Trouver un toit à Tel-Aviv : la loi de la jungle

Le marché locatif de la Ville blanche est ingrat pour tout le monde. En particulier pour les nouveaux immigrants.

By ABRA COHEN
November 5, 2013 14:42
Malgré les loyers élevés, les jeunes actifs veulent vivre là où se trouvent les emplois

P17 JFR 370. (photo credit: Reuters)

Trouver un appartement correct à Tel-Aviv ressemble à chercher une aiguille dans une botte de foin : quasiment impossible et « frustrant » durant tout le temps que vous devez y consacrer.


Dans la station côtière, où une part importante de la population affiche moins de 35 ans, 82 % des résidents âgés de 18 à 35 ans vivent dans des appartements en location, selon les chiffres de la municipalité. Des logements bien souvent délabrés et dont les loyers sont rarement en rapport avec les salaires.


Le marché locatif de la Ville blanche affecte tous les Israéliens, de souche ou nouveaux immigrants. Mais pour ces derniers, une faible maîtrise de l’hébreu pour comprendre les contrats de location, l’ignorance des lois en vigueur et un marché locatif très concurrentiel créent une situation particulièrement difficile.


Ces dernières années, tous se plaignent des problèmes de logement qui ont dépassé les bornes. Au menu des récriminations : loyers exorbitants, propriétaires de taudis sans scrupules, bâtiments délabrés. Conséquence, Tel-Aviv et sa région enregistrent un manque total d’appartements décents.


« Tel-Aviv est unique et beaucoup de jeunes désirent vivre ici », note Guy Seeman, fondateur de Kol Oleh (la voix du nouvel immigrant), un groupe de militants locaux. « Et comme la demande est si forte parmi les jeunes, [les propriétaires] investissent très peu. »


Un problème que beaucoup qualifient de multifacette, et qui se caractérise avant tout par l’absence de réglementation du marché locatif : un marché libre, sans contrôle du gouvernement, où les propriétaires sont en mesure de fixer les prix qu’ils veulent et ainsi d’obtenir le meilleur rendement pour des appartements dans un état pitoyable, car ils savent qu’ils trouveront toujours des locataires prêts à signer des baux qu’ils ne comprennent pas, et à accepter des logements en état de vétusté totale.


Sans foi, ni loi


Guy Flysher, programmeur informatique israélien de 34 ans, originaire de Petah Tikva, a vécu un cauchemar avec sa location. Il comprend combien cela peut être difficile de ne pas savoir se débrouiller dans le système du marché locatif.


Il y a 3 ans et demi, il louait un deux-pièces de 100 m², près de la place Rabin, pour 6 500 shekels par mois. « Un immigrant aurait sans doute eu plus de mal à se dépatouiller avec le propriétaire, mais quand on a affaire à quelqu’un d’aussi dingue que celui-ci, qui que vous soyez, cela n’a pas beaucoup d’importance », explique Flysher en riant. Après avoir trouvé son appartement sur Yad2, il se retrouve aux prises avec un propriétaire « toujours radin », négociant chaque réparation qui lui incombe et demandant des comptes au centime près pour un climatiseur mort, refusant de le remplacer.


Puis, quand, exaspéré, Flysher décide de quitter l’appartement, le propriétaire cesse de répondre à ses appels et garde la caution déposée avant l’emménagement. Il faudra que le jeune homme engage un avocat et fasse rédiger une lettre menaçant de poursuivre le propriétaire pour obtenir enfin une réponse, et sa caution en retour. Mais pour la simple lettre et les services de l’avocat, il lui en a coûté la bagatelle de


2 500 shekels. Après avoir quitté l’appartement, Flysher se lancera dans l’acquisition d’un bien plutôt que de se retrouver à nouveau à la merci d’un propriétaire.


Parce que l’hébreu est sa langue maternelle, Flysher se rend compte que cela lui a permis de gérer la situation plus facilement.


Et il n’est pas le seul dans son cas. De nombreux locataires interrogés ont déclaré que, sans les moyens nécessaires pour engager un avocat, écrire une lettre et entamer une procédure juridique, ils ne pourraient pas se battre seuls pour récupérer les cautions élevées et les retenues de loyer.


Bien souvent, alors qu’ils doivent jongler avec de longues heures de travail et n’ont ni le temps, ni l’argent, ni la moindre notion du système locatif israélien, les locataires doivent eux-mêmes s’acquitter des réparations, las de négociations interminables avec des propriétaires récalcitrants qui se contentent uniquement de percevoir leur loyer.


