Harédim du troisième millénaire

Technologie et réalités économiques ont de profondes répercussions sur la communauté ultraorthodoxe qui est en pleine mutation

By NATAN ODENHEIMER
March 12, 2017 13:47
Des Harédim en formation professionnelle

Des Harédim en formation professionnelle. (photo credit: DR)

«Le monde harédi subit actuellement des changements radicaux en Israël. Dans dix ans, il aura changé du tout au tout », prédit l’écrivaine et militante sociale Racheli Ibenbuim. Ce constat fait consensus parmi les jeunes harédim. Tous ont conscience que leur communauté vit une mutation très importante, la plus radicale, peut-être, de son histoire. Eux-mêmes considèrent de plus en plus l’aspect israélien de leur identité, et commencent à envisager leurs responsabilités et leurs traditions sous un angle différent. L’autorité des rabbins tend à s’affaiblir et la société ultraorthodoxe, longtemps considérée comme relativement homogène, se désintègre. Il n’y a plus « une » société harédite, mais plusieurs…

Eloul, une nouvelle écrite par Racheli Ibenbuim, pose un regard intimiste sur la vie des nouveaux harédim israéliens. Le récit commence avant l’aube du premier jour du mois d’Eloul. L’auteure a choisi de personnaliser ce mois, l’incarnant dans une silhouette qui déambule la nuit à travers Jérusalem en frappant aux fenêtres, afin de réveiller les juifs qui doivent réciter leur prière du matin. Pour trouver son chemin dans les rues sombres de la ville, la silhouette est munie d’une lanterne et d’un smartphone. L’histoire se transporte ensuite dans la chambre à coucher d’un couple. La femme, déjà réveillée, garde les yeux fermés et songe à la religion, à la spiritualité et à sa vie quotidienne.

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Le monde des nouveaux harédim illustré dans Eloul, reste certes résolument traditionnel, mais il se colore du bleu de Facebook et vit dans la réalité de l’Israël d’aujourd’hui. Les conflits que l’auteure exprime de façon magistrale sont ceux qui animent un nombre grandissant de jeunes ultraorthodoxes, qu’ils soient entrepreneurs, éducateurs, artistes, penseurs, hommes d’affaires, étudiants de yeshiva, femmes actives ou autres… Tous comprennent que leur communauté traverse une période transitoire, et cherchent à réparer ce qu’ils considèrent comme des blessures au sein de leur société. Ils réfléchissent aussi à ce que signifiera être harédi dans la prochaine décennie du troisième millénaire…

Alors que pour certains, ces changements sont liés à la prolifération des smartphones et à l’accès à Internet, d’autres jeunes affirment simplement leur besoin de recevoir une éducation qui leur permette de travailler à l’extérieur, de vivre des expériences qui élargissent leur monde et brouillent les lignes de ségrégation. Quelles que soient les opinions, tous s’accordent pour dire que la question la plus urgente n’est pas « Pourquoi cela se produit-il ? », mais « Vers quoi s’oriente la communauté ? » Quatre jeunes harédim ont accepté de se pencher sur cette problématique en se confrontant aux sujets les plus explosifs au sein de leur communauté : l’égalité des sexes, l’identité politique et l’autorité des rabbins.

Syndrome post-traumatique

Pendant longtemps, la société harédite s’est donné pour mission de ressusciter le « monde de la Torah », et en particulier les innombrables yeshivot détruites pendant la Shoah. Une conception qui semble désormais avoir fait son temps. Dans toute l’histoire en effet, il n’a jamais été aussi facile pour les juifs qui le souhaitent de passer leur vie immergés dans l’étude. En d’autres termes, la mission a été accomplie.

