Le terrorisme à l'heure d'Internet

Encore une fois, il a suffi d’appuyer sur le bouton al-Aqsa pour enflammer les réseaux sociaux. Et réveiller les pires démons. Décryptage d’une vague de terreur d’un genre nouveau

By KATHIE KRIEGEL
November 1, 2015 17:24
Propagande sur les réseaux sociaux

Propagande sur les réseaux sociaux. (photo credit: DR)

 
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Orit Perlov est chercheuse à l’INSS (Institut national d’études stratégiques) et experte dans l’analyse des sociétés arabes telles qu’elles s’expriment dans les médias sociaux. Facebook, YouTube, Twitter, blogs : en tout, ce sont 83 millions d’individus à portée de clic qui s’offrent à son champ d’investigation. Elle prend la température de la toile et décrypte pour le Jerusalem Post édition française la nouvelle flambée de violences qui frappe Israël.

Qu’est-ce que cette vague de terreur a de nouveau à part le moyen d’action ?

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Ce qui est nouveau, c’est l’absence de leader. Il est important de comprendre que nous assistons à la fin des leaderships. L’Autorité palestinienne n’a plus aucune légitimité ; elle n’a pas rempli ses promesses de vie meilleure dans les Territoires et à Jérusalem, et déçu les espoirs d’alternance politique ; Abbas est toujours là. La deuxième nouveauté découle de la première : c’est le rôle majeur que jouent les réseaux sociaux. Nous sommes devant une pieuvre sans tête, mais avec une multitude de tentacules.

Cette nouvelle vague de terreur serait-elle née de l’échec d’une sorte de printemps arabe palestinien ?

A un niveau local, de nombreux leaders ont voulu initier un changement politique. Des activistes, de jeunes meneurs issus des universités, ont commencé à faire campagne contre Mahmoud Abbas. Ils voulaient des élections, entrer au parlement, fonder de nouveaux partis ; mais on leur a bloqué la route. Alors ils ont pensé que la solution était de renverser Abbas, de faire comme avec Moubarak : coupez la tête et le chemin va se dégager. Beaucoup de campagnes Facebook ont appelé à faire tomber le leader palestinien, certaines même à l’assassiner. Mais elles ont attiré l’attention d’Israël, qui a soutenu l’Autorité palestinienne dans une sorte de cyberguerre. Jérusalem et Ramallah ont fermé ces pages et procédé à des arrestations massives : Israël à Jérusalem-Est et dans les campus, et les forces de sécurité de l’AP dans les Territoires, à Hébron, Naplouse, Ramallah, Jénine, Toulkarem.
Une fois les activistes en prison, il ne restait sur le terrain que les Lijan al-Shababiya, en arabe « les comités de la jeunesse ». Ce sont des adolescents, âgés de 13 à 16 ans, qui ont décidé de s’organiser en groupes avec WhatsApp. Leurs membres actifs sont dans toutes les villes, sur tous les campus. Dans un premier temps, ils servaient d’éclaireurs, investis dans la protection des activistes. Ils étaient chargés de donner l’alerte sur WhatsApp quand surgissaient les services de sécurité palestiniens. Aujourd’hui, ils ont envahi les réseaux sociaux. Souvent, ce sont eux qui passent à l’action.

Mais c’est la rumeur qui concerne la fin du statu quo sur le mont du Temple qui a mis le feu aux poudres pendant les fêtes juives…

Tous les ans, les fêtes juives sont prétextes à des émeutes sur le mont du Temple. Le Hamas et le Mouvement islamique incitent à la violence. En prévision, Israël a donc décidé d’en limiter l’accès aux musulmans âgés de 50 ans et plus, mettant en place des horaires réservés aux juifs et aux touristes, et des horaires pour les musulmans. Mais il y a eu récupération.



Comment la frustration politique et sociale a-t-elle pu basculer dans une exaspération religieuse ?

Les réseaux sociaux jouent sur les émotions. Ils sont très toxiques et permettent de manipuler facilement les jeunes esprits. La branche nord du Mouvement islamique basée à Umm al-Fahm en Galilée, a des ramifications à Ramallah, Jénine, Naplouse et Toulkarem. Son chef, Raed Salah, a réussi à récupérer ces jeunes en colère, à manipuler ces mouvements de jeunesse déjà constitués en comités. Il a instrumentalisé ce courant en panne de narratif en lançant une campagne virale appelée Won’t be divided, dont la signification est « al-Aqsa ne sera pas divisée », et selon laquelle Israël voulait diviser le mont du Temple et la mosquée comme a été divisé le Caveau des Patriarches à Hébron. Et le feu a immédiatement pris.

Le Hamas et le Fatah semblent agir en synergie avec le Mouvement islamique. Est-ce dans un élan opportuniste ou bien l’organisation terroriste est-elle en cheville avec ce mouvement ?

Les Palestiniens ont compris qu’en agissant ensemble, chacun avec sa spécificité, l’impact serait plus grand. Sachant qu’il n’y avait pas un nombre significatif de personnes souhaitant l’escalade, qu’il n’y aurait pas de soulèvement populaire envahissant les rues et peu de volontaires pour commettre des attentats, leur souci était de maximiser la campagne afin de remédier au manque d’effectifs, pour un impact maximal. Ils se sont dit, nous avons quelques adolescents en colère qui savent à peine contre quoi et contre qui, nous voulons créer quelque chose qui semble plus important que les événements eux-mêmes, nous allons donc lancer une campagne virale. Le mouvement islamique religieux lui a donné une assise, des fondations : la défense d’al-Aqsa. A Gaza, ils ont décidé de prendre en main le management « créatif ». Ne pouvant pas participer physiquement aux événements, ils ont cherché à l’inspirer avec des slogans, des vidéos. Ce sont eux qui ont donc lancé la campagne 2.0 des couteaux, appelée en arabe « it-an », « poignarder ». Pour autant, personne n’est devenu leader de ces comités de jeunes.

