Thérapies sur mesure

Les centres de santé mentale tentent de s’adapter aux besoins de la communauté orthodoxe, en demande croissante de soutien psychologique

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March 12, 2017 14:13
Le Dr Yisrael Levitz (à gauche) avec un de ses anciens stagiaires à l’Institut de la famille

Le Dr Yisrael Levitz (à gauche) avec un de ses anciens stagiaires à l’Institut de la famille . (photo credit: DR)

Le Dr Yisrael Levitz, psychologue clinicien, reçoit beaucoup de faire-part de mariage. L’un d’entre eux l’a particulièrement touché. Il émane de l’un de ses anciens patients à l’Institut de la famille de Neve Yerushalayim, un établissement qu’il a lui-même fondé en 1999. Celui-ci dispense des formations post-universitaires en psychothérapie à des élèves orthodoxes afin de pratiquer la thérapie familiale au sein du milieu harédi. Une écoute sur mesure, et à moindre coût.

Alors que B. était adolescent, son frère a été tué par l’explosion d’une bombe dans un autobus de Jérusalem. Ses parents ont toujours évité de parler avec lui de ce drame. B. a peu à peu sombré dans la colère et la dépression ; il est devenu particulièrement irrespectueux, aussi bien à la maison qu’à la yeshiva. L’un des dirigeants de l’école talmudique, particulièrement inquiet pour le garçon, a alors orienté ce dernier et sa famille vers un thérapeute afin de les aider à surmonter cette épreuve. « Ce jeune homme va très bien aujourd’hui. Il est même sur le point de se marier ! », se réjouit le Dr Levitz.

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Bien que les thérapeutes utilisent globalement les mêmes méthodes, le public pratiquant préfère généralement s’adresser à un professionnel religieux, qui comprend les spécificités de son mode de vie et ses normes culturelles. Les patients ont ainsi le sentiment d’être moins jugés et mieux compris.

Des problématiques spécifiques

Comprendre ces nuances aide également le thérapeute à identifier les problèmes, poser les questions pertinentes et relever des subtilités, susceptibles d’échapper à des non-initiés. « Un conseiller religieux sera par exemple à même d’appréhender le fait qu’une famille puisse être en crise, parce que le fils change son style de kippa à l’adolescence, ou parce que la fille est encore célibataire à 28 ans. Ou même encore, parce que le couple est incapable de concevoir un quatrième ou un cinquième enfant », pointe le thérapeute.

Une autorité rabbinique fait d’ailleurs partie du personnel de l’Institut de la famille. Son rôle est de prodiguer des conseils halakhiques, portant sur des problèmes susceptibles de se poser pendant la thérapie, à la fois aux patients et aux soignants. « Un corpus entier de responsa rabbiniques, ainsi que des livres et des articles spécialisés, ont été publiés au fil des ans pour répondre à ces questions », explique le Dr Seymour Hoffman. Celui-ci travaille au département de psychologie clinique du Centre de santé mentale Marbeh Daat Mayanei Hayeshua de Bnei Brak, un établissement dirigé par des harédim à destination du public ultraorthodoxe. Le personnel y est modestement vêtu, la séparation des genres est respectée, et la salle d’attente ne propose ni magazines, ni photos susceptibles de heurter les sensibilités religieuses.

Les questions qui peuvent se poser sont multiples. Comment, et jusqu’où, une personne est-elle tenue d’honorer son parent s’il est violent ? Est-il permis aux soignants de traiter des patients du sexe opposé ? Une personne pratiquante peut-elle s’adresser à un thérapeute non religieux ? « De nombreux professionnels trouvent essentiel que les patients harédim atteints de troubles psychiatriques ou psychologiques, ne soient traités que par des professionnels issus de milieux similaires », indique le Dr Seymour Hoffman. Selon lui, connaître ces communautés de l’intérieur est de toute première importance, non seulement pour aider les patients religieux à surmonter leurs obsessions et leurs préoccupations, mais aussi leur donner les clés indispensables pour leur permettre de faire face à des problèmes plus universels, comme la parentalité ou la dépendance. « Les comportements et les sentiments des patients orthodoxes ne peuvent pas être compris par des non-orthodoxes. Par conséquent, une thérapie réellement efficace ne pourra être menée que par un praticien qui possède les mêmes valeurs culturelles et religieuses. »

Un cadre adapté

La réticence à chercher de l’aide en dehors de sa zone de confort culturelle ou religieuse n’est pas spécifique aux juifs orthodoxes. Des études menées aux Etats-Unis et au Royaume-Uni ont montré que les minorités hésitent à faire appel à des services de santé mentale qui appartiennent à la culture majoritaire. Et que ceux qui y consentent, sont plus susceptibles d’abandonner leur thérapie.

Les différences qui existent dans le style de communication, le langage corporel ainsi que les nuances de vocabulaire, peuvent créer des malentendus entre patients et thérapeutes de cultures différentes, selon le Dr David Greenberg, coauteur de Sanity and Sanctity (Santé et sainteté), un ouvrage qui porte sur le travail de santé mentale dans les milieux ultraorthodoxes à Jérusalem. Le Dr Greenberg dirige le Centre de santé mentale de l’hôpital Herzog Memorial de Jérusalem, qui compte une clientèle ethniquement diversifiée.

