Ultraorthodoxes,une révolution silencieuse

La bataille autour de la réforme du système éducatif harédi : un refrain connu depuis l’époque tsariste

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August 4, 2016 14:07
Elève dans une école harédi

Elève dans une école harédi. (photo credit: MARC ISRAEL SELLEM/THE JERUSALEM POST)

 
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A l’issue des précédentes élections, après avoir envoyé les partis ultraorthodoxes dans l’opposition et raflé les portefeuilles clés des Finances et de l’Education, Yesh Atid semblait avoir réussi un tour de force : subordonner les subventions des écoles ultraorthodoxes à l’introduction des matières profanes dans leurs programmes d’enseignement. Un véritable morceau de bravoure. Mais c’était sans compter les aléas de la scène politique israélienne. La semaine dernière, un projet de loi qui s’apprête à supprimer cette réforme, pourtant entérinée par le gouvernement précédent, a été approuvé en première lecture à la Knesset.

« L’histoire vous jugera pour ce que vous avez fait », a menacé le député Mickey Levy (Yesh Atid), jetant ainsi l’opprobre sur les ultraorthodoxes, auxquels il reproche de « condamner à la pauvreté » 400 000 de leurs enfants et adolescents. « Qu’y a-t-il de mal à enseigner l’anglais, les mathématiques et les sciences ? Qu’y a-t-il de mal à aborder ces matières une dizaine d’heures par semaine ? », s’est indigné celui qui occupait le poste de vice-ministre des Finances dans le précédent gouvernement. Pourtant Mickey Levy ne peut s’en prendre qu’aux siens. Au regard de ces nouveaux développements, il semblerait que son parti ait à l’époque fait une grave erreur tactique, en acceptant de remettre à 2018 la mise en application de la loi qu’il avait eu tant de mal à faire passer. Une bévue qui permet aujourd’hui son annulation pure et simple.
Cette défaite du pouvoir législatif est à mettre sur le compte d’une tradition bien ancrée qui impacte la politique israélienne : les réformes, en particulier celles qui touchent l’éducation, ne sont habituellement adoptées par un gouvernement que pour être ensuite rejetées par son successeur. Ainsi en a-t-il été du raccourcissement de la pause estivale adopté par Guideon Saar, puis annulé par Shaï Piron. Ou avant cela, du plan Dovrat pour la réforme de la gestion des écoles, grand projet de Limor Livnat, tué dans l’œuf par Youli Tamir.
Pourtant, les racines du conflit qui nous occupe aujourd’hui sont plus profondes, et puisent ailleurs que dans de sombres querelles de chapelle et intrigues politiques. Elles remontent en fait au conflit qui a opposé il y a plusieurs siècles les autorités rabbiniques à la Russie tsariste.

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Les traumas de l’histoire

Retour à la fin du XVIIIe siècle. Après le démantèlement de la Pologne, l’Empire russe se retrouve soudain à la tête de la plus importante communauté juive au monde, et cherche les moyens d’assimiler cette population qu’il a peu ou prou été contraint d’accueillir sur son sol. Pendant plusieurs décennies, le régime tsariste se contente de créer une zone de résidence réservée aux juifs. Puis le gouvernement se met en tête non seulement de contenir géographiquement ses juifs, mais de les changer, par la conscription et l’éducation.

A l’origine, les généraux russes avaient décrété que les juifs étaient inaptes à l’armée. Par conséquent, ils étaient exemptés du service militaire. Mais à partir de 1827, des dizaines de milliers d’entre eux, dont nombre de mineurs, sont enrôlés pour servir 25 ans sous les drapeaux. Et ce que les Russes espéraient est enfin arrivé : les juifs ont effectivement commencé à changer. Se convertissant massivement, des milliers d’entre eux ont été perdus pour leurs familles et leur peuple.
Dans le même temps, dans le but de « moderniser » les juifs et remplacer le heder, un réseau d’écoles gouvernementales est spécialement créé, afin de détacher les juifs de leurs traditions et les rééduquer. Sergei Uvarov, ministre de l’Education du tsar Nicolas, intellectuel et ami personnel de Goethe, espère sincèrement améliorer leur sort en faisant d’eux, selon son expression, des « Russes utiles ». Mais les juifs ne voient là qu’une intrusion et un affront. Un stratagème visant non pas l’amélioration de leur statut et de leurs droits civiques, mais une mainmise sur leur vie spirituelle.
Le fait que ce projet d’émancipation émanant du ministère de l’Education se fasse sous la houlette de Max Lilienthal, un juif allemand instruit, ne fait qu’envenimer les choses. Les rabbins voient en lui un collaborateur instrumentalisé par le pouvoir en place, dans une tentative d’imposer aux juifs russes les façons de vivre et les convictions de la communauté juive allemande, alors en voie de sécularisation accélérée. La volonté commune aux deux hommes de vouloir émanciper les juifs, et leur conviction qu’il faut pour ce faire les débarrasser de l’influence rétrograde du Talmud, ont pour seul effet de braquer les rabbins. L’éducation de leurs enfants est une affaire privée et personne au monde ne doit s’immiscer dans leur enseignement.
Quatre ans plus tard, Lilienthal jette l’éponge. Ses efforts pour lancer un réseau d’écoles réformistes et rééduquer la communauté juive de Russie, en important des enseignants juifs allemands, se soldent par un échec cuisant. Il recommande alors au tsar de légiférer afin de contraindre tous les juifs à envoyer leurs enfants dans les établissements Lilienthal. Mais cette mesure coercitive est mal perçue par les Russes eux-mêmes. Le plan est donc abandonné.