Jusqu’à quel point sont-ils influencés par Daesh ?

Avec les réseaux sociaux, la victoire ne dépend plus du nombre de combattants. Il s’agit de gagner la guerre des narratifs et de la perception. Il s’agit d’imposer son label et de passer maître dans l’art de générer la peur. Les Palestiniens ont appris cela avec Daesh. Il faut avoir de bonnes images qui font le tour du Net et dont tout le monde parle. Le plus important est l’histoire qui va en sortir. C’est aussi une guerre des symboles, qui ont d’ailleurs une durée de vie limitée. Il y a beaucoup de conflits de par le monde, mais l’attention ne porte que sur quelques-uns. C’est donc la surenchère : il faut toujours trouver de quoi attirer l’attention pour exister et impacter les esprits et les terroriser.

Ce qui surprend, c’est le nombre important de femmes et d’adolescents qui passent à l’acte.

Dans le monde arabe, les médias sociaux sont les seuls endroits où l’on peut entendre les voix des femmes, des minorités et de la jeunesse. Elles n’existent nulle part ailleurs. Car ce sont des sociétés patriarcales et répressives. Or tout le monde peut devenir quelqu’un sur les réseaux sociaux. Ces femmes, ces jeunes, constatent qu’ils n’ont aucune influence sur le cours des choses, ni même sur leur propre vie. Alors ils aspirent à devenir des symboles, car les symboles sont éternels.

Assistons-nous à une nouvelle intifada ?


Personne ne peut dire si c’est une intifada ou pas. Ni comment nous pouvons la stopper, s’il n’y a pas de leaders. D’un point de vue géographique, il y a Gaza, les territoires, Jérusalem-Est, et les Arabes israéliens, mais sur les réseaux sociaux, il s’agit d’une seule plateforme. C’est un espace ouvert. Beaucoup d’idées y circulent et il est impossible de savoir où elles vont prendre racine, quand elles vont faire mouche, qui elles vont mobiliser et comment. Une décapitation a lieu un jour à Damas, et quelqu’un reprend l’idée à Gaza ; il y a une attaque au poignard à Jérusalem, et le lendemain, c’est quelqu’un qui se lance à Ramallah. Ça fonctionne comme une sorte d’écosystème ; l’idée devient virale et personne ne sait où elle va se traduire en acte.

Vous avez dit qu’Israël a mené une sorte de cyberguerre pour fermer les pages Facebook qui appelaient au meurtre de Mahmoud Abbas. Pourquoi ne pas faire la même chose pour les pages d’appel au meurtre des juifs ?


Israël le fait autant que possible. Le problème est que ce phénomène est mutant. Vous fermez dix pages Facebook aujourd’hui, vous en avez aussitôt dix autres qui voient le jour. Vous essayez de limiter la propagation d’une vidéo sur YouTube, dix autres, prises sous un angle différent vont circuler. C’est comme une pieuvre aux multiples tentacules. On ne peut pas « tuer Internet ». Une fois qu’une idée circule sur les réseaux sociaux, elle devient immortelle.

Cette vague de terreur fait moins de victimes que les attentats à la bombe, mais l’impact semble plus grand. On ne sait plus comment se défendre. Pourquoi ?

Les terroristes marchent dans nos rues et peuvent nous poignarder à tout moment. Sans leadership on ne sait pas quoi faire, qui frapper pour nous défendre. C’est effrayant. Mais ce n’est pas tout. Avec les médias sociaux, on ne peut plus empêcher l’information de nous atteindre, se barricader est devenu impossible. Avant, à la TV, lors d’un attentat, on ne voyait pas la mort en direct, les blessés qui baignaient dans leur sang. Aujourd’hui dans les 5 minutes qui suivent une attaque, vous recevez le film et les photos sur votre smartphone. C’est presque impossible d’y échapper. Les médias sociaux ont signé la fin du monopole de l’information. C’est une sorte de viol psychologique. Tous ces corps de blessés et ces morts pénètrent notre sphère privée. Dans la blogosphère, il n’y a plus de frontières, plus d’intimité, plus de protection ente soi et le monde extérieur. Et là où il n’y a plus de frontières, il y a le terrorisme. Sans frontières, un Etat ne peut plus garantir la sécurité de ses citoyens.

Comment voyez-vous l’avenir ? Y a-t-il une lumière au bout du tunnel ?

Ce qui nous attend, c’est le renforcement des nationalismes. Le prochain round de violences pourrait amener à un usage de la force à la Sissi et nous pourrions voir les tanks entrer dans Toulkarem…
Au niveau des Palestiniens, il faut comprendre qu’ils sont animés par une violence véhiculée par la religion. S’ils veulent un jour une démocratie, il leur faudra commencer par modifier cela. Mais changer les paradigmes prend du temps, demande de faire des choix et des sacrifices. Les ultranationalistes et les religieux doivent d’abord échouer. Et seulement après, les populations comprendront que ni les dictatures, ni l’islam, ne peuvent être la solution. Elles seront alors en mesure de choisir autre chose. Mais il faut dans un premier temps que ces deux pouvoirs s’épuisent. Au Moyen-Orient, on n’est pas près d’en sortir. On n’a même pas encore touché le fond.

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