Amy, une flamme dans le vent

L’exposition consacrée à la chanteuse Amy Winehouse au Jewish Museum de Londres, lève le voile sur la vie tourmentée de l’artiste.

By ANDREW FRIEDMAN
August 13, 2013 14:21
Amy Whinehouse en concert lors du festival anglais de Glastonbury, 2008.

P17 JFR 370. (photo credit: Reuters)

C’est une couverture du magazine Rolling Stone, en 2007, qui révèle pour la première fois au public la sensualité du visage d’Amy Winehouse, célèbre chanteuse anglaise qui alimentera fortement la polémique au cours de sa brève carrière et décédera le 23 juillet 2011, à l’âge de 27 ans, d’une overdose d’alcool. Les tatouages sur ses bras sont assez extravagants pour détourner l’attention des manchettes qui encadrent la couverture. Puis on découvre ses yeux vides.


Comme sur toutes les autres couvertures de magazines dont elle fait la une tout au long des années 2000 et qui déclinent une personnalité artificielle, dans laquelle il est difficile de reconnaître « une jeune fille juive toute simple du nord de Londres » – selon la description des membres de sa famille –, son regard semble sans vie. Elle n’a que 23 ans sur la photo, mais on dirait les yeux d’une femme de trois fois son âge.

La comparaison avec une autre photo d’elle adolescente, sur laquelle on la voit adossée au balcon du deuxième étage de l’école de théâtre Sylvia Young, un sourire candide aux lèvres, est saisissante. Là encore, ses yeux en disent long, mais ce qu’on y lit ne saurait contraster davantage avec ce qui se dégage de l’image publique de la chanteuse. Sur ce cliché, pris avant qu’Amy Winehouse ne soit aspirée par la spirale infernale qui aura raison d’elle, ses yeux trahissent l’émerveillement et l’excitation propre aux adolescents de son âge, à l’heure où elle ne sait rien encore du succès que son fulgurant futur lui réserve, et que son appétit de vivre est loin de laisser présager jusqu’à quelles extrémités sa vie la conduira.

L’importance du cocon


L’exposition actuellement à l’affiche du Musée juif de Londres est co-organisée par son frère Alex, et s’inscrit dans un ensemble de manifestations organisées par la famille pour commémorer ce qui aurait dû être le 30e anniversaire de la chanteuse, ce 14 septembre prochain. Intitulée Amy Winehouse, un portrait de famille, elle a pour objet de révéler l’autre versant de la personnalité trouble de l’artiste, une Amy plus intime, aux antipodes de l’image stéréotypée de son personnage public. Sa correspondance, des vêtements, des documents scolaires, des récompenses et autres effets personnels sont offerts à la curiosité du public. Mais ce sont les photographies surtout qui trahissent de façon aiguë, l’hiatus qu’il y avait entre ces deux pôles d’une Amy déchirée.


Cette invitation au voyage dans sa brève existence, s’ouvre sur un arbre généalogique qui couvre cinq générations. Son arrière-grand-père, Ben Winehouse, un barbier qui appartenait à la classe ouvrière de l’East End de Londres, émigre de sa Biélorussie natale au XIXe siècle pour fonder une famille en Angleterre. Cynthia, la grand-mère paternelle d’Amy, dont le prénom est tatoué sur le bras de la chanteuse, est un pilier de la famille, une source de profonde influence et de soutien. « Nan », comme Amy l’appelait, apparaît sur nombre de photographies et documents dans la première section de l’exposition et montre qu’à l’évidence, c’est dans le cocon familial que l’artiste s’est sentie bien dans sa peau.

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C’est d’ailleurs le thème de la famille qui domine l’exposition. Il n’est que de voir ces clichés de petite fille heureuse, espiègle peut-être, mais qui semble en sécurité dans le giron familial, pour se convaincre que c’est au sein de la chaleur d’une famille très soudée qu’elle s’est le plus épanouie. Rien de juif ou presque ne trahit l’appartenance de la famille, à part un portrait de famille à l’occasion de la bar-mitsva d’Alex, en 1992.

Mais les éléments sélectionnés, qui racontent sa jeunesse, dévoilent l’intimité de toute la famille Winehouse en général, et celle de la chanteuse en particulier, et renforcent cette image de jeune femme équilibrée et épanouie au moment où elle entre dans l’adolescence, puis dans l’âge adulte ; notamment des photos de famille et d’école, des souvenirs de ses années de lycée, comme un uniforme scolaire, sa première guitare qui jouxte une photo d’elle en train de jouer dans la chambre de son frère Alex, sa collection de CD des années 1990, et ses disques préférés qui trahissent son goût pour le rétro et sa nostalgie pour une époque révolue.