Yonathan, militant social harédi et créateur d’entreprise – qui préfère garder l’anonymat pour pouvoir continuer à œuvrer comme il l’entend – estime sa communauté encore « traumatisée » par l’ère des Lumières (qui a débuté en Europe à la fin du XVIIIe siècle). A cette époque, la laïcisation des sociétés et l’émancipation des juifs ont arraché ces derniers à leurs communautés, les amenant à s’intéresser aux cultures environnantes. Pendant de nombreuses générations, c’est ce narratif qui a défini la société harédite. Quand l’étincelle du sionisme a surgi en Europe, les rabbins ultraorthodoxes y ont vu un nouveau danger pour leurs traditions et ils s’y sont opposés avec fermeté, à la fois en exil et sur la terre d’Israël. Ainsi, même quand la situation a commencé à empirer en Europe, nombre d’entre eux ont choisi d’ignorer les sirènes d’alarme, et ont conseillé à leur communauté de ne pas bouger.

La Shoah a éradiqué environ les deux tiers des juifs d’Europe et c’est finalement le mouvement sioniste tant exécré qui a fourni un foyer aux harédim restés en vie. Dans l’Etat juif, les ultraorthodoxes se sont mis en devoir de restaurer le « monde de la Torah » détruit par les nazis. Aujourd’hui, on peut affirmer que les accomplissements du sionisme ont fourni à cette communauté un terrain fertile qui a permis un épanouissement sans précédent et la résurgence du monde de la Torah. « De même que le sionisme est en stagnation depuis qu’il a atteint son objectif (créer un Etat pour le peuple juif), la communauté ultraorthodoxe fait face à des changements radicaux depuis que le monde de la Torah a été ressuscité », explique Yonathan.

Ce jeune homme a grandi dans une famille sioniste-religieuse typique, qu’il décrit comme « bourgeoise ». C’est à l’âge du lycée qu’il met un pied dans le monde harédi. Il étudie dans un kollel, puis à la yeshiva Mir de Jérusalem, et se marie avec une bonne élève du séminaire Beis Yaakov. Mais à l’âge de 25 ans, il décide de quitter la yeshiva. « J’ai compris que j’avais une famille à nourrir, et que je ne pourrai jamais y parvenir en continuant à étudier à plein-temps. » Ainsi Yonathan est-il l’un des premiers participants au programme spécial pour jeunes harédim désirant étudier à l’université. Il s’inscrira ensuite en psychologie et en gestion à l’Université ouverte, tout en travaillant pour un groupe chargé de former des handicapés en électronique afin de les intégrer dans le monde du travail. Au cours des cinq dernières années, il a fondé et codirigé plusieurs initiatives sociales, y compris un groupe de réflexion sur la politique rabbinique. « Notre première étude a concerné les responsabilités et la place du rabbin dans notre société. Nous sommes parvenus à la conclusion qu’aujourd’hui, celui-ci est qualifié du point de vue halakhique, mais qu’il ne possède pas la formation nécessaire pour être un leader social », explique le jeune homme. « Nous avons également relevé que les harédim commencent à occuper des fonctions qui affectent la politique nationale, et qu’ils souhaitent – et doivent – savoir quelle est la conduite à adopter selon une perspective religieuse. »

Quand l’Arche prend l’eau


La première rencontre avec la société harédite a été un véritable enchantement pour Yonathan. « Quand on décide de passer d’un milieu social à un autre, on a tendance à idéaliser celui dans lequel on pénètre », déclare-t-il. « J’ai découvert une infinité de choses qui ont été un choc pour le néophyte que j’étais. Mais peu à peu, on redescend sur terre, et on se fait une image plus claire et plus complète. Cela a été mon cas quand j’ai commencé à travailler comme bénévole pour un organisme de bienfaisance qui donnait aux familles des clés pour mieux gérer leur budget. J’étais le seul harédi, de sorte que l’on m’envoyait toujours dans les familles ultraorthodoxes. C’est là que, pour la première fois, j’ai été confronté aux conséquences désastreuses du monde de la avrekhout [dans lequel les hommes ne font qu’étudier et ne gagnent par leur vie]. J’ai vu des pères de famille de 35 ans qui avaient absolument besoin d’argent pour faire vivre leurs huit enfants, mais le problème est qu’ils ne possédaient aucune formation professionnelle. Leur seule option était de travailler dans des supermarchés, où ils ne gagnent pas davantage que s’ils continuent à étudier en yeshiva. La crise est profonde. J’ai ainsi rencontré beaucoup de gens refermés sur eux-mêmes, déprimés, parce qu’ils ne sont pas adaptés à ce schéma et qu’ils se retrouvent malgré tout prisonniers du système. »

