Polémique autour de l'inauguration d’un monument au nom de Rehavam Zeevi

Conflit de mémoires : les vétérans de la guerre d'indépendance en quête de postérité

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November 27, 2016 14:40
Shaar Hagai, ce champ de bataille de la guerre d’Indépendance est porteur d’une puissance symboliqu

Shaar Hagai, ce champ de bataille de la guerre d’Indépendance est porteur d’une puissance symbolique. (photo credit: GPO)

 
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Le souvenir de Rehavam Zeevi est toujours aussi vivace. La mémoire du controversé général devenu politicien, assassiné à Jérusalem il y a 15 ans, réveille régulièrement les mêmes passions et vieux démons. En témoigne la polémique autour d’un mémorial à son nom, qui est venue semer l’embarras au sein du gouvernement. A première vue pourtant, l’idée de donner le nom d’un ministre assassiné à un nouveau monument érigé à la gloire des soldats tombés sur l’un des champs de bataille les plus vénérés par Tsahal, semblait plutôt bonne. Seulement par ce choix, le gouvernement s’est mis à dos les vétérans de cette guerre qui, au nom de leurs valeureux faits d’armes, remontent au front en quête d’une ultime victoire sur la postérité.

Une bataille gravée dans les esprits

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Ce conflit des mémoires met donc en scène les vétérans du célèbre Palmah qui se sont illustrés lors des combats au col de Shaar Hagai, et un officier de premier plan de la même organisation, Rehavam Zeevi, lequel n’a pas pris part à la bataille. Si le Palmah reste à ce jour une source d’admiration consensuelle qui imprime la psyché collective israélienne, Zeevi, dépositaire de la controverse politique et symbole de la faute morale, est très loin de faire l’unanimité.

Pour avoir une idée de la violence des combats dans cet endroit stratégique situé à mi-chemin entre Jérusalem et Tel-Aviv, le mieux est de s’y rendre à pied sous la voûte étoilée. On s’imprègne peu à peu du lieu en écoutant les grillons et en gravissant ses pentes abruptes diluées dans l’ombre, jusqu’à ressentir sa solitude. Depuis ces hauteurs, en observant le trafic routier sur les voies à grande vitesse qui fendent la vallée, on imagine sans peine combien ce fut un jeu d’enfants pour les snipers de cibler les véhicules qui transportaient les vivres à destination de la Jérusalem juive assiégée.

La plupart des 418 morts de la brigade Harel tombés lors de la guerre d’Indépendance, ont perdu la vie dans des escarmouches, le long de la crête qui s’étend de cette chaîne montagneuse jusqu’à l’actuelle localité de Mevasseret Tsion. Les tombes de 138 d’entre eux, qui pour la plupart n’avaient même pas 20 ans, se trouvent dans le kibboutz Kiryat Anavim, situé à environ 10 minutes du col. Peu de batailles livrées par les forces de défense israéliennes possèdent une charge symbolique aussi puissante et une empreinte émotionnelle aussi profonde que celles qui ont fait rage ici pendant près d’un an après le vote de partition de l’ONU à l’automne 1947, et qui se sont achevées par la jonction territoriale de Jérusalem à la mer.

C’est sur ces hauteurs, assis sur une pierre au terme de l’une de ces batailles, que le combattant et poète Haïm Gouri a rédigé les célèbres compositions reprises par des générations d’enfants israéliens lors des cérémonies annuelles du Jour du Souvenir. « Vous vous souviendrez de nos noms pour toujours » est l’une des phrases célèbres de l’œuvre de ce futur lauréat du prix Israël, aux commandes d’un bataillon sur ce col de montagne, ou encore : « Les convois et leur charge, acheminés jusqu’à notre avenir, rattrapé en chemin par la mort. » Cahier à la main, le jeune Gouri, alors âgé de 25 ans, a longé les corps étendus de ces jeunes vies fraîchement fauchées à Shaar Hagai : « Je me souviens de chacun d’entre eux. Nous nous sommes battus au coude à coude, de rochers en falaises, ensemble, comme une seule et même famille. » Tant et si bien qu’à 93 ans, la mémoire de Haïm Gouri est encore vive. Suffisamment en tout cas pour affirmer avec certitude que Zeevi n’était pas l’un des leurs. « Il ne s’est pas battu ici, affirme le doyen des poètes israéliens qui a rejoint les anciens combattants pour manifester à Shaar Hagai contre le projet de mémorial. « Ça sent l’embrouille politique à plein nez », déplore-t-il.

