A corps défendant

De jeunes danseurs palestiniens se battent pour faire exister leur art. Tour d’horizon, entre morale et politique.

By ANDREAS HACKL
November 6, 2012 14:18
A corps défendant

0711JFR18 521. (photo credit: Andreas Hackl)


Le corps a ses raisons que la raison ignore. Lorsque Amal Khatib, 21 ans, se déchaîne sur scène, elle ne fait pas qu’exprimer son amour pour la danse contemporaine, elle défie également la société dans laquelle elle a grandi. Voilà quelques années qu’elle se bat, en compagnie d’autres danseurs contemporains, contre certains tabous et préjudices en vigueur dans les Territoires palestiniens. Dans une société où être un danseur n’est pas un métier acceptable, la seule solution c’est la ténacité.

“Chez nous, de nombreuses règles restreignent la liberté personnelle. Le corps féminin est perçu comme un outil. Mais lorsque je danse, je montre que mon corps m’appartient”, analyse Khatib au cours d’une répétition de la Troupe de danse contemporaine de Ramallah.

La compagnie s’est produite plusieurs fois en Judée et Samarie au cours du récent Festival de danse contemporaine de Ramallah, qui rassemblait des artistes palestiniens et internationaux. Pendant les répétitions, les danseurs se sont entraînés de longues heures, tous les jours, dans un petit club de gym dans le complexe sportif Sareyyet à Ramallah, sous la houlette de la chorégraphe palestino-américaine Samar King. “Vous devez être très proches l’un de l’autre”, indique King à Khatib et à sa partenaire Heba, allongées au sol. “Vous devez être capables de sentir votre haleine”. La chorégraphe se dirige vers la sono et met du hip hop. Amal et Heba recommencent à bouger.

King est la seule professionnelle de Sareyyet Ramallah, un groupe culturel qui organise le festival et donne des cours de danse moderne et traditionnelle. King dirige sa propre compagnie à New York, mais elle s’est récemment consacrée à la construction du premier programme de danse du centre, en voulant combiner les arts traditionnels palestiniens avec des formes plus contemporaines.

“On n’essaye pas d’inventer la poudre, mais cela devrait devenir un bon programme ; avec une place pour l’innovation”, explique-t-elle. La créativité et le talent ne manquent pas sur la scène palestinienne. Mais ressources financières et reconnaissance sociale font cruellement défaut. “C’est une réalité particulière. Beaucoup de nos jeunes élèves viennent de villages reculés. Si on n’adapte pas nos cours à la culture et à la société, la majorité des parents ne les laisseront tout simplement pas venir”, précise la jeune enseignante. “Certaines danseuses sont empêchées de venir par leurs familles qui voient la danse comme un univers de mauvaises fréquentations.”

“Contraire à la morale”

Côtés islamistes, de nombreuses critiques, voire menaces, se sont élevées contre le phénomène. En avril, le Hamas a dénoncé le festival. Ezat Risheq, un dignitaire du mouvement, a critiqué l’Autorité palestinienne qui finance le projet. “Tenir des festivals de danse à Ramallah, alors qu’au même moment nos prisonniers mènent une grève de la faim, est contraire aux traditions et à la culture de notre peuple palestinien”, tonne Risheq. Moustafa Sawaf, vice-ministre de la Culture dans le gouvernement de Gaza, a également donné de la voix : “Ce type de manifestations est entièrement rejeté par notre peuple et ne correspond pas à nos valeurs et à notre morale.”




De quoi décourager les jeunes danseurs qui rêvent d’une carrière professionnelle. Mais la danse leur donne de la force. “La dance est un message à la société”, dit Khatib.

“En Palestine, ce n’est pas considéré comme un métier.

Si vous dites ‘Je suis une danseuse’, en tant que femme, les gens pensent à la danse du ventre. Qui est associée à la prostitution. Et si c’est un homme qui le dit, on pense qu’il est gay”. King renchérit : “On a eu beaucoup d’histoires avec des danseurs qui n’ont pas pu participer à cause de leurs familles. Mais d’un autre côté, le festival rend la danse plus acceptable aux yeux de tous”.

