Une présence militaire le long du Jourdain ?

Les Américains envisagent une présence israélienne dans le futur Etat Palestinien. Une première dans les négociations israélo-palestiniennes.

By SARAH BLUM ET HERB KEINON
December 10, 2013 15:21
Le Secrétaire d'Etat américain John Kerry et le Premier ministre Netanyahou à Jérusalem le 5/12

P5 JFR 370. (photo credit: Kobi Gideon/GPO)

 
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En négociation, tout peut servir de monnaie d’échange. C’est ce qu’a écrit, en substance, Robert A. Steinberg dans The Game of Negotiation (Le jeu de la négociation). Et c’est ce qui semble guider la politique américaine au Proche-Orient ces derniers temps.


Il y a quelques semaines, le secrétaire d’Etat américain John Kerry, interviewé à la télévision par un duo de journalistes israélo-palestinien, menaçait Israël d’une troisième intifada si les pourparlers avec les Palestiniens échouaient, stigmatisait les implantations, et témoignait de son impatience devant la demande israélienne d’une présence sécuritaire le long du Jourdain. Vint ensuite l’accord intérimaire des P5 + 1 avec l’Iran, qui a enhardi la République islamique, lui permettant de bénéficier à nouveau d’une légitimité à l’échelle internationale. Crise dans les relations américano-israéliennes, Israël en déduisant qu’il ne bénéficiait plus du soutien inconditionnel de son allié quant à l’assurance de sa sécurité et qu’il ne pouvait compter que sur lui-même.


Jeudi 5 décembre, John Kerry en visite en Israël et dans les Territoires paraissait cependant avoir quelque peu changé de cap. Une attention toute particulière a été accordée aux problèmes de sécurité israéliens.


Le plan Allen, une première


Le secrétaire d’Etat a ainsi annoncé à la presse avoir présenté aux deux parties un plan incluant de nouvelles idées sur les questions sécuritaires. Un plan élaboré grâce aux analyses du général américain à la retraite John Allen, que Kerry décrit comme l’un des chefs militaires américains les plus expérimentés. L’ancien militaire a été désigné par le président Barack Obama pour évaluer les menaces potentielles que poserait un futur Etat palestinien à Israël et à la région, puis pour parvenir à des compromis sur les questions sécuritaires, qui pourraient alors être appliqués dans le cadre plus global d’un accord de paix.


L’introduction de ces idées américaines dans les négociations est une première dans l’histoire du processus de paix. Elles présagent d’une approche plus musclée de la part de la Maison-Blanche. Car ce plan vise l’un des points de blocage majeurs : le rejet palestinien de la demande israélienne visant à maintenir une présence militaire permanente le long du Jourdain. Et ce même en cas d’un traité.


« Reconnaître Israël comme Etat juif »


Contrairement à sa dernière visite, Kerry s’est abstenu de toute allusion aux implantations lors de ses multiples déclarations suite aux entretiens avec, respectivement, Netanyahou et Abbas. Chose importante, il a également précisé qu’un accord de paix devra « reconnaître Israël comme Etat juif » et lui permettre d’être un pays « capable de se défendre par lui-même ».


Après sa rencontre avec Mahmoud Abbas à Ramallah, John Kerry a déclaré aux journalistes que des progrès avaient été faits sur ces questions de sécurité, sans plus de détails. « Les intérêts sont très proches, mais il reste des questions de souveraineté, de respect et de dignité, qui sont évidemment importantes pour les Palestiniens ; et quant aux Israéliens, des questions de sécurité et aussi sur le long terme, relatives à la résolution du conflit une bonne fois pour toutes », a ajouté le secrétaire d’Etat.


Si cela ne suffisait pas, Kerry a persisté en affirmant que le lien entre les Etats-Unis et Israël était « incassable », et que malgré les différences tactiques occasionnelles entre les deux pays, la stratégie à long terme pour la sécurité d’Israël et la paix dans la région demeure la même. De son côté, Obama a réitéré ces garanties, spécifiant que cette ligne resterait constante, quel que soit l’occupant du bureau ovale. On sait néanmoins qu’Allen a suggéré, outre ce contrôle israélien sur le Jourdain dans un futur proche, un contrôle conjoint israélo-palestinien sur les passages frontaliers. Il a également briefé Netanyahou sur des concepts sécuritaires variés.