Le monde harédi peut-il être accusé de négligence vis-à-vis de ses membres ? Yonathan refuse d’incriminer qui que ce soit. « Je ne désigne aucun coupable. Le public ultraorthodoxe est encore en période post-traumatique. Le souvenir du siècle des Lumières est toujours vivace et on sait que les victimes de ce syndrome n’ont pas la capacité de réaliser tout leur potentiel », affirme-t-il. « Je comprends l’ampleur du traumatisme », ajoute-t-il. « La Torah est importante, cruciale, et, quand vous voyez des gens perdre tout contact avec elle, vous paniquez. En même temps, la situation est telle qu’il y a de plus en plus d’interactions entre les harédim et la société israélienne, le monde moderne influe sur la vie quotidienne. Beaucoup considèrent alors qu’il y a danger ! Dehors, c’est le déluge, un déluge spirituel, alors que quand on est en yeshiva, on est protégé, disent-ils. »

« C’est là une métaphore que tous les harédim connaissent, mais nous avons vécu dans l’arche de Noé pendant trop longtemps. Cela a créé toutes sortes de problèmes et conduit à l’impuissance quand il s’agit de se confronter au monde extérieur : incapacité de travailler, d’étudier, d’atteindre son potentiel, de sortir de ses problèmes psychologiques, et pour la communauté, de s’entendre avec les autorités… »

Harédim nouvelle version


Je demande à Yonathan si la société ultraorthodoxe n’est pas en train, malgré tout, de se remettre du traumatisme des Lumières. « Si, elle se remet lentement. Les interactions de ses membres avec le monde extérieur sont de plus en plus nombreuses et de plus en plus profondes. Les gens reçoivent davantage d’informations. Internet est un désastre pour « l’arche de Noé », mais on ne peut pas le combattre. Regardez comment les smartphones se sont peu à peu répandus dans notre communauté : au début, nous avions des téléphones cachers sans textos, ensuite, il y a eu des smartphones cachers avec WhatsApp, et aujourd’hui, on peut en trouver une version cachère avec les applications les plus simples. Quand on pense qu’il y a quelques années, la question était d’empêcher les harédim d’écouter la radio… » Le fait est que ces smartphones ont largement contribué à transformer la société ultraorthodoxe. Un militant social de 25 ans, m’assure que « près de la moitié des ultraorthodoxes naviguent sur Internet, certains sont même sur les réseaux sociaux ». Il existe beaucoup de groupes Facebook qui traitent de questions comme : « Sommes-nous des harédim ? Sommes-nous des Israéliens harédim ? Que veut dire “Etre harédi” ? »

Je rencontre un jeune ultraorthodoxe près du marché de Mahané Yehouda à Jérusalem, dans un centre pour artistes et militants sociaux qui travaillent sous la houlette d’une ONG appelée New Winds (Vents nouveaux). Il vient ici plusieurs fois par semaine pour participer à des rencontres et travailler sur divers projets culturels. Avigdor Rabinovic, étudiant en maîtrise de sciences politiques à l’Université ouverte, a été élevé à Ofakim, dans une communauté très fermée. Il définit sa famille comme une famille harédite classique. A l’âge de 18 ans, il a quitté Ofakim pour la yeshiva d’Or Elhanan, dont il est sorti trois ans plus tard. Une décision inhabituelle… « La voie ordinaire », raconte-t-il, « c’est de se marier et d’étudier au kollel. »

