A la recherche d’un patrimoine oublié

Nathan Diament a mené un remarquable travail de recherche pour sauver l’oeuvre de son grand-oncle J.-D. Kirszenbaum.

By DAHLIA PEREZ
June 19, 2013 12:23
Jesekiel David Kirszenbaum dans son atelier à Paris en 1950.

P23 JFR 370. (photo credit: DR)

Nathan Diament fait lui-même partie d’un processus de sauvetage. Le petit-neveu de J.-D. Kirszenbaum, auquel le musée Beit Hatefoutsoth consacre une exposition inédite, a été caché pendant la guerre avec sa famille. Il a survécu par miracle. Son chemin a croisé celui de son grand-oncle J.-D. Kirszenbaum en 1946, une rencontre qui sera décisive. L’enfant rêveur va être marqué pour toujours par ce parent qui lui insufflera sa future vocation : conserver son oeuvre et lui redonner sa juste place au sein de la communauté des artistes juifs durement éprouvés par la guerre. Un ordre de mission qui dès lors deviendra le cheval de bataille de Nathan Diament.

Kirszenbaum, peintre polonais passé par les écoles d’art de Weimar et de Berlin dans les années trente, est l’auteur d’une oeuvre qui fait figure aujourd’hui de véritable témoignage d’un monde perdu. « L’imagier du peuple juif », habité par ses souvenirs du shtetl, a aussi peint l’inquiétude et l’angoisse liées à la montée du nazisme. Ces thèmes irriguent une grande partie de son oeuvre qui sera, ensuite, largement pillée et détruite durant la guerre.

Nathan Diament a donc mené un véritable travail d’investigation pour retrouver et faire reconnaître à sa juste valeur ces tableaux sauvés aujourd’hui de l’oubli, et qui témoignent de toute une période, très prolifique de l’artiste. Son livre, J.-D. Kirszenbaum (1900-1954), la génération perdue, paru aux éditions d’art Somogy et l’exposition des oeuvres de l’artiste prévue prochainement au musée Beit Hatefoutsoth de Tel-Aviv sont le fruit d’un travail de longue haleine, et rendent un bel hommage au peintre. Entretien.

Retour à l’enfance. Kirszenbaum est issu d’une famille très religieuse. Comment passe-t-on de la vie du heder à une vie de bohème et aux écoles d’art allemandes des années d’avant-guerre ? 

Mon grand-oncle est né en 1900. Il a étudié au heder pendant plusieurs années. Il était doué pour la peinture et le dessin. Il a ensuite fréquenté le mouvement Hashomer Hatsaïr, puis a quitté le monde purement religieux. Vers 1920, ses parents l’aident à quitter la Pologne. Mais il garde toujours une image vivace de son petit village et du heder.

C’est à partir de cette date qu’il rejoint les mouvements socialistes et révolutionnaires proches des communistes. Le retour à la religion se fera beaucoup plus tard, avec une dimension surtout humanitaire. Dans ses peintures, on retrouve à ce moment-là la figure du messie, qui symbolise l’espoir, et celle de Jésus qui est associé, elle, au désespoir, et qui interroge : « Dieu, pourquoi nous as-tu quittés ? » 

« J.-D. Kirszenbaum (1900-1954), la génération perdue » a d’abord été exposée au musée d’art d’Ein Harod. L’exposition de Beit Hatefoutsoth est-elle identique ou bien a-t-elle été modifiée ? 

L’exposition a été modifiée. D’autres tableaux ont été ajoutés. Ils sont arrivés plus tard et ont été présentés à Beit Hatefoutsoth. Ce sont des oeuvres cachées qui proviennent notamment de Hollande et de la Collection nationale française.

Que reste-t-il des tableaux d’avant-guerre de Kirszenbaum ? Après la destruction des 600 toiles par les nazis, avez-vous pu retrouver des oeuvres ? 