« Il est très important d’être traité par des professionnels qui connaissent la communauté et la vie ultraorthodoxe de l’intérieur », renchérit le Dr Esther Hess, psychothérapeute harédite qui exerce dans le privé, et supervise aussi les services ambulatoires et hospitaliers de Marbeh Daat. Quand elle travaillait en hôpital psychiatrique, elle a souvent été consultée sur des cas impliquant des patients harédim. « Je me souviens d’une thérapeute qui s’habillait de manière très indécente au regard de l’une de ses patientes. Résultat, cette jeune fille issue du milieu harédi refusait de coopérer durant les séances. Le personnel avait discuté du problème et attribuait ce blocage à la nature inhibée de la jeune fille. Personne n’avait la moindre idée de l’épreuve que représentait cette démarche pour quelqu’un comme elle, éduqué dans un séminaire Beth Yaakov, et du nombre d’obstacles qu’elle avait dû surmonter pour finalement consentir à demander une aide psychologique, au terme d’années de souffrance. Dans ce contexte, le fait d’avoir à confier sa détresse à une thérapeute habillée de façon indécente représentait une chose impossible pour elle », se souvient le Dr Esther Hess.

Evolution des mentalités

Parmi les obstacles à la mise en place du traitement, on peut également citer la peur de devenir affectivement et financièrement dépendant de ce dernier. Non négligeable également, la croyance très répandue selon laquelle les professionnels de la psychiatrie ont un dédain tout freudien pour la religion. « Par conséquent, la tendance dans ces milieux est de chercher à mettre fin à la souffrance via des soins alternatifs comme les thérapies cognitives ou comportementales. Ces traitements apparaissent plus ciblés et moins invasifs sur le plan personnel », relate le Dr Hess.

Cependant, on observe actuellement un renversement de tendance. Les harédim se montrent ainsi de plus en plus disposés à avoir recours à un thérapeute. Une évolution qui s’explique par une meilleure diffusion de l’information, conjuguée aux efforts déployés par les services de santé pour sensibiliser à la thérapie, et réduire la stigmatisation associée à sa pratique. « Mais il y a aussi un effet pervers à ce changement. Au fur et à mesure que la communauté ultraorthodoxe s’est ouverte à ces techniques, des amateurs, qui ne disposent généralement d’aucune formation dans le domaine, se sont improvisés thérapeutes en sciences comportementales et cognitives. Ces charlatans ont proliféré comme des champignons », regrette le Dr Hess. « Le problème est que les harédim n’exigent pas le même niveau de professionnalisme de la part d’un praticien psychologue que d’un médecin. Nous devons mieux éduquer la communauté et lui faire comprendre que le mental est aussi important que tout autre organe du corps, et qu’il influence la santé de tout l’organisme. Il est aussi de notre devoir et de notre responsabilité de nous assurer que les thérapeutes qui exercent ont les connaissances professionnelles nécessaires. «

C’est précisément ce besoin que Levitz a cherché à combler lorsqu’il a fondé l’Institut de la famille. « Nous donnons la possibilité aux hommes et aux femmes des communautés dati leoumi [religieuses-nationales] et harédi, d’acquérir un haut niveau de compétence professionnelle », explique le thérapeute.

L’institut traite environ 350 patients par semaine, majoritairement religieux. Les honoraires des praticiens subventionnés sont modestes et personne ne se voit privé de thérapie faute de moyens. Actuellement, une cinquantaine d’élèves en deuxième année de formation effectuent leur stage, et reçoivent des patients, sous la houlette d’une dizaine de superviseurs expérimentés en thérapie familiale. Environ 200 diplômés de l’institut travaillent dans tout le pays, notamment dans des communautés qui ne disposaient pas de thérapeutes formés de manière adéquate. « Leur impact est significatif », assure le professeur.

« La religion et la spiritualité ont récemment été identifiées comme étant des éléments clés en psychothérapie. La foi, le sens du divin, et la signification spirituelle des épreuves auxquelles sont confrontés les individus, peuvent leur fournir un soutien psychologique solide durant les périodes difficiles », indique le Dr Levitz. Pour autant, dit-il, une psychothérapie est bien autre chose que prodiguer des conseils ou des avis religieux. « La thérapie a pour but d’aider les gens à construire une relation stable, à se faire davantage confiance. Elle les pousse à l’introspection et leur permet de faire de meilleurs choix. »

En 2004, Dvora Corn, après avoir suivi la formation du Dr Levitz, a cofondé le centre Gisha L’Chaim où l’on soigne le bien-être psychologique de patients en phase terminale, issus de toutes les franges de la société. Elle admet que le fait de comprendre les besoins spécifiques d’une population représente un défi. « C’est seulement après avoir appréhendé les valeurs de “l’autre”, y compris ses normes culturelles ou ethniques, que le thérapeute est à même d’instaurer un environnement rassurant et d’accompagner le patient dans un processus thérapeutique singulier », pose Dvora Corn.

« Dans la culture harédite, la maladie grave est taboue », note-t-elle. « Les gens n’utilisent même pas le mot “cancer”. Je suis moi-même sensible à cette nuance grâce à mon expérience à l’Institut de la famille, et je la respecte. Si vous maintenez les gens dans leur zone de confort et explorez leurs problèmes dans ce cadre-là, en comprenant également ce que leur environnement peut leur offrir en termes de soutien, vous avez une bien meilleure chance de les aider. »

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