Un pas majeur a été franchi avec la décision de certains danseurs de se produire dans des lieux publics. A 23 ans, Majd Hajjaj apparaît dans un court-métrage diffusé lors du festival, qui la met en scène en train de danser dans les rues de Ramallah. “Je ne savais pas que j’étais suffisamment courageuse pour danser dans la rue, y compris au marché aux légumes, qui est au coeur de la ville”, sourit l’artiste. Un homme l’a arrêtée au beau milieu de sa performance en lui disant : “Mais que fais-tu ? On ne fait pas cela chez nous”. “Eh bien maintenant, si”, a-t-elle répliqué.

Elle explique : “Je voudrais pouvoir initier un changement, voir à Ramallah des gens qui s’acceptent, au lieu de tout le temps critiquer ce que les autres font.” “Ce que j’ai fait était provoc’”, admet-elle, “même si ce n’était pas du strip-tease ou quoi que ce soit de la sorte”, se hâtet- elle d’ajouter.

Avant de danser, cette jeune femme aux talents multiples a joué au baseball, co-fondé une école de cirque palestinienne et s’est essayée au théâtre. De jour, elle était néanmoins analyste financière pour la compagnie de téléphonie Jawwal. “J’ai démissionné car je détestais cet emploi. Je me suis dit que j’avais d’autres options”, confie-t-elle. Malgré le soutien de sa famille, la danseuse n’échappe pas aux donneurs de leçons. “Mes amis et ma mère me disent parfois qu’il faudrait que j’arrête de faire n’importe quoi et que je me trouve plutôt un emploi et un fiancé.”

Plus encore que les limites d’une société conservatrice, c’est le manque de ressources professionnelles qui freine ces jeunes danseurs. “Nous manquons tous d’entraînement et de formation. On en arrive à une étape où nous ne pouvons plus apprendre par nous mêmes. La seule solution est d’aller à l’étranger ”, déplore Khatib.

Parler d’autre chose que du conflit

De nombreux jeunes artistes étaient venus écouter Farooq Chaudhry, le producteur britannique, né au Pakistan, de la compagnie Akram Khan Dance à Londres.




Il s’agit aujourd’hui de l’une des troupes les plus demandées au monde avec 1 000 danseurs se produisant dans plus de 150 pays. Chaudhry a voulu montrer l’exemple à son auditoire en évoquant les risques financiers qu’il a pris pour lancer sa compagnie. “Ici en Palestine, le risque est à chaque coin de rue”, dit-il. “Mais comment faire ?”, s’est interrogé un jeune interprète. “Comment arriver au succès tout en trouvant notre propre style et identité en danse contemporaine ?”. Chaudhry s’est voulu encourageant : “Certains des styles les plus importants ont été créés dans les petits pays. Quand on est petit et insignifiant, on a souvent plus de choses à dire. Le besoin de promouvoir son identité est un excellent moteur”.

Pour beaucoup de danseurs cependant, place d’abord à la survie. “Le plus urgent pour nous est de savoir comment vivre de notre art. Nous faisons tout par passion, sans aucune compensation. Mais il nous faut des jobs alimentaires pour survivre”, souligne Amal Khatib.

Autre sujet brûlant, jamais très loin lorsqu’il est question de l’art palestinien : la politique. Récemment, une compagnie a mis en scène l’histoire d’un vieux couple racontant son passé à sa fille, son expérience de l’amour mais également de l’occupation israélienne. De tels motifs, y compris celui de la résistance, sont récurrents dans la danse palestinienne. Khaled Elayyan, directeur de Sareyyet Ramallah, met toutefois en garde contre la politisation systématique des créations.

“Parfois, nous disons que la danse fait partie de la résistance palestinienne.
Mais nous devons aussi prendre nos distance avec cela”, précise Elayyan.
“Il faut arrêter d’évoquer la situation politique dans tout ce que nous faisons”. 


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