On a retrouvé une petite partie des tableaux, au musée Frans Hals de Haarlem, en Hollande, en Allemagne, et Alix de Rothschild a légué au musée Rothschild sa collection privée. Mon grand-oncle a été un grand caricaturiste et une soixantaine de ses dessins ont été retrouvés dans les journaux de l’époque. Ils sont signés « Duwdivani », « le cerisier » qui est aussi la signification de Kirszenbaum en allemand… 

De quelle manière Kirszenbaum a-til été influencé par ses passages à l’école de Weimar et surtout par celle de Berlin ? Quels ont été leurs apports dans une oeuvre très centrée sur son monde intérieur, et nostalgique ? 

On peut voir dans les tableaux des années trente l’influence cubiste.

L’expressionnisme allemand l’a aussi inspiré. A l’Ecole de Paris, il est allé à la rencontre de l’impressionnisme, puis vers la fin de sa vie il est passé à l’art abstrait.

Il y a une évolution continue, avec des thèmes récurrents, dont celui du shtetl.

Dans l’exposition et dans mon livre on trouve un parallèle entre l’une de ses peintures intitulée Le messie arrive dans le petit village et une oeuvre d’Ensor Jésus qui arrive à Bruxelles. Là encore, on retrouve l’évocation d’un Dieu universel.

Kirszenbaum vous a en quelque sorte investi d’une mission. Lui redonner une place au sein des artistes juifs de l’époque. Comment l’avez-vous appréhendée ? 

J’ai fait des recherches au musée d’Israël, de Tel-Aviv, et dans des établissements d’Europe. En fouillant leurs entrepôts et leurs caves j’ai retrouvé de très belles peintures, jamais montrées au public. Il y a tant de peintres inconnus datant de l’époque de la Shoah… D’où ce livre qui parle de génération perdue. Kirszenbaum est très représentatif de ces hommes d’art qui ont disparu ensuite aux yeux du public. L’exposition et le livre correspondent au début d’une recherche qui, j’espère, va évoluer et se développer encore. Il n’y a pas aujourd’hui de musée ou de fondation qui s’occupe du sujet. Peutêtre que Yad Vashem va se pencher dessus.

Survivre et créer dans des conditions défavorables, dans l’influence du Berlin avant-gardiste, de quelle façon cela marque-t-il l’oeuvre de Kirszenbaum ? Y a-t-il un tableau qui exprime cette inquiétude, ce pessimisme, caractéristique de l’expressionnisme allemand ? 

Il existe un tableau très dur qui représente un incendie à Berlin, avec un personnage qui s’en échappe. Il fait penser au Cri de Munch. Kirszenbaum s’est enfui d’Allemagne et il exprime ici un désespoir terrible, comme une vision de ce qui va se passer. Le musée d’Israël nous a prêté cette toile pour l’exposition.

Comment Kirszenbaum a-t-il pu faire le deuil de son oeuvre détruite ? Il y a eu le soutien d’Alix de Rothschild après-guerre. Mais à quel moment a-t-il eu ce déclic qui lui a permis de repeindre à nouveau, et d’enseigner ? 

Mon grand-oncle était tout à fait désespéré après la guerre. Il essaie de vendre des peintures, puis Alix de Rothschild qui aidait des hommes d’art dans tous les domaines est intervenue. A un moment donné il vivait même en partie chez eux, et enseignait la peinture à la mère de David de Rothschild. Des peintures monumentales ont été réalisées pour leur maison. Elles ont été retrouvées ici au musée de Tel-Aviv, après étude de mes archives. Ces trois tableaux, qui forment un triptyque, font partie de l’exposition et représentent Moïse, Jérémie et Elie. Ce qui est passionnant dans cette recherche, c’est qu’on arrive à des trouvailles spectaculaires.

Ces peintures datent de 1947. Ensuite Alix l’a aidé à quitter la France. Il exposera au Brésil, c’est une période, avec aussi le Maroc et l’Italie, où il repeint, et où il revit.

Une exposition itinérante est aujourd’hui prévue en Pologne. Paris, Berlin et Londres sont aussi au programme. Le début d’un long processus qui récompense des recherches amorcées depuis 1996… « 

J.-D. Kirszenbaum (1900-1954), la génération perdue » Exposition au musée Beit Hatefoutsoth de Ramat-Aviv, du 12 juillet au 30 octobre.


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