A contre-vie

Shelomo Selinger : Un sculpteur israélien à Paris.

2410JFR20 521 (photo credit: DR)
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On l’a beaucoup cité récemment, à l’occasion de l’ouverture du Mémorial de Drancy, nouveau musée à l’opaque transparence. Face à ces murs de verre se trouve la cité de la Muette, inchangée depuis ce temps où l’on parquait les Juifs, avant de les envoyer dans les camps de la mort... En son milieu, sa sculpture où des corps de pierre figés pour l’éternité se tordent et montent vers le ciel dans une dernière supplication, témoins de la douleur de tout un peuple et au-delà, de celle de l’artiste.

Shelomo Selinger est le nouveau Josué, tailleur de pierre, de granit, de bois et de toutes les matières qui se plient à son art.

Il était capable, nous dit-il, de soulever comme une plume des blocs de granit de 300 kg... Comment ? Pourquoi ? Quelle est cette force étrange qui habite Shelomo pour qui chaque coup de marteau sonne comme le tocsin d’une vie nouvelle et lui rappelle les siens : ces corps muets qu’il fait naître de la pierre lanceront un jour un ultime cri et ne sont-ils pas les esprits errants et sans patrie des six millions de morts ? Déporté à l’âge de 13 ans, Shelomo qui menait une vie calme dans sa ville de Pologne à Sczakova, voit tout son monde disparaître. Seule une de ses soeurs va survivre. Il dira ainsi : “A treize ans, à l’âge où les autres enfants qui viennent de franchir le passage de la bar-mitsva sont entourés d’amour, de fêtes et de présents, j’ai reçu la déportation comme cadeau...”

Après dix camps et deux marches de la mort, il est sauvé par un médecin juif soviétique qui découvre son corps palpitant, sur une pile de cadavres. Puis, comme beaucoup d’orphelins, il est envoyé en Israël, alors la Palestine mandataire.

En 1946, il s’installe au kibboutz Beit-Haarava, au nord de la mer Morte. La terre est si salée qu’il faut la laver pour la rendre fertile En 1948, c’est la guerre d’Indépendance. Shelomo, au seuil de ses 20 ans et d’une vie nouvelle, est rattrapé par l’histoire : il risque sa vie une fois de plus pour défendre sa nouvelle patrie.

1950, c’est l’histoire d’un autre kibboutz, Kabri, tout au nord. Mais Shelomo a perdu la mémoire, il est amnésique et il lui faudra beaucoup d’années pour retrouver ses souvenirs fracturés que chaque coup donné dans l’airain va raviver. Comme dans ses nuits de cauchemars, à travers ses dessins tout revient.

Il reçoit en 1955 le Prix Norman de la sculpture, par la suite, il en aura beaucoup d’autres. En 1956, marié depuis deux ans avec Ruth Shapirovsky, et père d’un petit Rami, il s’installe à Paris pour entrer aux Beaux-arts. C’est là que nous lui nous rendons visite en ce mois d’octobre 2012.

Un sculpteur insensible aux honneurs 

L’Atelier est niché dans le 15e Arrondissement. La porte s’ouvre, une cour pavée : le voilà. On a beau connaître son histoire, être préparé , on est un peu chaviré. Comme tous les enfants déportés dont on a volé l’enfance, Shelomo Selinger n’est pas grand. Il n’a pas eu le temps. On pense à Aharon Appelfeld, à Roman Polanski, et à d’autres aussi, moins célèbres, qui, au seuil de l’adolescence ont vu les heures s’arrêter et leur croissance stoppée à jamais.

Aujourd’hui, dans son regard bleuté qui parfois se voile étrangement, passent furtivement les étincelles rieuses d’une vie parallèle dont il aurait rêvée et qu’il n’a pas eue.

Son tendre accent de Pologne est encore là, comment l’oublier.