Lui, en revanche, a commencé à travailler pour la compagnie de téléphonie Orange et s’est alors aperçu qu’il n’était pas le seul harédi à vouloir étudier à l’université et intégrer le marché du travail. « Quand j’ai quitté mon poste chez Orange, j’ai voulu faire quelque chose d’utile pour ma communauté. J’ai remarqué qu’il n’existait pas de lieux pour les gens comme moi qui ont envie de sortir, en dehors des bars. J’ai donc pris l’initiative de créer cet endroit sur un toit du centre-ville. Un lieu exclusivement réservé aux hommes, où l’on peut regarder du sport à la télévision. Le jeudi, nous avons des cours de Torah agrémentés de tchoulent… Nous avons commencé modestement, mais très vite, des milliers de jeunes ont afflué et j’ai compris que j’avais répondu à un réel besoin. »

Avigdor Rabinovic cherche aussi à intégrer des harédim sur le marché du travail. Il propose notamment un programme d’apprentissage de l’anglais qui attire des centaines d’étudiants et ne cesse de croître. « Nul ne peut plus ignorer cette évolution. La seule question est : où cela va-t-il nous mener ? De quoi aura l’air notre génération dans dix ans ? Quel genre d’éducation donnerons-nous à nos enfants ? Certains trouvent que nous sommes en train de devenir semblables aux sionistes-religieux et que le problème de la laïcisation va se poser tôt ou tard, mais nous voulons bel et bien rester harédim, à notre façon. »

Pavé dans la mare


Le groupe Facebook intitulé « Torah Hub » aborde les conflits et les réflexions évoqués par Avigdor Rabinovic. Les échanges qu’on y trouve, plus ou moins virulents, vont du féminisme à la théologie, en passant par le rôle de parents et la politique. L’une des voix les plus actives du groupe est celle d’Avigaïl Heilbronn-Karlinsky, 28 ans, mère de deux enfants. Pendant plusieurs années, c’est elle qui s’est occupée de nourrir sa famille, mais les rôles ont désormais changé. Son mari a quitté la yeshiva et travaille dans une entreprise de high-tech, de sorte qu’elle peut à son tour étudier à l’université.

Il y a un an, alors que les quartiers ultraorthodoxes de Jérusalem étaient en butte, comme le reste de la ville, à une vague terroriste d’attaques au couteau, Avigaïl a publié un post provocateur sur Facebook, dans lequel elle comparait les violeurs aux terroristes. Depuis quelques semaines, écrivait-elle, les gens jettent des regards anxieux autour d’eux lorsqu’ils se promènent, craignant qu’un Arabe les attende au coin de la rue ; or, poursuivait-elle, les femmes vivent en permanence la même angoisse par crainte des agressions sexuelles, sauf que personne n’en parle… « La guerre la plus hideuse de notre pays se déroule hors de portée des radars », ajoutait Avigaïl. « C’est une guerre terrible, mais très silencieuse, et dans neuf cas sur dix, la victime ne se défend même pas. Elle est trop dévastée, brisée. Elle tente juste de se remettre et s’efforce de survivre. »

Ce post, rédigé sur une impulsion, exprimait une frustration, mais beaucoup y ont vu une incitation à parler du problème. Peu après sa publication, le mur de la jeune femme est devenu la scène d’un débat animé sur le harcèlement sexuel dans la communauté harédite. Les gens partageaient son article et débattaient avec énergie pour savoir si les responsables communautaires et les médias harédim se souciaient de protéger les femmes. Lorsqu’elle a commencé à recevoir des messages privés, Abigaïl a également découvert que ce n’étaient pas seulement les femmes qui souffraient de ce désintérêt vis-à-vis des agressions sexuelles : la moitié des messages provenaient d’hommes déviants qui appelaient à l’aide…