L’autre voie


Bien qu’ils aient eu gain de cause, les rabbins n’en sont pas moins sortis traumatisés pour des générations. A l’heure des conversions de masse en Allemagne, et tandis qu’en Russie, les juifs étaient contraints de se raser la barbe, et leurs enfants enlevés par les militaires, cette volonté de transformer les écoles juives a été perçue comme une agression envers la foi. Dans la psyché rabbinique, elle renvoyait à l’interdiction de l’étude de la Torah imposée par les Romains après la révolte de Bar-Kokhba. Et la résistance des leaders de la communauté faisait écho à celle des sages du Talmud, glorifiés pour avoir résisté au décret romain.
Aujourd’hui encore, quand les politiciens ultra­orthodoxes sont confrontés aux assauts répétés de ceux qui cherchent à modifier leur système éducatif, cette tragédie leur revient en mémoire. C’est ce que Meir Poroush, vice-ministre de l’Education, a suggéré devant la Knesset la semaine dernière, en ramenant le problème à une question de principe. « Ben Gourion a promis que chaque juif serait instruit en accord avec son mode de vie », a-t-il rappelé. « Il avait compris qu’on ne pouvait pas imposer à un juif de ne pas vivre selon sa tradition. »
Cette vérité est bien sûr discutable. « Les étudiants qui étudient la Torah ne me dérangent pas », a tenu à lui répondre le député Levy. « Ce qui me dérange, c’est que vous refusiez d’accorder dix heures hebdomadaires d’études profanes à ces enfants, et que vous les priviez des outils nécessaires pour se construire un avenir en Israël. »
En montant au créneau, Poroush et ses collègues feignent d’ignorer que la loi qu’ils veulent abroger n’allait pas les forcer à enseigner les matières profanes dans leurs écoles. Mais visait simplement à limiter les subventions de l’Etat aux établissements qui auraient refusé d’introduire ces disciplines dans leurs programmes.

Et c’est là que les rabbins séfarades ont fait preuve de plus de pragmatisme. S’inscrivant dans le sillage de son père, le rav Ovadia Yossef, le Grand Rabbin séfarade Yitzhak Yossef s’est prononcé en faveur de la réforme, et a exprimé son intention de la faire appliquer dans les établissements d’El Hamaayan, le système scolaire du Shas. Certains diront que les rabbins séfarades ont été moins traumatisés que leurs pairs ashkénazes. Ils n’ont pas subi 175 ans de joug tsariste, n’ont pas eu à lutter contre la réforme, et ont été épargnés par les fléaux de l’assimilation et des conversions dues au conflit atavique entre le judaïsme européen et la modernité.
Il n’empêche que sur le terrain, malgré la victoire remportée par les législateurs ultraorthodoxes la semaine dernière, cette résistance aux matières profanes dans le monde harédi a ses limites. En effet, les jeunes adultes de la communauté se pressent plus que jamais en masse vers les établissements nouvellement créés qui conjuguent enseignement profane et religieux. Ils investissent de plus en plus le milieu séculier pour se tailler une place de choix sur le marché de l’emploi. Les ultraorthodoxes servent de plus en plus dans l’armée, accèdent à une diversité de professions et décrochent des emplois qualifiés. Par conséquent ils chercheront pour leur progéniture à obtenir un meilleur accès au savoir que celui que leur auront accordé leurs parents.
Voilà donc pourquoi qualifier le manque d’éducation profane des ultraorthodoxes de « problème national majeur » était amplement exagéré. Il s’agit d’un problème national, certes, mais il va se résoudre progressivement de l’intérieur, grâce à la pression des parents, et avec la bénédiction de leurs élites rabbiniques. Ceux qui ont tenté de contraindre les rabbins de l’extérieur vont devoir battre en retraite, comme Max Lilienthal en son temps, et laisser les ultraorthodoxes creuser leur propre sillon vers la modernité. 

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