Des prix en hausse constante


Bien que Tel-Aviv ait la réputation d’être une ville « qui ne dort jamais », connue pour sa foule de noctambules jeunes et dynamiques, au bout du compte tout le monde veut pouvoir rentrer chez soi sous un toit digne de ce nom.


« Trompeurs » : c’est ainsi qu’une immigrante qualifie les loyers à Tel-Aviv. Selon elle, le premier reproche dans la recherche de logement, ce sont « les prix absolument horripilants par rapport à ce que l’on reçoit pour son argent ».


« C’est une véritable catastrophe », s’exclame Guy Seeman, qui souligne que, la plupart du temps, les locataires sont obligés de signer un accord auquel ils ne comprennent pas grand-chose, pressés par une loi de l’offre et de la demande sur le marché locatif à Tel-Aviv qui ne leur est pas favorable. Par exemple, de nombreux habitants se sont plaints d’avoir dû signer des contrats qui autorisent les propriétaires à augmenter le loyer de 15 % l’année suivante.


Le coût des loyers à l’intérieur de la ville affiche donc une forte tendance à la hausse, que les locataires ne peuvent pas suivre, dans une réalité de plus en plus pressante où il devient presque impossible de vivre seul. Ainsi, parmi près d’une vingtaine d’olim de différents pays interrogés, beaucoup déclarent consacrer plus de la moitié de leur salaire au loyer pour une chambre en colocation dans un appartement de plusieurs pièces, bien souvent en mauvais état.


Beth Herzog, qui a eu affaire à divers propriétaires à Tel-Aviv, a vécu neuf ans dans un appartement de 60 m² jusqu’à ce que son propriétaire l’informe que l’espace était assez grand pour être divisé – illégalement – en deux appartements distincts, et s’empresse simultanément de doubler le loyer.


Un autre propriétaire, ajoute-t-elle, s’arrangeait toujours pour ne « jamais venir réparer quoi que ce soit », mais se sentait « dans son bon droit pour augmenter le loyer d’un véritable taudis ».


En dehors du circuit


En plus des problèmes rencontrés à l’intérieur des logements, de nombreux locataires expriment leur frustration vis-à-vis des questions de sécurité à l’extérieur des bâtiments. Manque d’entretien, absence d’éclairage dans les couloirs et squatters sans-abri sont des phénomènes courants, trop souvent négligés, auxquels ils sont confrontés.


Une locataire, qui souhaite conserver l’anonymat, s’est plainte de trouver constamment des excréments humains devant son immeuble, que le propriétaire refusait de nettoyer. Propriétaire qui a également choisi d’ignorer le problème des squatters dans et autour du complexe.


Bien que totalement habités, les bâtiments qui abritent les appartements mis en cause par de nombreux locataires sont dans un état de délabrement absolu. En cette seule année, deux bâtiments insalubres du centre de Tel-Aviv se sont effondrés. « Il n’existe aucune réglementation et rien n’est fait pour inciter les propriétaires à changer de comportement », explique Seeman, qui cite un bâtiment de Nahalat Binyamin où, plus tôt cette année, l’un des étages supérieurs s’est effondré (heureusement, personne n’a été touché). « Il va y avoir des blessés et les bâtiments vont continuer à se dégrader. »


Alors, certes, de nombreux habitants préféreraient acheter un appartement plutôt que d’avoir à traiter avec des propriétaires sans scrupules, mais l’objectif ne semble pas très réaliste, vu le prix moyen d’un bien de deux ou trois pièces à Tel-Aviv.


Seeman fait part de son expérience personnelle : il a passé plus de quatre mois à visiter d’innombrables logements trouvés sur les sites internet. En vain. L’état des appartements était souvent bien au-dessous de la normale. Il a donc fini par passer par un agent et payer un mois de loyer supplémentaire pour les frais d’agence.


Les sites Web en hébreu comme Homeless et Yad2 sont considérés comme de bons portails pour trouver des appartements à Tel-Aviv, avec ou sans colocataires, tandis que leurs équivalents anglais sont souvent conçus pour des appartements de vacances, avec une clientèle étrangère ciblée et des prix beaucoup plus élevés.


Cependant, même pour les hébraïsants, les appartements restent difficiles à trouver.