La jeune femme consacre désormais une partie de son temps à aider les victimes du harcèlement sexuel à communiquer avec la police. Un processus qui est loin d’être simple, quand on connaît le mur qui sépare la police de « l’arche de Noé » ultraorthodoxe. Sans compter que dénoncer certains violeurs revient à déchirer le tissu de la société.
« Dans certains cas, cela remet en cause le mythe du rabbin », explique Avigaïl. « Tout à coup, les victimes s’aperçoivent qu’un chef de communauté que tout le monde estime est capable d’actes odieux. Aujourd’hui, il est encore très difficile pour les femmes de parler. Beaucoup des appels que nous recevons émanent de personnes peu désireuses de franchir le pas et de déposer plainte. Nous détenons ainsi des informations concernant des personnages très en vue de la communauté, mais nous ne pouvons rien faire tant que leurs victimes n’osent pas agir. Cela fait peur, surtout si vous cherchez à vous marier. Moi-même, je ne sais pas si j’aurais le courage de le faire… »

Il est clair que détenir des informations susceptibles de détruire la vie d’une personne peut créer un dilemme moral. « J’essaie de changer les choses de l’intérieur, en expliquant que le fait de se taire n’est pas en harmonie avec nos propres valeurs, ni avec la Torah. Je dis aux victimes : “Vous ne vous privez pas de condamner la Gay Pride, mais vous préférez garder le silence quand un rabbin agresse sexuellement un autre homme ?” »

Avigaïl est très reconnaissante envers son mari, qui l’épaule dans son combat. « Dans la communauté lituanienne (Litvak), il y a un vrai partenariat à la maison. Les hommes participent à toutes les tâches. Si vous vous promenez tôt le matin dans un quartier de jeunes harédim, vous croiserez des pères qui accompagnent leurs enfants à l’école, tandis que les femmes sont déjà au travail. »

Il n’a pas été facile pour elle de voir son mari quitter la yeshiva dans le but de travailler, car c’était un étudiant prometteur. Le directeur de la maison d’étude, lui, s’est montré compréhensif. « Pour moi », avoue-t-elle, « cela a été une déception. Toute notre vie, on nous explique qu’avoir un époux qui étudie à la yeshiva est la plus belle chose du monde et j’avais le sentiment qu’elle m’était refusée. Sans parler de notre image sociale qui risquait de changer : les gens allaient nous regarder de travers lorsqu’ils apprendraient que mon mari n’étudiait plus à plein-temps… » Les parents d’Avigaïl, pour leur part, ont accepté la décision du couple, mais tel n’est pas toujours le cas : parfois, la pression sociale suffit à maintenir les gens dans une vie dont ils ne veulent pas. « Il y a des hommes qui restent à la yeshiva parce que leur épouse ne veut pas entendre parler d’autre chose, ou parce que leur beau-père menace de retirer l’appartement qu’il a offert au jeune couple si le gendre part travailler. »

Les langues se délient

Racheli Ibenbuim, la militante sociale auteure de la nouvelle Eloul, est une harédite de 31 ans, membre de la hassidout de Gour. Elle s’est mariée à 18 ans avec le premier garçon qu’on lui a présenté. Avant la houpa, ils ne se sont parlé qu’une fois, pendant vingt minutes à peine. Lorsqu’ils ont eu leur premier enfant, ils se sont rendu compte qu’ils allaient devoir trouver un moyen de faire vivre leur famille. Racheli a alors pris un premier emploi, qu’elle a détesté. « J’avais l’impression de mourir chaque fois que j’allais travailler. Néanmoins, trouver un meilleur poste nécessitait de suivre une formation et je m’en faisais tout un monde. » Malgré ses craintes, elle a tout de même entrepris des études de publicité et a trouvé un emploi intéressant dans une entreprise harédite. « Je travaillais dans une organisation de bienfaisance qui s’occupait de l’insécurité nutritionnelle. J’ai rapidement été promue directrice. Chaque jour, quand je revenais à la maison, je me sentais heureuse, reconnue, utile, et en plus, je ramenais un salaire. Seulement, cela causait des problèmes. Les gens autour de moi ne comprenaient pas ce que je faisais. L’une de mes amies m’a dit un jour : “Qu’est-ce que tu vas répondre à ta fille quand elle te demandera pourquoi elle n’a pas droit à une vraie mère ? Que grâce à ça, tu peux lui acheter des chaussures à 300 shekels plutôt qu’à 70 ?” »