Un héros avec des casseroles au pied


Les qualités de Rehavam Zeevi étaient incontestables. Après avoir grandi dans le quartier de Yemin Moshe, face aux murs de la Vieille Ville de Jérusalem, il rejoint, dès l’adolescence, les unités combattantes clandestines qui permettront la victoire de Tsahal dans la guerre d’Indépendance. D’une grande curiosité intellectuelle, cet homme élancé aux fameuses lunettes cerclées de fer a même appelé son fils Palmah, en souvenir de ses vaillantes années au sein de l’organisation.
A 22 ans, peu de temps après la guerre, celui qui a déjà combattu sur les fronts nord, centre et sud devient commandant de bataillon. Bien qu’il ait perdu 40 de ses soldats au cours d’un affrontement frontalier contre les troupes syriennes en 1951, Zeevi s’est rapidement élevé au rang de commandant adjoint du commandement Sud lors de la campagne du Sinaï en 1956, avant de rejoindre l’état-major en 1967. Mais son image a fini par s’écorner. On dit qu’il aurait mal tourné, passant du haut commandement militaire aux bas-fonds de la pègre, de l’extrémisme politique à de sombres affaires de mœurs. Celui qu’on surnommait ironiquement Gandhi parce qu’il était apparu un jour dans la salle à manger de son unité drapé dans une serviette de bain, a également alimenté la controverse en raison de son machisme lorsqu’il servait au commandement central.
Zeevi ne laissait personne indifférent. Avant que le roi Hussein ne lance un assaut en septembre 1970, les terroristes palestiniens tentaient régulièrement de traverser le Jourdain. A l’époque, le militaire avait pour habitude d’inviter des dignitaires et des célébrités du spectacle à se joindre à lui pour observer, confortablement installés et à distance respectable, comment ses troupes poursuivaient ces infiltrés entre les falaises et les grottes du désert de Judée.



Lorsqu’il rentrait avec eux à son quartier général à Jérusalem, il ne manquait jamais de montrer à ses invités la lionne qu’il tenait en cage près de son bureau. Ces pratiques, bien que légales, ne manquaient pourtant pas de provoquer l’indignation de beaucoup, qui les jugeaient arrogantes et de mauvais goût. Une décennie plus tard, bien après qu’il ait quitté ses fonctions au sein de l’armée, Rehavam Zeevi a été soupçonné d’avoir trempé les mains dans des affaires douteuses, accusé par certains médias de s’être associé avec les chefs du crime organisé à Tel-Aviv. Comme si cela ne suffisait pas, une émission télévisée, diffusée au printemps dernier par Aroutz 2, a accusé Zeevi d’avoir violé une de ses subordonnées lorsqu’il était général en poste, mais aussi d’avoir posé une bombe sur le seuil du domicile d’une journaliste, à la demande d’un chef de gang qu’elle avait malmené dans l’un de ses articles. Si la victime supposée de ce prétendu viol, dont on ignore encore aujourd’hui l’identité, ne s’est jamais manifestée, une autre célébrité, l’actrice Rivka Michaeli, aujourd’hui âgée de 78 ans, a confié à la caméra avoir été physiquement harcelée par Zeevi dans sa jeunesse. Quant à l’ancienne députée Yael Dayan, elle racontait, dans le même documentaire, avoir vu lors d’un feu de camp avec son père Moshe Dayan et d’autres généraux, comment Zeevi avait tué une chèvre en lui fracassant le crâne avec une bêche.

La famille de Zeevi s’est élevée contre les allégations distillées dans ce documentaire et a essayé d’empêcher sa diffusion en saisissant la justice, pointant qu’il était mal venu et lâche d’entacher la mémoire d’un mort. Peine perdue. Le tribunal a rejeté la requête, tandis que les députés travaillistes ont lancé une campagne parlementaire pour faire annuler les fonds alloués à la commémoration du ministre assassiné, soit la bagatelle de 13 millions de shekels au total, dont 2,3 millions de shekels rien qu’en 2016.

Ce conflit de mémoires est riche en remous. Le mois dernier, les députés du parti Meretz ont quitté la salle au beau milieu d’une session plénière annuelle dédiée à la mémoire de Zeevi, rapidement suivis par d’autres parlementaires de Yesh Atid et du Camp sioniste. Face à cette attitude, Benjamin Netanyahou les a exhortés « à faire preuve d’une extrême prudence et ne pas s’aligner aveuglément sur ce verdict à charge qui estampille la mémoire de Zeevi ». En dépit de l’avertissement du Premier ministre, l’image de ce dernier comme un fieffé voyou persiste, et force est de constater que le conflit autour du personnage s’est largement politisé. Zeevi, dont la carrière s’est terminée par trois balles dans la tête tirées à bout portant, est entré dans l’arène politique comme il l’a quittée : avec fracas.

Le Palmah, politiquement correct… à gauche

La carrière politique de Zeevi a conjugué intrigue, manœuvre et scandale. A tel point que ses anciens compagnons du Palmah se sont sentis trahis par son action. Comme lors de son appel, en 1987, au « transfert volontaire » – comme il l’a lui-même formulé – des Arabes israéliens vers d’autres pays. Des propos motivés par sa stratégie d’alors visant à s’inscrire dans le paysage politique en investissant son flanc séculier situé à l’extrême droite de l’échiquier, et d’en prendre la tête. Une manœuvre osée qui impliquait des accointances avec les proches du rabbin Meir Kahana, un autre vétéran du Palmah.