David Lévy est en Israël depuis six ans. Il a vécu dans quatre appartements et habite actuellement en sous-location. Selon lui, la plupart des bons produits n’arrivent pratiquement jamais sur le marché. « Ils se transmettent à des amis ou des parents, ce qui les rend à peu près inaccessibles aux nouveaux immigrants, qui demeurent, dans la plupart des cas, un peu en dehors du circuit. »


Preuves à l’appui


Parce que la location n’est toujours pas réglementée par l’Etat (Israël est l’un des rares pays développés à ne pas avoir de réglementation en la matière), jusqu’à très récemment, il n’y avait pas ou peu de recours possible pour les résidents, en dehors de conseils juridiques privés.


Dalite Gold-Dryer, qui a fait son aliya avec son mari et ses quatre enfants de Liverpool en 2007, a eu sa part de batailles juridiques avec ses propriétaires. Après avoir déménagé d’un appartement qu’elle dit avoir laissé en bien meilleur état qu’au moment d’y emménager (le tout complètement documenté avec des photos), son propriétaire l’a poursuivie en justice. Elle a remporté le premier procès, mais le propriétaire a fait appel, et l’affaire a fini par lui coûter plus de 15 000 shekels, en coûts de traduction, avocat et frais de justice. « Il faut absolument tout documenter », prévient Dalite. « Ne perdez pas de temps en coups de téléphone inutiles, parce qu’il vous faut des preuves à l’appui quand vous avez affaire aux propriétaires. »


Seeman estime que les immigrants ne sont pas suffisamment préparés en ce qui concerne le marché locatif lorsqu’ils arrivent en Israël. Il souhaiterait que des conseils soient dispensés avant l’aliya, pour sensibiliser les éventuels locataires.


Constatant cette absence d’assistance pour les olim, la municipalité de Tel-Aviv a conclu un partenariat avec Mazeh 9. En plus d’offrir une plate-forme pour donner aux jeunes des conseils en matière d’initiative sociale et leur fournir un espace de travail, ils proposent maintenant des services juridiques pour immigrants et natifs Israéliens, afin de les aider à se frayer un chemin dans l’univers de la location.


Lancé il y a un peu plus de deux mois, Mazeh 9 met ses avocats à la disposition des jeunes locataires, et leur apporte une aide en hébreu et en anglais. Les services juridiques sont en partie subventionnés par la municipalité : les clients peuvent consulter un avocat pour


70 shekels, et la municipalité complète les 130 shekels restants.


Outre une aide juridique, Mazeh 9 dispose d’ateliers sur des sujets tels que la rénovation et la planification financière.


Un univers impitoyable


Assaf Zamir est le représentant du parti Rov Haïr qui siège au conseil municipal de la Ville blanche. Il considère Mazeh 9 comme une étape importante de la plate-forme de son parti qui s’est engagé à promouvoir les intérêts des jeunes de la ville. En raison de la médiocrité des transports autour de Tel-Aviv, les jeunes préfèrent être installés intra-muros, plutôt qu’en banlieue. « Vivre loin est problématique. C’est à Tel-Aviv que se trouvent les emplois. Son cœur est le centre culturel et commercial d’Israël », affirme-t-il.


Zamir déplore lui aussi l’absence de réglementation en matière de logement, due à un manque de transparence et de responsabilisation, et souhaite que cela change au niveau gouvernemental.


En plus de Mazeh 9, Rov Haïr a deux autres projets de logements à des prix abordables, dans un effort appuyé pour venir en aide aux habitants de la ville blanche.


Et une Fondation, lancée il y a deux ans, a pour vocation de proposer des aides au logement pouvant atteindre 9 600 shekels par an, avec un maximum de trois étudiants par appartement, depuis la rentrée universitaire jusqu’à l’obtention du diplôme.


En outre, des biens à loyer modéré ont été mis en place sur des terrains appartenant à la municipalité, dans le quartier Shapira au sud de Tel-Aviv. Subventionnés par la municipalité, les loyers mensuels se situent entre 2 900 et 3 100 shekels pour un habitat moyen de 85 m².


« Nous nous efforçons de créer des services dans les limites de nos compétences et d’aider les jeunes habitants, en particulier le secteur croissant des olim », ajoute Assaf Zamir.


Cependant, pour les locataires, si les propriétaires ne sont pas tenus pour responsables de leurs biens et si le gouvernement ne prend pas des mesures appropriées dans ce domaine, le marché locatif demeurera en état de délabrement.


Reste à espérer, en attendant, que grâce aux programmes d’information et de sensibilisation mis en place, les olim seront plus à même de trouver leurs marques dans l’univers impitoyable du marché locatif.



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