La jeune femme raconte qu’à cette époque, elle avait deux identités : « La Racheli du monde professionnel, spécialisée en communication et sociologie, qui travaillait pour un organisme gouvernemental dans le monde laïc, et la Racheli harédite, qui profitait de sa famille et parlait cuisine, courses et lessives. Entre ces deux vies, il n’y avait aucun lien. Je ne pouvais pas discuter avec mon entourage de ce que je faisais au bureau, mais cela ne me dérangeait pas… Et puis, un jour, l’une de mes amies est venue chez moi pour Chabbat. Elle avait 16 enfants, ce qui me renforçait dans la culpabilité de ne pas être la yiddishe mamme que l’on attendait de moi. C’est alors qu’elle m’a dit : “Tu sais, quand je te vois et que je regarde tes enfants et les miens, je ne suis plus si sûre que tu aies fait un si mauvais choix…” Cet aveu a ébranlé tout mon monde. Je n’arrivais pas à croire qu’elle puisse considérer mon choix de vie comme une bonne chose.

Je lui ai demandé pourquoi elle disait cela et elle m’a répondu : “Quand j’arrive à servir du poulet à mes enfants une fois par semaine, je ne peux plus leur donner de quoi rentrer de l’école en bus. La plupart du temps, j’essaie de relativiser, mais en y réfléchissant un peu plus, je me demande s’il y a au moins 5 % d’avantages à cette vie. A vrai dire, je n’en vois pas. Mes enfants ne font qu’apprendre la Torah. Ils n’auront aucun outil pour pouvoir échapper à la pauvreté.” » Pour Racheli, cette conversation est une véritable gifle. « Comment pouvais-je négliger ma propre communauté ? », ai-je alors pensé. « Tout à coup, après m’être sentie rejetée par celle-ci, je m’apercevais que j’avais un rôle à y jouer. »

C’était il y a quatre ans. Racheli se met alors à lire tout ce qu’elle trouve sur les harédim. Il lui apparaît clairement qu’elle ne possède pas toutes les connaissances nécessaires pour réaliser ce qu’elle a décidé de faire. Car en réalité, la majeure partie des études menées sur le monde ultraorthodoxe concernent les hommes. « J’avais besoin de recueillir davantage d’informations. J’ai commencé par interroger ma voisine en lui demandant ce qui manquait à sa vie. Pour toute réponse, elle a voulu savoir comment était sorti le gâteau dont elle m’avait donné la recette. J’ai ensuite appelé ma sœur, qui s’est montrée plus patiente, mais qui a appelé mon mari dès qu’elle a raccroché pour lui demander si tout allait bien dans ma tête… »

Aujourd’hui, Racheli dirige deux programmes différents visant à émanciper les femmes ultraorthodoxes, et soutient d’autres projets menés par des femmes comme elle. Tout comme ses collègues, elle constate que les transformations de la communauté harédite (qu’il s’agisse d’éducation, d’intégration sur le marché du travail, d’égalité des sexes et même de croyance religieuse) sont inévitables. Toutes sont convaincues que la société ultraorthodoxe peut tirer profit de certaines choses venues du monde extérieur, même si elles expriment aussi des craintes face aux conséquences d’une telle évolution.

« Aujourd’hui », affirme Racheli, « nous sommes un peu comme un camion qui descendrait une pente sans freins. Personne ne maîtrise la situation et nous souffrons d’une absence de dialogue entre les gens, aussi bien que d’un manque de leaders qui pourraient donner une direction. Nous sommes bien conscients de prendre des risques. L’avenir dira si cela en valait la peine. »

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