Honneur en berne

A l’heure où les femmes palestiniennes cherchent à gagner leur indépendance économique et sociale, les crimes d’honneur se multiplient en Judée-Samarie

By JIHAN ABDALLA
March 4, 2014 19:11
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Poupées exposées en vitrine. (photo credit: REUTERS)

Un soir de septembre dernier, à la suite d’une dispute au téléphone, un homme sort de chez lui en  état d’ivresse pour rendre visite à Thamar Zeidan, la femme qu’il aime ; au volant de sa voiture, il  percute deux obstacles juste devant chez elle, ameutant toute la population du paisible village  conservateur de Deir al Ghousoun, en Judée-Samarie. Dès lors, le bruit court que cette divorcée de  33 ans, mère de 2 enfants, entretient une liaison avec un homme qui, affirme-t-on, passe  fréquemment la nuit chez elle. Le scandale éclate.

Deux jours plus tard, certains membres de sa famille proche, menés par un oncle âgé, membre au  Hamas et du Conseil législatif palestinien, rédigent une proclamation condamnant Thamar pour sa  conduite « déshonorante et scandaleuse, en violation des lois de Dieu, des traditions et de la  morale ». Ils condamnent aussi son père de 60 ans, Munther, « qui a échoué a tenir sa famille ».
Cette proclamation, qui désavoue officiellement la famille et absout les signataires de toute  obligation légale ou tribale vis-à-vis de cette dernière, est placardée sur les murs du village et  devant la mosquée. Elle porte 51 signatures.

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Le lendemain, Thamar est étranglée avec du fil de fer. Son père se dénonce et l’honneur de la  famille est lavé.« Je ne sais pas ce que mon père en pensait vraiment », commente Tamer, le jeune frère de la  victime, dans sa maison au toit rouge perchée une colline. « Je sais qu’il était sous tension. Il ne  supportait pas qu’on parle de lui dans la rue et que sa propre famille le rejette. »Le père attend aujourd’hui son procès en prison.

Abdel Rahman Zeidan, le justicier du Hamas à l’origine de la proclamation, rejette toute  responsabilité dans cette affaire. Il affirme aux journalistes palestiniens venus l’interroger que c’est  la société tout entière qui a incité le père à tuer sa fille, et que lui-même, en tant qu’aîné de la  famille, n’a fait qu’exercer son autorité. « Nous, les membres de la famille Zeidan, nous nous  sommes réunis pour parler du problème. Nous nous sommes mis d’accord pour publier une  déclaration par laquelle nous nous dégagions de tout lien avec le père. Nous n’avions pas le choix :  c’était soit ça, soit les bannir, lui et ses enfants, de tout le territoire de Judée-Samarie. »

Loi tribale


Selon les observateurs, c’est la première fois que les membres d’une famille publient ainsi un  document qui a pour effet de mener au meurtre d’une femme. En général, les crimes « destinés à  restaurer l’honneur d’une famille » sont le fruit de la pression, directe ou indirecte, exercée par la  communauté tout entière.

Malgré des signes de modernisation et d’urbanisation, la société palestinienne de Judée-Samarie  reste extrêmement traditionnelle et patriarcale. Beaucoup de villages sont encore gouvernés par  l’ancien système tribal. Avec ce sens profond de l’identité collective qui imprègne tout, les conduites  inconvenantes, en particulier lorsqu’elles sont l’objet de femmes et liées au sexe, jettent sur la  famille immédiate, voire étendue, un opprobre que le meurtre seul peut laver.

Les « crimes d’honneur » sont très répandus au Moyen-Orient, sans qu’il soit possible d’obtenir de  chiffres précis. Les groupes de défense des droits civils palestiniens et des droits de la femme  déplorent leur recrudescence et les dénoncent fortement. En Judée-Samarie et dans la bande de  Gaza, 29 femmes ont été tuées par des hommes de leur propre famille en 2013, soit 2 fois plus que  l’année précédente. En 2011, elles avaient été 5 à subir ce sort.



