineau, celui de la Défense Bourgès-Maunoury et son directeur de cabinet Abel Thomas, Mendès France, mais aussi le président du Conseil Guy Mollet et le général Koenig.
Peres disait avoir perçu chez les dirigeants français de l’époque « un fort sentiment de honte et de solidarité [beaucoup d’entre eux s’étant retrouvés dans les camps]… » Le sociologue Claude Sitbon explique lui que « Peres est tombé amoureux de Paris, de ses quartiers, de son esprit et de ses trésors artistiques […], gardant à l’esprit que la France fut le premier pays à “émanciper” les juifs […] et que, malgré Vichy, elle compte la proportion la plus élevée de juifs survivants à la Shoah (75 %)… »

Dès lors, Peres a su déployer ses talents pour trouver, selon les propos de de Gaulle à Ben Gourion « les moyens de confondre les allées du pouvoir de la IVe République et les traverses de la Knesset », avant d’ajouter : « Vous savez ce que fait Peres le jour. Moi, je sais ce qu’il fait la nuit. » Fait extrêmement révélateur : Peres a longtemps disposé d’un bureau au ministère français de la Défense.

Peres convainc la France


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Au milieu des années cinquante, la Tchécoslovaquie s’apprête à livrer à l’Egypte des armes soviétiques susceptibles de détériorer le fragile équilibre des forces avec Israël. Ben Gourion, qui souhaite frapper son voisin avant que celui-ci ne lui déclare la guerre, envoie Peres à Paris pour négocier avec la France l’achat d’avions et de chars indispensables à une telle action.

Les intérêts français et israéliens vont finalement coïncider du fait des intentions de Nasser de nationaliser le canal de Suez. Malgré le refus britannique, Paris propose à Israël de rejoindre l’alliance anti-Nasser ; le ministre de la Défense Bourgès-Maunoury demande à Peres si son pays est intéressé à envahir le Sinaï. En octobre 1956, une réunion secrète se tient dans la villa isolée d’un ami du ministre à Sèvres, entre les délégations israélienne (Ben Gourion, Peres et le chef d’état-major de Tsahal Moshé Dayan) et française (Guy Mollet, Christian Pineau, Bourgès-Maunoury, et le chef d’état-major des armées Maurice Challe).

Abel Thomas, directeur de cabinet du ministre de la Défense, se souvient : « Peres m’exposait des données inquiétantes, me révélant qu’Israël serait détruit s’il ne recevait pas les chars, les blindés légers et les 270 avions de combat qui lui manquaient. Je sentis qu’ils avaient besoin de nous. » En échange de leur engagement militaire face à l’Egypte, les Israéliens obtiennent des négociateurs français (à l’insu de leurs hauts fonctionnaires pro-arabes), la livraison secrète d’armes parmi les plus avancées, ainsi que le blocage de leurs livraisons de blindés à l’Egypte.

Plaidoyer pour le nucléaire

Ben Gourion demeure angoissé devant la faiblesse du pays et les risques d’une nouvelle Shoah. « Pour assurer notre avenir », dit-il « nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes ; pas de ce que diront les autres, mais de ce que feront les juifs… et cet avenir dépend de la science. » Comprenez : du nucléaire.
Peres le sait aussi, et pense que la réunion de Sèvres est la chance d’Israël. « Lorsque tout était quasiment conclu, je demandai à parler du projet nucléaire, m’enfermant avec Guy Mollet et son ministre des Affaires étrangères Pineau. Je leur demandai alors bien plus qu’une centrale… », a un jour confié Peres.



Pour appuyer son argumentation, il se sert de la menace réelle d’un envoi de missiles sur Israël par la Russie alliée de l’Egypte, en riposte à l’opération lancée par l’Etat juif à la demande de la France. Il souligne alors l’urgence d’un équipement nucléaire dans une situation qui pourrait s’avérer désespérée.
Mais la réponse de la France dépend du président du CEA (Commissariat à l’énergie atomique), François Perrin. Là encore, Peres sait se montrer convaincant.

C’est une fois de plus Abel Thomas, homme clé de ces négociations, qui relate : « Il [Peres] me dit : “Vous connaissez bien Perrin. Expliquez-lui qu’il est impossible d’abandonner les Israéliens.” Perrin m’interpella : “Quel est donc l’intérêt de la France ?” Je lui répondis qu’en échange, nous recevrions des brevets israéliens qui nous manquaient. Perrin finit alors par accepter. Le lendemain il appela Guy Mollet et lui dit qu’il était nécessaire d’équiper Israël du nucléaire. »
L’accord final est scellé en 1957. « Ils acceptèrent de nous livrer une centrale de 10 mégawatts et les quantités nécessaires d’uranium », a précisé Peres. [Certains parlent d’une centrale de 24 ou de 150 mégawatts ainsi que de personnel spécialisé, et, possiblement, d’un réacteur nucléaire, d’uranium enrichi et d’une usine de traitement du plutonium.]

La lune de miel entre Israël et la France prendra fin cependant avec le général de Gaulle. Alors qu’il visite le CEA un dimanche au début des années soixante, celui-ci aperçoit une voiture garée dans le parking et s’étonne de trouver des ingénieurs qui travaillent un jour férié. Quand on lui répond que le véhicule est celui d’un spécialiste israélien qui a ses bureaux sur place, le général entre dans une grande colère et interdit alors fermement toute coopération nucléaire entre les deux pays.
Shimon Peres aura donc été l’homme clé de ce qui reste une « assurance-vie » pour Israël, fragilisé par sa faiblesse numérique dans un environnement géopolitique particulièrement défavorable.

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