Show présidentiel à Ramallah

On ne leur demande pas d’avoir de la voix, mais de la suite dans les idées. Ou comment faire des arcanes du pouvoir un spectacle.

P16 JFR 370 (photo credit: Mohamed Torokman/Reuters)
P16 JFR 370
(photo credit: Mohamed Torokman/Reuters)
Ce n’est pas une austère salle de conférences qui accueille lescandidats, mais un hôtel haut de gamme à Ramallah. Les concurrents, encompétition pour devenir l’heureux élu, destiné à être consacré nouveauprésident de la nation, discutent nerveusement entre eux avant d’être appelés àcomparaître devant le jury. Le Président est une émission de téléréalité, sortede Nouvelle Star, mais dans le monde de la politique.

Succès immédiat dès ses premières diffusions, cette série d’émissions s’estimposée tout naturellement dans les territoires sous autorité palestinienne, ausein d’une population arabe, frustrée par une réalité politique décevante. Lesconcurrents doivent relever un certain nombre de défis et prouver quel seraitleur savoir-faire dans des tâches diverses et variées, comme gérer une grandeentreprise, organiser un dîner d’Etat, ou remplir la fonction d’ambassadeurdans un pays étranger.

Il leur est également offert la chance de proposer des solutions aux problèmesque rencontre la société palestinienne. Devant un panel de juges, il leur estdemandé ce qu’ils feraient s’ils étaient élus président, et ils doivents’exprimer sur une variété de scénarios et de situations proposées à leurjugement. Le jury, composé de politiciens, professeurs d’université et hommesd’affaires, les note et, avec la participation du public, scelle le sort desconcurrents.

A la clé, une voiture pour l’heureux gagnant, mais surtout l’espoir d’entrerdans l’arène politique palestinienne. Parmi les 1 200 candidats à avoirpostulé, tous âgés de moins de 35 ans, 8 sont encore en lice.

Un futur héros populaire 

Ce programme inédit a été mis au point par l’agence depresse palestinienne Ma’an. Les producteurs affirment que l’idée à l’origine del’émission était de proposer un jeu sur mesure destiné à la populationpalestinienne, qui traiterait de questions politiques, sociales et économiqueslocales, s’appuyant sur un socle démocratique. Selon Mohammed Fawzi, directeurde l’émission, les finalistes, qui sont parvenus à se hisser à ce stade de lacompétition, méritent tous d’être élus. La plupart ont des ambitions politiquesdéclarées et ce spectacle leur permettra de gagner 20 années de travail pours’affirmer comme politicien et asseoir leur popularité, a-t-il ainsi déclaré.

L’une des tâches, et non des moindres, qui attend les participants, consiste àremplir les fonctions d’un président, par exemple en se comportant avec uninvité de marque selon le protocole officiel. Les concurrents confirment, qu’enplus d’être une occasion d’acquérir de nouvelles compétences, l’émission offreune chance unique à toute une génération privée de démocratie de faire entendresa voix. Ils affirment leurs ambitions politiques et leur volonté de compter unjour sur l’échiquier politique, que ce soit par idéalisme ou patriotisme.

Les Palestiniens s’identifient déjà au favori, pressenti d’ores et déjà commeun héros populaire. « Le spectacle est une occasion pour les jeunes d’assumerleur rôle dans le processus de prise de décision au sein du gouvernement »,explique Bahaa al Khatib, 26 ans, l’un des concurrents. « J’ai bon espoir que,grâce à ce spectacle, je pourrai jouer un rôle politique et m’affirmer commeleader. » Al Khatib ajoute que les gens le reconnaissent déjà dans la rue etque des téléspectateurs lui adressent des dizaines de messages de soutien parjour sur sa page Facebook.

Deux présidents en près de 20 ans 

Selon les statistiques officielles, près d’untiers des 4,3 millions de Palestiniens qui vivent dans les territoires disputésde Judée-Samarie et dans la bande de Gaza sont âgés de 15 à 29 ans. Mais le peud’opportunités économiques et un taux de chômage de plus de 30 % à Gaza et de20 % en Cisjordanie, selon le Bureau palestinien des statistiques, repoussetoujours davantage leur chance de peser sur la vie politique des territoires etles empêche de pouvoir contester ouvertement leurs dirigeants palestiniensvieillissants.

Selon les juges, l’émission vient combler le vide qui sévit sur la scènepolitique palestinienne. Depuis la signature des accords d’Oslo avec Israël ily a 20 ans, qui a donné aux Palestiniens leur autonomie sur une partie de laJudée- Samarie, ils n’ont eu en tout et pour tout que deux présidents.

En 1996, Yasser Arafat avait été élu pour un mandat de cinq ans, mais il agardé le pouvoir sans jamais organiser d’élections et ce, jusqu’à sa mort en2004. Quant à Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne, élu en2005, il a déjà largement dépassé la durée de son mandat de quatre ans. S’ilreconnaît que les élections se font attendre, il les met sous condition d’uneréconciliation entre les deux partis rivaux, le Fatah et le Hamas.

