Alceste à bicyclette

Le challenge de la confrontation avec « l’autre » : miroir et révélateur.

By KATHIE KRIEGEL
March 12, 2013 14:32
Alceste à bicyclette

23 521. (photo credit: Dr)

Après Les Femmes du 6e étage, Philippe Le Guay est de retour en Israël pour présenter son nouveau film Alceste à bicyclette au festival du film français.

Gauthier Valence, interprété par Lambert Wilson, est un acteur populaire de série TV. Il vient surprendre dans sa retraite son ami Serge Tanneur (interprété par Fabrice Luchini), lequel s’est retiré du monde et des feux de la rampe.

Son but est de le convaincre de remonter sur les planches, pour jouer Le Misanthrope avec lui. Un défi de taille, qui a de quoi éveiller l’appétit des deux hommes. Serge lui accorde une semaine de répétitions enfiévrées, au terme desquelles il promet de donner sa réponse.

C’est un film riche, tout en finesse, que Philippe Le Guay, à fleur de peau, signe ici et dans lequel il pose un regard d’amour sur ses personnages. Un film d’humour aussi, qui offre le privilège d’assister à « la cuisine intérieure » de l’acteur en travail, aux prises avec un rôle et un partenaire.

Mais lequel de Gauthier ou de Serge se montrera-t-il le plus digne de donner vie au personnage d’Alceste, cet homme entier et sincère, en quête de vérité ? L’irruption de ce projet théâtral, vient bouleverser leurs vies et les sortir de leurs trajectoires. Le vernis craque et ce sont deux êtres mis à nu qui émergent, fragiles… et seuls. Mais n’est-ce pas là le destin de tout Misanthrope ? Entretien avec un réalisateur passionné.

Il y a encore Fabrice Luchini dans ce film : c’est votre Jean-Pierre Léaud ? 
A la différence de Truffaut, je n’ai pas d’identification avec mon personnage. Ce qui m’intéresse, ce sont les sentiments qui agitent l’acteur et l’homme, et qui me sont étrangers. Ce en quoi il est « autre ». En me mesurant à lui, j’expérimente quelque chose de mystérieux, d’imprévisible. Luchini a une force lyrique. Et il est aussi violent parfois, ce n’est pas un personnage de confort. En allant vers un autre, différent, je me rencontre. C’est la différence qui amène à la connaissance de soi, c’est ce qui résiste. 

Un des thèmes du film, c’est l’amitié et la trahison.
Qu’est-ce qui anime le personnage joué par Lambert Wilson lorsqu’il vient arracher Luchini à sa retraite pour jouer Le Misanthrope. Est-ce vraiment une démarche désintéressée et amicale ? 
Lambert Wilson est un acteur de télé, qui veut jouir de la notoriété du grand acteur de théâtre qu’était Luchini. Un monstre sacré, une pointure comme on dit. En allant vers l’autre, il est en quête d’un vernis culturel. Luchini, lui, a le système en horreur. Il est content de son renoncement au monde et au métier de comédien. Les deux hommes vont faire l’expérience de l’entente artistique.

Pourquoi avoir fait le choix du Misanthrope ? 
Justement ce qui m’intéressait, c’est la relation entre Alceste et Philinte. Ce qui oppose les deux amis. La rencontre de l’autre dans sa différence et le miroir qu’il nous tend. On se demande toujours s’il vaut mieux dire la vérité ou bien composer avec. Lui faire des entorses. Est-ce que toute vérité est bonne à dire ? C’est une des questions que pose le film.

Une autre question posée, c’est celle de savoir si l’on peut changer la société.
Oui, l’un, Alceste, est un homme qui fait le choix de résister à la bienséance. Il ne veut pas pactiser avec le social, il refuse de se compromettre aux exigences de la vérité. C’est un personnage dont Fabrice Luchini dans le film se sent proche.
Philinte c’est l’amour de soi avec la société. Et bien sûr ils vont être confrontés à leurs limites.

Dès qu’on entend le titre Alceste à bicyclette en référence au Misanthrope on se demande où est la femme… 
Oui, bien sûr, dès qu’il y a deux hommes et une femme les relations s’électrisent. Autant je suis fidèle au couple Alceste- Philinte, autant j’ai écarté le personnage de Célimène qui est une coquette. Et d’Arsinoé aussi. J’ai choisi d’introduire un autre personnage, celui du double féminin d’Alceste. Ce personnage, joué par Maya Sansa, est en train de divorcer, elle va mal, elle est en colère, elle pense que tout le monde trahit tout le monde, qu’on va tous mourir. C’est Alceste en pire. Car il n’y a pas de rivalité entre les deux hommes autour de cette femme.

On pense à Jules et Jim… 
Oui. Deux hommes, une femme et une bicyclette, évidemment on y pense. Je ne l’ai pas fait pour la référence.
Je ne l’écarte pas non plus. Mais le film ne tourne pas autour de la relation homme-femme précisément. Ils sont l’un et l’autre des éléments déclencheurs de la confrontation avec soi-même.

La dualité est un thème universel et en même temps très actuel, est-ce qu’il pourra s’exporter en Israël ? 
Philinte est un vrai pessimiste ; agir sur les choses lui semble vain. D’ailleurs pour Alceste, ce n’est pas tant la société qu’il faut changer que les gens. Pour ma part, je pense qu’il faut essayer de changer les choses, c’est bien. On réfléchit sur le monde et on prend son parti. Ce film devrait avoir une résonance particulière pour le public israélien. Israël est un pays en guerre, c’est sûr que ces questions doivent particulièrement interpeller dans ce contexte.

Quel accueil attendez-vous du public israélien ? 
C’est un très bon public. C’est la deuxième fois que je viens en Israël et je m’en réjouis. Les comédiens du film n’ont pas pu m’accompagner et ils le regrettent beaucoup. Fabrice Luchini est sur les planches à Paris et Lambert Wilson tourne aux Etats-Unis. Il y aura ici, je pense, des résonances aux questions posées par le film.


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