Ne sont-ce pas ces chantantes intonations justement qui le ramènent à cette vie antérieure ? On le sent, ce sculpteur à la renommée mondiale n’aime pas les honneurs, le Mobilier national, pour reprendre l’expression de Claude Lanzmann, ce n’est pas pour lui : il est surtout un artiste collé à sa matière, comme un musicien à sa partition. C’est à peine s’il mentionne sa légion d’honneur remise par François Mitterrand en 1993.

Dans ces différents hangars fermés d’un simple verrou où il me conduit comme dans un labyrinthe, dorment ses trésors.

Parmi les visages de granit d’un Mendès France ou de Zola, se glissent, émouvants, ceux de ses enfants - Rami, Vered, Hana.

Chaque statue à son sens, sa raison d’être.

Il a tant sculpté que ses mains fortes, et vivantes, en gardent la mémoire, Dans ce jardin des délices, les grandes statues accueillent solennellement le visiteur ébloui.

Ici, des esquisses du mémorial dédié aux déportés du camp de Drancy, tout en granit, qu’il a construit en 1976, après avoir emporté le concours : une de ses plus grandes et parfaites réalisations commémoratives. Il en fera beaucoup d’autres, comme le Monument aux Justes des Nations au Musée de Yad Vashem (1987) ainsi que le monument de la Résistance la même année.

De la Bible à La Vie 

Son inspiration est aussi biblique : Rachel pleurant ses enfants, Le combat de Moïse contre Amalek, Le sacrifice d’Abraham. Mais c’est sans aucun doute pour son peuple assassiné qu’il va sculpter ses plus touchantes oeuvres : Mère et enfant dans les flammes, Babyar, La rafle du Velodrome d’hiver 1942 ainsi qu’une série de bas-reliefs de musiciens.

La musique et Auschwitz pour Shelomo seront longtemps unis dans une même pensée destructrice : les Juifs partaient à la mort au son d’un orchestre. Ce souvenir sera le sujet d’une sculpture : Les Musiciens d’Auschwitz.

Créations plus intimes aussi comme Le rêve d’Helena où la mère assassinée de l’artiste prend la forme de l’arbre de vie. Cette boulimie insatiable de sculptures donnerait presque le vertige.

Shelomo s’est arrêté devant un escalier abrupt en bois. Il hésite , puis monte. Que se cache derrière cette porte ? Une petite pièce encombrée, un immense carton à dessin qu’il entrouvre, on découvre alors d’immenses dessins au fusain, une centaine peutêtre.

Shelomo n’arrivera pas jusqu’au bout.

Il a jugé que c’était assez.

Il faudrait peut-être se tourner du côté de Jérôme Bosch pour parler de ces dessins qui racontent par le détail son calvaire dans les camps. Mais ce qui frappe surtout à travers ces macabres compositions, c’est tout ce qui rappelle les horreurs du camp, son père assassiné sous ses yeux, les enfants jetés en pâture à ces chiens. Ce sont eux qu’on retiendra et qui viendront hanter nos nuits futures.

Ces chiens que Shelomo dessine comme des monstres de l’antiquité à la gueule allongée, mais qui n’en demeurent pas moins ces animaux que l’on connaît.

Pendant qu’il tourne les pages, Shelomo ne dit rien. Ici la parole est inutile et laisse place à ces fresques cauchemardesques qu’il a peintes au fur et à mesure de ses cauchemars, quand, par bribes, la mémoire lui revenait.

Voici Les suicidés qui se jettent sur les barbelés, un dessin fort. “Ça c’était au début”, ajoute l’artiste, “après on n’avait même plus la force”.

Shelomo Selinger va dessiner un nouveau cycle qu’il appelle La Vie. Car c’est une véritable force vivante qui anime cet artiste au seuil de ses 85 ans, un homme passionné qui a encore beaucoup à faire et à dire. 

En Israël les oeuvres de Shelomo Selinger sont exposées dans plusieurs parcs, dont celui d’Omer, près de Beersheva.