Si le Goush m’était conté

Il y a 70 ans, 35 combattants tombaient au champ d’honneur, dans un effort désespéré pour sauver le Goush Etsion

By GOL KALEV
February 4, 2018 16:17
Si le Goush m’était conté

Les tombes des 35 au mont Herzl. (photo credit: Wikimedia Commons)

Le 29 novembre 1947, les juifs de Jérusalem et de toute la Palestine ont l’oreille collée à leur poste de radio. Papier et stylo en main, ils comptent les votes de l’Assemblée générale des Nations unies pour le partage de la Palestine, qui va mettre fin au mandat britannique et établir un Etat juif. Une explosion de joie accueille l’annonce des résultats. Une foule en liesse envahit les rues. Devant l’immeuble de l’Agence juive, à Jérusalem, des centaines de personnes dansent, chantent, pleurent et s’embrassent. Même les policiers britanniques sont de la fête.

Tandis que la population arrive par camions entiers pour se joindre aux festivités, la dirigeante sioniste et future Premier ministre Golda Meir monte au balcon et s’adresse à la foule exubérante en contrebas. « Depuis deux mille ans, nous attendons la rédemption », avant de se tourner vers les Arabes palestiniens : « Ce plan de partage est un compromis : ce n’est ni ce que vous vouliez, ni ce que nous voulions. Mais maintenant, nous devons apprendre à vivre ensemble, dans la paix et la fraternité. »

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La réaction arabe ne sera cependant ni pacifique ni fraternelle. Le surlendemain, une foule haineuse prend d’assaut la porte de Jaffa, haches en main, et attaque les passants juifs. Ailleurs en Palestine, éclatent des violences sporadiques, notamment des coups de feu tirés sur des autobus juifs. D’autres pays du Moyen-Orient s’embrasent également : maisons et magasins juifs sont incendiés. A Alep, en Syrie, 75 juifs sont massacrés. A Aden, au Yémen, ce sont 85 juifs qui sont assassinés. Ces émeutes vont conduire non seulement au départ définitif des juifs de communautés dans lesquelles ils étaient implantés depuis des siècles, mais aussi envoyer un message aux dirigeants du Moyen-Orient : la « rue arabe » souhaite qu’ils viennent en aide à la Palestine.

C’est ainsi que début janvier, une « armée de secours » est envoyée par la Ligue arabe. Celle-ci est composée de combattants irakiens, jordaniens et autres, pour beaucoup formés dans les rangs de l’armée britannique. « Pour les gouvernements arabes, c’était une manière de répondre au sentiment populaire », explique le Pr Alon Kadish de l’Université hébraïque. « La question palestinienne rencontrait un écho dans la rue, mais pas auprès des dirigeants. Les groupes d’opposition comme les Frères musulmans ont profité de l’aubaine pour justifier leur action et prendre les armes. »

Les Britanniques, occupés à organiser leur départ dans l’ordre et la dignité, d’une part, et à protéger leurs intérêts au Moyen-Orient de l’autre, préfèrent fermer les yeux à l’arrivée des légions arabes, tout en scrutant l’horizon pour bloquer l’immigration juive clandestine, et l’entrée illégale d’armements pour défendre le yishouv. De leur côté, les Arabes palestiniens mettent en place des milices et des camps d’entraînement, comme celui de Tzourif au sud de Jérusalem. Celui-ci se situe près du Goush Etsion, un bloc de kibboutzim juifs dans les collines de Judée.

La violence par surprise

Les Arabes décèlent rapidement le point faible de la défense juive : les routes. Des embuscades sont mises en place afin de couper les lignes d’approvisionnement des villages juifs isolés, mais aussi de Jérusalem. Les conducteurs juifs n’ont pas de permis de port d’armes. Les Britanniques, qui s’affichent comme seul et unique gardien de la loi et garant du respect de l’ordre, installent des barrages routiers, confisquent des armes et arrêtent même parfois les juifs qui les transportent. « Il existait bien une procédure pour coordonner les convois avec les Britanniques », explique Alon Kadish, « mais la Haganah (précurseur de Tsahal) craignait les fuites, redoutant que l’information n’arrive aux oreilles des miliciens arabes en embuscade. Il n’y avait donc pas de coordination propre sur le terrain. » Les convois d’approvisionnement deviennent des pièges mortels et les villages isolés se retrouvent, de fait, assiégés. C’est le cas du Goush Etsion.