« Cela fait froid dans le dos », s’indigne Soraïda Hussein, directrice de la Comission palestinienne  des Affaires féminines. « Ces meurtres de femmes sont un indice très clair de ce qui se passe dans  nos maisons, et de la voie qu’est en train de prendre notre société. Nous devons ouvrir portes et  fenêtres pour laisser l’air entrer ; il faut faire le ménage ! »

La ministre des Affaires féminines de l’Autorité palestinienne, Rabiha Diab, s’efforce, elle aussi de  combattre le traditionalisme patriarcal, qui marque si profondément les 4,4 millions d’habitants des  Territoires palestiniens. « Mais les lois sont trop clémentes envers les assassins et notre système  judiciaire ne traite pas hommes et femmes sur un pied d’égalité », déplore-t-elle, « ce qui contribue  à la montée des violences faites aux femmes, parfois en toute impunité. Bien sûr, nous sommes tous  les enfants de notre culture et de nos traditions », a-t-elle conclu, « mais nos lois devraient être là  pour dissuader quiconque envisage de lever la main sur une femme. »

Le crime d’honneur : une circonstance atténuante

Selon l’organisation de défense des droits de l’homme Al Haq, le système judiciaire palestinien est  un ramassis de lois vétustes et pleines d’imperfections héritées des pouvoirs turcs, britanniques et  jordaniens successifs. L’indulgence en matière de crimes d’honneur remonte au code pénal  jordanien de 1960, dont certaines parties sont encore en vigueur en Judée-Samarie, région restée  sous domination jordanienne jusqu’en 1967. Selon ce code, un tel assassin pouvait s’en tirer avec  trois mois de prison seulement.

En 2011, la mort d’Aya Baradiyah déclenche un scandale dans la société palestinienne. Cette jeune  femme de Hébron a été noyée dans un puits par son oncle, qui n’appréciait pas le garçon qu’elle  fréquentait. A la suite de cette affaire, le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas  révoque une clause de la loi qui considérait la volonté de « laver l’honneur familial » comme une  circonstance atténuante. « Un amendement purement cosmétique », estime Tahseen Elayyan,  avocat d’Al Haq. « Il n’a rien changé et n’a servi qu’à calmer la colère publique. »

Selon l’avocat, le code pénal comporte encore au moins 4 lois recensant des circonstances  atténuantes pour les crimes dont des femmes sont victimes. Conscients de leur existence, les  hommes assassinent sans trop de scrupules des femmes dans toutes sortes de situations : au  moment de toucher un héritage, par jalousie, quand une fille refuse un mariage arrangé ou qu’une  femme ne veut pas se remarier, pour dissimuler un viol ou un inceste… Il leur suffit de plaider qu’ils  ont agi « au nom de l’honneur familial ». « Et la justice, hélas, ne fait que protéger ces gens qui  commettent des crimes contre les femmes », conclut Tahseen Elayyan. En septembre dernier, une  semaine avant le meurtre de Thamar Zeidan, une jeune handicapée mentale de 20 ans est tuée  dans le village de Yatta, au sud de Hébron. Elle a été violée et l’on vient de découvrir qu’elle est  enceinte. L’assassin est soit sa mère, soit son père, semble-t-il.

En 2012, le mari de Nancy Zaboun, 28 ans, a tranché la gorge de sa femme en plein jour sur la  place du marché de Bethléem, alors qu’elle quittait le tribunal qui traitait leur divorce. L’incident a  provoqué l’indignation et les femmes palestiniennes sont descendues dans les rues de Bethléem et  de Ramallah, réclamant une punition exemplaire pour l’assassin. Nancy, mère de 3 enfants, se  battait depuis des années pour obtenir ce divorce face à un mari violent, qui exerçait le métier de  policier. Hospitalisée à plusieurs reprises pour blessures graves, elle se trouvait embourbée dans les  interminables procédures judiciaires imposées aux femmes qui, comme elle, demandent le divorce.  Selon la loi palestinienne, il faut l’accord du mari pour divorcer, sauf si l’on peut apporter des  témoignages ou des preuves tangibles de la maltraitance, processus qui peut réclamer des mois,  voire des années.