Cette force paramilitaire a été le pilier des élites fondatrices de l’Etat d’Israël. Outre le fait d’avoir fourni au pays une grande partie des membres de l’armée, incluant six futurs chefs d’état-major, les 6 000 soldats du Palmah, dont 1 168 tombés au champ d’honneur, sont fiers d’avoir été les artisans d’une éthique pionnière qui a fait d’eux l’avant-garde morale de l’Etat nouveau-né. Combinant formation militaire et activités agricoles, les commandants du Palmah prêchaient une morale de champ de bataille qu’ils appelaient la « pureté des armes », tandis que les troupes produisaient les futures icônes culturelles du pays comme les poètes Yehouda Amihaï, Ayin Hillel ou Haïm Hefer, et les auteurs Moshe Shamir, Samekh Yizhar et Amnon Shamosh.

Zeevi portait cet héritage. Grand collectionneur de livres et amateur d’histoire, il a dirigé le musée d’Eretz Israël de Tel-Aviv et a écrit plusieurs livres, dont la chronique de voyage d’un aventurier écossais du XIXe siècle sur les rives du Jourdain, et l’histoire du massacre des juifs de Hébron en 1929. Cependant, en se rapprochant de l’extrême droite, Zeevi a mis ses anciens camarades, restés fidèles pour la plupart au giron travailliste de leur jeunesse, dans l’embarras. Parmi eux, le général de réserve Yeshayahou Gavish qui a combattu à Shaar Hagai, puis a conduit la conquête du Sinaï par les Tsahal en 1967. C’est lui qui dirige aujourd’hui la campagne contre ce mémorial controversé au nom de Zeevi. « Notre position n’a rien de personnel. Zeevi était certes membre du Palmah, mais il n’a rien à voir avec Shaar Hagai », a-t-il déclaré aux journalistes.

La lutte pour la postérité

Zvi Zamir, un commandant qui s’est illustré à Shaar Hagai en 1948, confirme : « Nous [le bataillon de Zamir] avons perdu 40 soldats au combat et nous passons à la trappe, oubliés. » « Oubliés », dans ce cas, sous-entend bien plus que le fait de ne pas figurer sur un monument portant le nom d’un militaire controversé. Après avoir combattu sur ces collines sous les ordres d’Yitzhak Rabin, ces anciens du Palmah, qui ont la malchance de se trouver du mauvais côté de l’échiquier politique d’aujourd’hui, espèrent obtenir qu’un hommage national leur soit rendu.

Zamir, Gavish, Gouri et les autres anciens de ces forces paramilitaires étaient véritablement des amis de Zeevi. A tel point qu’en 1991, alors qu’une enquête menée par un quotidien israélien mettait en doute les faits d’armes du nouveau ministre Zeevi, une batterie de vétérans du Palmah dirigée par Yitzhak Rabin, avait publié un texte dans lequel ils défendaient ses compétences militaires, tout en réitérant leurs désaccords politiques. Il y était notamment fait mention de son rôle méconnu en tant que bâtisseur de l’armée de Singapour, une tâche qui lui avait été confiée en 1967 et qu’il avait accomplie avec brio. A l’inverse, la vie civile ne lui a pas franchement souri : Zeevi, contrairement à nombre de ses collègues, n’a jamais obtenu de poste majeur dans la fonction publique par le biais du Parti travailliste. Au lieu de cela, il a dû se contenter de diriger un musée, sachant que même cette fonction relativement marginale et modeste avait été obtenue grâce au soutien de Shlomo Lahat, le maire de Tel-Aviv de l’époque.

Mais aujourd’hui, le vent a tourné. Zeevi est auréolé de gloire et fait de l’ombre aux anciens combattants du Palmah. Il est d’ailleurs tellement célébré qu’on ne compte plus les lieux qui portent son nom. Cette interminable liste va des promenades le long des plages d’Eilat et d’Ashdod, aux parcs de Lod, Rehovot et Yokneam, en passant par un camp militaire à Ramle, un boulevard à Rishon Letsion, et un pont au-dessus de la voie express Ayalon en périphérie de la très chic Ramat Hasharon. Une partie de cette inflation commémorative est sans doute due à la mort violente de Zeevi aux dernières heures de son mandat en tant que ministre du Tourisme. Il avait en effet démissionné de son poste la veille, afin de protester contre une retraite tactique de Tsahal aux abords de Hébron. Son assassinat par trois hommes armés du Front populaire de libération de la Palestine, devant sa chambre de l’ancien hôtel Hyatt de Jérusalem, a fait de lui la victime du terrorisme la plus célèbre d’Israël.

Bien que cette fin tragique explique pourquoi l’homme, en dépit des casseroles qui entachent sa réputation, est si largement célébré, cette gloire posthume contrarie les vétérans du Palmah dans leur ascension vers l’ultime sommet de leurs aspirations : la postérité. Car tandis que Zeevi semble monté sur un indéboulonnable piédestal, c’est bien loin d’être leur cas. Il se pourrait toutefois que leur dernier combat se solde par une victoire et qu’à la faveur de toutes leurs gesticulations, ils puissent sortir de l’ombre, faisant écho aux mots du poète Haïm Gouri sur ce fameux col de montagne : « Se souvenir de nos noms pour toujours. »

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