Alors que les dirigeants arabes encouragent l’évacuation des civils pour permettre l’entrée des combattants, les juifs agissent de même, dans certains cas. Début janvier, les enfants et adultes non combattants du Goush sont évacués au monastère de Ratisbonne, à Jérusalem. L’un de ces enfants est Yohanan Ben-Yaacov, aujourd’hui historien, spécialiste de la région du Goush Etsion. « La violence nous a pris par surprise », raconte-t-il. « Jusqu’aux premiers jours de la guerre, nous vivions en paix avec les villages arabes. Deux jours avant que n’éclatent les hostilités, des habitants du Goush Etsion s’étaient rendus à Beit Ummar, le village arabe voisin, pour inviter des amis à un mariage. »

Le 14 janvier, une semaine après l’évacuation des enfants, c’est l’escalade : une force massive, dirigée par la milice du camp d’entraînement de Tzourif et accompagnée de villageois arabes locaux, attaque le Goush. Ben-Yaacov, dont le père est resté sur place pour défendre le kibboutz, décrit la dynamique en jeu. « Les villageois ne voulaient pas coopérer avec la milice de Tzourif, mais on leur a fait miroiter l’abondant butin sur le point de leur échoir avec la destruction imminente des implantations juives. Ils sont donc venus pour procéder au pillage. »

L’offensive marque un tournant pour les combattants arabes : d’émeutes sporadiques, ils passent à un effort organisé pour conquérir le territoire. En dépit de leur armement limité, les combattants juifs du Goush repoussent l’assaut et infligent de lourdes pertes à leurs attaquants. Le Goush Etsion résiste. « Plusieurs facteurs ont contribué à cela », relate Alon Kadish. « L’attaque arabe prend fin à la nuit tombée car leurs milices n’ont pas de lignes d’approvisionnement. Aussi les assaillants regagnent-ils leurs villages et bases respectifs, dès qu’il fait noir. » Il ne fait aucun doute, cependant, qu’ils ne vont pas en rester là.

Avec la menace imminente d’une nouvelle attaque, et devant la sévère pénurie de munitions, de médicaments et de combattants, sans compter la coupure des lignes de transport, la décision est prise d’envoyer des renforts au Goush, à pied. Tard dans la nuit, on tente d’acheminer un peloton de Jérusalem, mais l’entreprise échoue. Le lendemain soir, le jeudi 15 janvier, un groupe de 40 hommes se rend par la route, de Jérusalem au village d’Hartouv, près de Beit Shemesh. Ils se font passer pour des étudiants en botanique. Ce qui était en réalité une unité d’élite avait prévu d’entamer les 28 km de marche vers le Goush Etsion aux alentours de 19-20 heures et d’arriver à destination entre 2 et 3 heures du matin.

Mais tandis qu’ils parviennent à passer les barrages routiers et arrivent à temps pour mener à bien l’opération, la camionnette transportant les armes et le matériel est en retard. Les patrouilles britanniques les obligent à prendre des précautions supplémentaires pour dissimuler les armes dans les doubles parois du véhicule. Ce qui implique une nouvelle perte de temps pour récupérer les armes à l’arrivée du camion. Au bout du compte, il n’y a que 38 mitrailleuses pour 40 combattants. Deux hommes devront donc rester sur place.

Les 35 braves

Peu après 23 heures, le groupe de 38 hommes est prêt à partir. C’est alors que le commandant régional d’Hartouv, Raphaël Ben Aroja, leur demande de reporter la mission à la nuit suivante, car il fera jour à leur arrivée et il craint qu’on ne les découvre. Mais Danny Mass, le commandant de la mission, soutient qu’à l’aube, ils seront suffisamment proches du Goush Etsion et que s’il le faut, ils pourront se frayer un chemin jusqu’à leur destination.
C’est ainsi que le groupe quitte Hartouv peu après 23 heures, en armes, avec matériel et munitions, mais sans moyen de communication, c’est un luxe que l’on ne peut pas encore s’offrir aux alentours de Jérusalem (on utilise alors les pigeons voyageurs, mais ils ne volent pas la nuit).

Une heure plus tard, l’un des combattants trébuche sur un rocher dans le noir et se foule la cheville. Cela entraîne un nouveau retard, alors que l’infirmier tente d’improviser une solution pour lui permettre de continuer. Mass décide finalement de le renvoyer, accompagné de deux autres soldats. Le groupe initial de 40 a donc perdu cinq de ses membres : il rentrera dans l’histoire comme les Lamed-Heh (« 35 », selon la valeur numérique des lettres hébraïques).
Il est maintenant une heure du matin, il ne reste plus que cinq heures d’obscurité. Des conversations avec les Arabes qui ont pris part à la bataille et avec les commandants de la police britannique, on obtient un tableau assez clair du déroulement des événements. « Vers 6 heures du matin », rapporte Ben-Yaacov, « deux éclaireurs, qui ouvrent la voie, croisent deux femmes arabes en train de couper du bois. Ces éclaireurs, eux-mêmes immigrés d’un pays arabe, s’adressent aux femmes dans leur langue : ils prétendent appartenir à la milice arabe. Ces dernières n’en croient pas un mot, et jetant leur bois à terre, s’enfuient en courant vers leur village aux cris de « Yéhoud ! Yéhoud ! » (Les juifs ! Les juifs !)