A la suite de cette agitation de la rue, les autorités religieuses annonceront une réforme de la loi :  désormais, la femme n’aura plus à fournir de preuves pour divorcer. La législation régissant le  divorce et la garde des enfants n’en reste pas moins très favorable au mari qui, pour sa part, peut  divorcer sans même passer devant un juge.

Les autorités dans l’impasse

Actuellement, le vote de nouvelles lois et l’introduction de changements profonds dans le code pénal  sont impossibles, car il n’y a pas de parlement palestinien. Celui-ci est à l’arrêt depuis 2007, quand  le Hamas a pris le pouvoir dans la bande de Gaza, qui s’est ainsi trouvée séparée de la Judée- Samarie sur le plan politique. D’ailleurs, les récents amendements faits à la législation en Judée- Samarie ne concernent pas la bande de Gaza.

L’Autorité palestinienne, qui exerce un pouvoir sur certaines zones de la Judée-Samarie, peine à  convaincre la population de faire confiance à la police et aux institutions judiciaires ; de nombreuses  régions, surtout rurales, restent encore largement sous la coupe d’un archaïque système tribal.

En matière de crimes et de châtiments, ce système, qui date de plusieurs siècles, demeure la clé de  l’ordre social en Judée-Samarie. C’est sur lui que l’on s’appuie pour tout régler, qu’il s’agisse d’un  accident de voiture, d’une dispute pour la garde des enfants ou d’un meurtre. Il paraît efficace par  certains côtés, permet de rendre rapidement justice en obligeant les malfaiteurs et leurs victimes à  accepter un règlement du conflit qui les oppose et dispose d’une autorité impressionnante pour  contraindre les coupables à s’acquitter de leurs amendes. Cependant, ce système est entièrement  masculin. Aucune femme n’est autorisée à assister aux séances, et encore moins à faire entendre sa  voix.

« Tout est fondé sur le concept de “virilité” et de “maturité”, qui fait que ce sont les hommes les plus  âgés de la famille qui prennent toutes les décisions », explique Fadoua al Labadi, chef du  département socio-économique de l’université Al Quds. « Les femmes sont totalement exclues de ce  système, même pour les problèmes qui les touchent directement. » Dans le système tribal,  poursuit-elle, les femmes n’ont pas les moyens de protéger leurs droits fondamentaux, et encore  moins de parler d’égal à égal avec les hommes. « Dans notre mouvement de femmes, nous  exigeons que ce système soit éradiqué », déclare-t-elle.

Fadoua al Labadi précise en outre que, dans cette société, les gens ne se tournent vers le système  judiciaire officiel qu’en tout dernier recours, quand les procédures tribales semblent ne pas devoir  jouer en leur faveur. Pour elle, il est impératif de faire prendre conscience de ce problème à la  population. En décembre dernier, un groupe de 22 organisations de défense des droits de l’homme a  lancé une campagne de 16 jours intitulée : « Oui à mon droit à la vie ; oui à des lois palestiniennes  qui évitent des meurtres ! »

En 2012, dans le village de Samoa, près de Hébron, Randa Maharik, 28 ans, souffrant d’épilepsie, a  été contrainte d’épouser un homme de plus de 80 ans, déjà marié, père et grand-père. Celui-ci, un  Bédouin du Néguev, en Israël, s’est mis à la battre lorsqu’elle a refusé de se mêler d’une dispute qui  concernait la famille étendue de son époux. Finalement chassée de chez lui, elle est retournée chez  ses parents.