Non à une « réplique de Gaza »


Cette opération « regain de la confiance » s’est poursuivie avec le Forum Saban à Washington ce week-end. Un événement annuel entre les leaders américains et israéliens organisé par le Centre Saban pour la politique du Moyen-Orient. Le président Obama y est intervenu devant un public composé des principaux membres des corps diplomatiques israéliens et américains, dont la ministre de la Justice Tzipi Livni et le ministre des Affaires étrangères Avigdor Liberman. Pour Barack Obama, un accord entre Israël et l’Autorité palestinienne nécessitera une période de transition. Et ce parce qu’il sera probablement restreint dans un premier temps à la Judée-Samarie, avec l’espoir que les Gazaouis se rendent compte des bénéfices et fassent pression sur leurs dirigeants pour que ces derniers y prennent part. Car « Israël ne peut se permettre d’avoir une réplique de Gaza en Cisjordanie, c’est inacceptable », a martelé le président.


Tout en cherchant à tranquilliser l’auditoire au sujet de l’accord intérimaire de Genève, John Kerry y a, pour sa part, indiqué qu’Israël faisait face à deux menaces existentielles : l’Iran et « la bombe à retardement démographique », autrement dit la question palestinienne. Cette juxtaposition des deux conflits, avait pourtant été réfutée par un haut fonctionnaire américain ces derniers jours devant la presse, quand celui-ci avait prétendu que Genève n’aurait aucun impact sur le processus diplomatique israélo-palestinien.


En conclusion, John Kerry a estimé que si « Israël doit être fort pour faire la paix » (entendez, Israël ne doit pas craindre pour sa sécurité), « la paix rendra Israël plus fort ». Une observation qui résume bien le chassé-croisé américain sur ces questions.



Netanyahou appelle les Palestiniens à « cesser de créer des crises artificielles »


Les réactions officielles ne se sont pas fait attendre après la dernière visite de John Kerry. Dans un communiqué publié après sa rencontre avec le chef de la diplomatie américaine, Abbas a expliqué que l’objectif était « d’atteindre une paix basée sur la solution à deux Etats et l’établissement d’un Etat palestinien dans les frontières de 1967 avec Jérusalem pour capitale ». Aussi, il a averti que la construction continue d’implantations dans les Territoires et à Jérusalem-est pourrait « saper les efforts faits par l’administration américaine d’atteindre des résultats positifs dans ces négociations ». Le négociateur en chef de l’OLP, Erekat, a déclaré que la situation restait « très difficile » et que « les problèmes étaient toujours très compliqués ». Le comité exécutif de l’Autorité palestinienne a en effet rejeté, dimanche, le plan américain (voir ci-dessous) au motif qu’il « ne ferait que prolonger et entretenir l’occupation ».


De son côté, suite au premier de ses trois meetings avec Kerry, Netanyahou a dit qu’« Israël était prêt pour une paix historique ». Il a appelé les Palestiniens à cesser de créer des crises artificielles et a souligné, sous-entendant la ritournelle habituelle au sujet de la construction d’implantations, qu’Israël honorait « tous les arrangements » préalables aux pourparlers actuels.


Au Forum Saban, Liberman n’a pas partagé l’enthousiasme de Kerry. Il n’est pas certain qu’il soit possible de combler le fossé entre Israël et les Palestiniens et d’aboutir ne serait-ce qu’à un accord intérimaire dans l’année à venir. Les différences sont profondes, a-t-il dit, ajoutant que le principal était la confiance. Pour illustrer son propos, il a noté qu’« Abbas ne représentait pas le peuple de Gaza », et qu’il n’était « pas sûr qu’il ait une majorité en Judée-Samarie ». Pourtant, il a reconnu l’importance de la poursuite du dialogue et déclaré « apprécier réellement tous les efforts du secrétaire Kerry pour garder ce processus vivant ». Tout en relevant l’importance de « penser à la coexistence », il a mis en garde : « Si vous suscitez des attentes et que vous ne réussissez pas, vous récoltez de la déception et de la frustration, puis de la violence ».


Dimanche, à la conférence du Globes Israel Business à Tel-Aviv, Yaïr Lapid (Yesh Atid) qui a lancé un pavé dans la mare en annonçant souhaiter pousser en avant le processus de paix, « même si cela doit nécessiter une refonte de la coalition d’une manière ou d’une autre ». Et par-là, il pointait à nouveau du doigt le parti HaBayit HaYehoudi. Il va sans dire que le leader de l’opposition, Itzhak Herzog (Avoda), s’est félicité de cette déclaration, à l’instar du ministre de la Protection de l’environnement Amir Peretz (parti de Tzipi Livni). Le Premier ministre n’a pas fait cas de cette sortie de Lapid, restant à sa place de chef de la coalition.



S. B.



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