Un appel à la bataille est alors lancé côté arabe. Les miliciens du camp d’entraînement de Tzourif sont rapidement rejoints par les villageois du coin. Des centaines d’Arabes envahissent le terrain à la recherche des Lamed-Heh. Des tirs ne tardent pas à éclater, pour se taire au bout d’un certain temps…

La colline de la bataille

Ben-Yaacov raconte ce qui s’est probablement passé après plusieurs heures de silence : « Dans l’après-midi, les 35 hommes ont décidé de monter sur une colline. Etait-ce de leur propre initiative, ou suite à une attaque après avoir été découverts ? Nul ne le sait. » Au sommet de la colline, ils doivent faire face sur plusieurs fronts. Retranchés sur ce que l’on appelle aujourd’hui la « colline de la bataille », les derniers combattants espèrent probablement prolonger la bataille jusqu’à la tombée de la nuit et parcourir ensuite au pas de course les cinq kilomètres de côte qui les séparent du Goush Etsion. Ils ne se font guère d’illusions : ils savent que personne ne viendra à leur secours. Ne sont-ils pas eux-mêmes les renforts envoyés pour prêter main-forte à ceux du Goush ?

La bataille sur la colline dure plusieurs heures. Entre 16 h 30 et 17 heures, au soleil couchant, les derniers coups de feu retentissent. Leurs munitions épuisées, les soldats juifs se mettent à jeter des pierres, raconteront les combattants arabes. Arrivé sur les lieux, le lendemain matin, le commandant de la police britannique rapporte, en effet, qu’un des combattants morts tenait encore une pierre dans sa main.

Pendant ce temps, dans l’immeuble de l’Agence juive, à Jérusalem, d’où Golda Meir a appelé à la paix six semaines plus tôt, le chef du renseignement et futur président Yitzhak Navon se trouve dans la salle d’écoute. Un des membres de son équipe lui demande d’écouter quelque chose d’étrange. Des années plus tard, Navon racontera ces moments dans une interview télévisée. « J’ai mis les écouteurs et entendu des cris de joie en arabe : « On les a tués, on les a tous massacrés ! » Je suis descendu voir le commandant régional et lui ai dit qu’il se passait quelque chose du côté du Goush. Conscient qu’il s’agissait de l’équipe des Lamed-Heh, celui-ci a sorti la liste des combattants. Navon réalise alors que l’un d’entre eux est son cousin, Yaacov Ben-Atar. « C’était un génie », se souvient Navon. « Si ce groupe n’avait pas été massacré, il nous aurait donné un Premier ministre, un ministre des Affaires étrangères, un président de la Knesset, un chef de l’armée… C’est une perte immense ! »

Entrés dans la légende


L’histoire des Lamed-Heh continue à susciter un grand intérêt. Elle soulève des questions d’éthique, car les hommes auraient pu tuer les deux femmes qui les ont dénoncés, mais ils ne l’ont pas fait. Pas plus que le vieux berger arabe qui, selon certaines sources, les aurait découverts en chemin. On ne saura jamais si leurs décisions reposaient sur des calculs tactiques ou des considérations morales, mais l’on sait qu’ils ont décidé de poursuivre leur mission envers et contre tout.

Les Lamed-Heh auraient pu, en effet, abandonner et battre en retraite par quatre fois : dès le départ, à 23 heures, quand ils ont pris conscience qu’ils n’atteindraient pas le Goush Etsion avant l’aube ; à 1 heure du matin, quand ils ont été retardés en voulant soigner un camarade blessé, lorsque l’éventualité de ne pas arriver avant la levée du jour est devenue une quasi-certitude ; à 6 heures, lors de la rencontre avec les deux femmes arabes, et peut-être aussi plus tard dans la journée, au cours du combat avec la milice arabe. Malgré tout, ils ont choisi d’aller jusqu’au bout. Leur retraite, ils le savaient, aurait pu entraîner la chute du Goush et le massacre de ses habitants. C’est pourquoi abandonner n’entrait absolument pas en ligne de compte.