Selon Salwa Banoura, amie de la victime et avocate, avant son mariage, puis une fois revenue chez  ses parents, la jeune femme a vécu dans un garage sans fenêtre qui servait d’entrepôt. Sa famille  l’appelait « la folle » en raison de sa maladie. « Personne ne s’occupait d’elle et le malheur se lisait  sur son visage », commente Me Banoura. « Elle faisait bien plus que son âge. »
Peu après son retour, son père a réclamé la dot qu’il lui avait donnée : 300 grammes d’or. Randa,  qui l’avait cachée chez des voisins, a refusé de la lui rendre. Dès lors, son père et son frère sont  venus chaque soir lui rendre visite dans le local ; ils commençaient par fouiller partout, puis ils la  battaient. Ce traitement violent n’a pas fait fléchir la jeune femme, qui a continué à refuser et qui,  en juillet 2012, a fini par déposer plainte à la police palestinienne. Les deux hommes ont été arrêtés  et placés en garde à vue pendant 4 jours, avant d’être relâchés sous caution. Deux jours plus tard,  Randa mourait avec 7 côtes fracturées. Son frère a été inculpé d’assassinat.

Regagner du terrain contre l’émancipation féminine


Selon un rapport de 2013 sur les violences faites aux femmes, publié par l’ONG palestinienne Miftah,  54,8 % des épouses endurent des violences domestiques sous une forme ou sous une autre, et  23,5 % affirment que leur mari les violente. Toutefois, seules 0,8 % d’entre elles ont porté plainte à  la police.

En 2010, 16 femmes arabes ont été tuées par des hommes de leur famille en Israël, mais ce chiffre  a progressivement baissé depuis. Selon les associations de défense des femmes, cette amélioration  est due aux campagnes virulentes menées depuis, ainsi qu’aux nombreuses requêtes adressées à la  police d’agir davantage pour prévenir les violences faites aux femmes.
Selon de nombreux militants, en revanche, l’accroissement de ces mêmes violences et des crimes  d’honneur dans les territoires palestiniens est le reflet des difficultés sociales et économiques qui  s’amplifient. En Judée-Samarie et dans la bande de Gaza, le taux de chômage moyen s’élève à  27 %, le taux de pauvreté à 17 %, selon le bureau central palestinien de statistiques.

Même si Ramallah s’enorgueillit d’avoir élu pour la première fois une femme au poste de gouverneur  de Judée-Samarie, et si, depuis 2012, le maire de Bethléem est une femme, Vera Baboun, les  femmes ne représentent que 17,4 % de la population active. Et bien que 50 % au moins des  étudiants de l’université palestinienne soient des étudiantes, près de la moitié des diplômées  demeurent aujourd’hui sans emploi.

Selon certains chercheurs, l’augmentation du nombre de crimes d’honneur est le reflet d’un  changement et illustre un conflit inévitable. A l’heure où les femmes palestiniennes veulent conquérir  leur indépendance sociale et économique dans une société qui reste dominée par les hommes, les  membres de leur famille cherchent à préserver leur autorité, voire à la regagner, par l’oppression et  la violence.

A Deir el Ghousoun, Alhan, belle-sœur de Thamar Zeidan, décrit celle-ci comme une femme  volontaire qui aimait la vie. « Elle adorait sortir, profiter, s’acheter des vêtements, se maquiller et  aller chez le coiffeur. Seulement, elle pensait qu’elle avait manqué quelque chose dans sa vie. Elle  avait dû se marier à 15 ans, puis retourner vivre chez ses parents après son divorce, en ayant perdu  la garde de ses enfants. Elle était amoureuse de l’homme qu’elle fréquentait et voulait se marier  avec lui pour démarrer une nouvelle existence. Mais sa famille n’était pas d’accord, elle rejetait son  choix, parce que l’homme en question buvait et que sa première femme et ses enfants vivaient à  l’étranger. »
« En fait », conclut Alhan, « Thamar n’a connu que le malheur, du début jusqu’à la fin. » 



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