Le Fatah, qui domine la scène politique israélienne, soutient les négociationsde paix avec Israël, avec à la clé un Etat palestinien souverain enJudée-Samarie et à Gaza. Mais le groupe islamiste Hamas, qui a pris le contrôlede Gaza au terme d’une guerre civile éclair en 2007, ne reconnaît pas le droità l’existence d’Israël. Fatah et Hamas sont des ennemis jurés depuis leursécession. Les efforts de réconciliation, entrepris depuis des années, sontrestés lettre morte et aucun progrès significatif n’a été fait.

Un débat salutaire 

Si leurs dirigeants s’accrochent au pouvoir jusqu’à ne plusvouloir le lâcher, la population s’organise et substitue à une politiquefossilisée un jeu télévisé à fort ancrage démocratique. Depuis la démission duPremier ministre Salam Fayyad en avril dernier, Abbas, 78 ans, n’a plus nirival sérieux ni potentiel successeur.

Mais la politique palestinienne a beau être dans un état moribond, pour autant,cette sclérose n’a pas étouffé le débat au sein de la jeunesse palestinienne.

« A votre avis, quel assassinat, parmi ceux des leaders mondiaux, a-t-il changéle cours de l’histoire ? », demande Ahmed Tibi, un des juges du panel, un arabeisraélien qui siège au sein du gouvernement israélien, à la Knesset.

« L’assassinat du Premier ministre israélien Itzhak Rabin », répond avecassurance le candidat Hussein al Deek, vêtu d’un costume impeccable. « Cela atué le processus de paix. » Les juges acquiescent et lui posent d’autresquestions. « Ce qui se passe avec cette émission est quelque chose detotalement nouveau, qui nous sort de nos habitudes », confie Tibi.

Les concurrents et les membres du jury passent en revue les différentsproblèmes qui se posent à la société palestinienne dans une perspectivecritique. « Cela prouve le dynamisme des mentalités et l’atmosphère saine quirègne dans les territoires, tout en étant un fort indicateur de la volonté departicipation à la vie politique qui s’exprime parmi les jeunes qui aspirent auchangement », ajoute Tibi.

Des manifestations de masse ont renversé les dirigeants que l’on croyaitindéboulonnables, qui régnaient en Egypte, en Libye, en Tunisie et au Yémen.Quant à la Syrie, elle est la proie d’une guerre civile sanglante. Mais lesoidisant printemps arabe a eu très peu d’impact sur les territoirespalestiniens, qui sont encore largement dominés par des chefs traditionnelsvieillissants. Les producteurs sont convaincus que le programme offre uneplate-forme de discussion salutaire. Elle pourrait imposer à la classepolitique au pouvoir un changement de politique qui s’avère indispensable poursortir de l’impasse en allant dans le sens des souhaits exprimés par lagénération concernée.

« Nous ne voulons pas suivre le modèle de protestation à l’égyptienne et encoremoins prendre le chemin de la Syrie », note Fawzy. « Nous voulons utiliser lesmédias pour nous faire entendre et quiconque pense avoir des solutionspolitique à proposer, doit se présenter comme candidat pour que nous puissionsaller de l’avant. » 

Avec la bénédiction du pouvoir 

Bien qu’animés par des idéesnouvelles et une forte volonté de changement, les participants découvrent quele leadership n’est pas une tâche facile. Au cours du dernier exercice desimulation, plusieurs concurrents, confrontés à des tâches simples enapparence, ont oublié de saluer leurs invités correctement, créant malaise etsilence gêné, ou même fait tomber nerveusement des ustensiles pendant un repasofficiel.

« Cette émission ouvre beaucoup d’horizons aux jeunes, auxquels il s’adresse enpriorité. Il leur donne les moyens de se faire entendre et leur donne confiance», confie Hanan Ashraoui, membre du Comité exécutif palestinien et membre dujury. « Il permet aussi à l’opinion publique palestinienne de se rendre comptedes défis auxquels un président est confronté. » Dans les rues animées ducentre-ville de Ramallah, capitale de facto de l’Autorité palestinienne, les habitantsse pressent dans les boutiques qui s’alignent des deux côtés de la rueprincipale. « Je pense que c’est un grand spectacle », déclare Majed Salama, 33ans, assis dans un café. « Contrairement à toutes les autres émissions detéléréalité, celle-ci a une vraie substance. » Les producteurs de l’émissionexpliquent qu’il n’y a pas de chiffres exacts pour rendre compte du tauxd’audience, mais ne doutent pas de leur succès au vu de leurs téléphones quin’arrêtent pas de sonner : ce sont des jeunes qui leur demandent si l’émissionconnaîtra une deuxième saison.

« Le mot président est un substantif masculin », ironise Wafa Sharaf, jeuneétudiante à l’université, âgée de 22 ans, qui fait du lèche-vitrines avec sescopines. « Donc, ne serait-ce que parce qu’elle décline ce terme aussi auféminin, je pense que cette émission est très courageuse », explique Sharaf. Lajeune femme soutient la candidate de sexe féminin qui fait partie desfinalistes de l’émission et espère bien qu’elle qui remportera le titre.

Sabri Saidam, un conseiller du président Mahmoud Abbas qui a également faitpartie du jury pour l’un des épisodes, a déclaré que le président de l’Autoritépalestinienne est informé de la teneur de l’émission et soutient son concept.

« Ce spectacle est dédié à la jeunesse, il fait entendre leurs problèmes etplaide pour l’égalité des sexes », affirme Saidam. « Les encourager, c’estnotre devoir. »