Les 35 combattants ont trouvé la mort, mais celle-ci n’a pas été vaine. Paradoxalement, ils ont accompli leur mission de protéger le Goush d’une attaque imminente. C’est ce qui ressort de la conversation qu’a eue Ben-Yaacov avec Abou-Ibrahim, le mukhtar (chef du village) de Jaba. « Les Arabes pensaient que les juifs étaient venus attaquer le camp d’entraînement de Tzourif et les villages alentour, en représailles à l’attaque arabe de l’avant-veille. C’est ce qui les a dissuadés de lancer une nouvelle offensive contre le Goush. » Cela a eu, par ailleurs, des conséquences sur la suite de la guerre. « Le même soir, dans la nuit de vendredi, une réunion de tous les mukhtars arabes de la région s’est tenue à Jaba », raconte Ben-Yaacov. « Ils se seraient dit : si les juifs se battent comme ils l’ont fait aujourd’hui, nous n’aurons aucune chance de les vaincre. »

Un amas de ruines

L’absence d’attaque contre le Goush, cet hiver-là, permet à la Haganah de déployer ses maigres forces sur d’autres fronts. La guerre se déplace ailleurs et suit d’autres tactiques. Les attaques à la voiture piégée se multiplient contre des centres juifs, comme le Palestine Post (aujourd’hui The Jerusalem Post), et ce même bâtiment de l’Agence juive, d’où Golda Meir a appelé à la paix et où Navon a appris le tragique destin des Lamed-Heh.

Le Goush Etsion résiste pendant quatre autres mois, mais début mai, la légion jordanienne, soutenue par des villageois et des miliciens locaux, lance un nouvel assaut. Les défenseurs parviennent à repousser les assaillants pendant deux jours, mais le jeudi 13 mai, les Arabes prennent le Goush et massacrent tous ses habitants. Sur 131 hommes, 127 disparaissent : parmi eux, le père de Ben-Yaacov. Le Goush Etsion est tombé.

Les Britanniques se retirent le lendemain, le vendredi 14 mai, et Israël déclare son indépendance. La guerre fait rage pendant encore 10 mois. A l’issue des combats, les juifs ont perdu 1 % de leur population totale et les Arabes ont également subi d’énormes pertes. A cela s’ajoutent 800 000 réfugiés juifs et presque le même nombre de réfugiés arabes.

La douleur des pertes assombrit quelque peu la joie d’avoir enfin un pays et d’avoir su tenir tête aux légions arabes. La Vieille Ville de Jérusalem est tombée, mettant fin à des siècles de présence juive ininterrompue dans la cité fortifiée. Et le Goush Etsion est tombé, mettant un terme à des siècles de présence juive continue dans la région autour d’Hébron. Pendant 19 ans, le Goush restera un amas de ruines.

En juin 1967, la guerre éclate de nouveau. Israël, une fois de plus, défie les prédictions des analystes : non seulement il survit, mais il conquiert de nouveaux territoires. Ben-Yaacov se bat sur le front de Gaza. Le septième jour, à l’annonce du cessez-le-feu, il demande à son commandant une permission de quelques heures. « Je lui ai dit que je voulais aller voir ma maison. »

Paix et fraternité

Le jeune soldat fait route vers les ruines du Goush Etsion. Des douzaines de veuves et d’anciens enfants de la région, aujourd’hui soldats eux aussi, se retrouvent là pour la même raison. « J’ai tout reconnu », se souvient-il. « Le chêne solitaire, la piste d’atterrissage. Pendant 19 ans, j’ai grandi avec des histoires autour de mon village natal. Maintenant, je me tenais là, devant les ruines de ma maison, et je me demandais si c’était un rêve ou la réalité. » Trois mois plus tard, le Goush Etsion reprend vie. Ben-Yaacov retourne au kibboutz qui l’a vu naître et où son père, Yaacov Klapholtz, est mort pour sa défense. Il change son nom de famille pour honorer la mémoire du défunt et élèvera ses six enfants dans le Goush.

Un demi-siècle plus tard, le Goush Etsion est florissant. Les habitants se souviennent avoir rétabli des relations de bon voisinage avec les riverains arabes, au cours des 30 premières années qui ont suivi la renaissance du bloc. Le déclenchement de la première Intifada porte toutefois ombrage à cette idylle de fraîche date. Malgré tout, une entente cordiale règne sur les lieux de travail et dans les centres commerciaux de la région, qui peut parfois prendre la forme d’une véritable amitié. La menace principale, ces temps-ci, vient de l’extérieur, notamment à travers la tentative de l’Union européenne de boycotter les produits régionaux et les entreprises, qui emploient à la fois des Arabes et des juifs.
Le message des Lamed-Heh, si clairement perçu par les Arabes au moment de la guerre d’Indépendance, devrait être entendu par ceux qui tentent de boycotter et de nuire à Israël : il n’y a pas la moindre chance de vaincre l’Etat hébreu. 

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