Le rêve de gloire d’une jeune fille


Un clip vidéo du solo d’Amy dans un spectacle de Sylvia Young en 1997 est encore plus parlant. Sa voix puissante a déjà atteint sa pleine maturité, mais on perçoit l’innocence de sa personnalité d’adolescente, fort attachante, qu’elle aura perdue au fur et mesure de sa carrière. De même, ses premiers écrits d’adolescente, qu’on peut lire dans cette exposition, suggèrent une personnalité qui a soif de grandeur. « Mon rêve est d’être très célèbre », a-t-elle écrit sur sa demande d’audition auprès de Sylvia Young. « Je veux que les gens entendent ma voix pour qu’ils oublient leurs soucis, ne serait-ce que pendant cinq minutes. » L’exposition se divise en deux parties, l’une est celle des années heureuses de sa jeunesse le long du mur de gauche, et l’autre, intitulée l’étoile troublée, court le long du côté droit de la salle. Au fond, une pièce de transition est un hommage aux chanteurs qui l’ont influencée, Frank Sinatra, Ella Fitzgerald, Ray Charles et Louis Armstrong. Leur musique a été choisie comme animation sonore de l’exposition, plutôt que la voix d’alto éraillée et provocatrice de Winehouse.


Mais, en parcourant l’exposition, on ne peut s’empêcher de penser à Candle in the Wind (bougie dans le vent), hommage d’Elton John à une autre jeune artiste torturée, Marilyn Monroe. La solitude a été ton lot/C’est le rôle le plus difficile que tu as eu à jouer/Hollywood a créé une superstar/Et la souffrance a été le prix à payer, chantait la star britannique, en 1973. Des paroles qui semblent avoir été écrites pour Amy Winehouse et lui vont comme un gant.

L’envers du décor


L’exposition n’évoque pas, à dessein, l’envers du décor tumultueux de la vie professionnelle de l’artiste ; son combat avec la drogue, l’alcool, et les scarifications. Pas une seule allusion à sa mort tragique par overdose d’alcool. Les représentants du Musée juif sont sans ambiguïté ; il ne s’agit pas d’un hasard. L’exposition se veut être un hymne à la vie, plutôt que la célébration d’une mort tragique.


« Au départ, l’idée de la famille était de vendre une des robes d’Amy aux enchères afin de recueillir des fonds pour la Fondation Amy Winehouse, une association caritative que la famille a fondé en son nom, destinée à offrir une aide thérapeutique aux toxicomanes », confie Janice Lopatkin, directrice des relations extérieures du Musée. « Notre directrice, Abigail Morris, et la conservatrice du musée, Elizabeth Selby, voulaient aller plus loin comme l’exposition présentée devant vous en témoigne. Il est évident que la famille ne souhaitait pas s’appesantir sur les détails sordides de sa mort, mais plutôt concentrer l’exposition sur la vie de la jeune femme disparue ».

Par conséquent son bref mariage tumultueux avec Blake Fielder-Civil est occulté, pas un mot non plus sur le fait que peu avant sa mort, de nombreux professionnels du spectacle prédisaient que la carrière de Winehouse était sur le déclin. Elle ne produisait plus rien, son dernier album, Back to Black, remontait à 2007, soit quatre ans avant sa mort, et elle avait été huée et obligée de quitter la scène à plusieurs reprises lors de sa dernière tournée de l’hiver 2010-2011 pour être trop ivre et incapable de donner son concert.

Mais son addiction transparaît aussi visiblement qu’un éléphant dans un magasin de porcelaine et elle est l’objet tacite de l’exposition. Il n’est que de l’arpenter pour s’en rendre compte. Les couvertures de magazines, les robes de scène ajustées pour une taille minuscule exposées sont à la fois un hommage à son talent phénoménal et une condamnation sans appel de la férocité d’une culture qui a utilisé les prouesses musicales hors normes de l’artiste, pour la réduire à un sex-symbol pitoyable.

Une identité familiale ambivalente


C’est l’histoire d’une jeune fille et ses rêves de gloire pour lesquels elle paye le prix fort en se confrontant douloureusement à une réalité sordide. A l’évidence, malgré sa brillante ascension au firmament du monde de la chanson au cours de la première décennie de ce siècle, elle n’aspirait qu’à être à la maison avec sa famille, et à échapper au harcèlement des paparazzis, des journalistes de tabloïd et à un manque total de vie privée.

Même adulte, les photos, où elle apparaît la plus heureuse, sont celles sur lesquelles elle est habillée avec simplicité. Un sentiment confirmé par son père dans une citation à l’exposition : « Ses vêtements préférés étaient probablement des trucs qu’elle portait pour traîner à la maison ; pantalons de jogging et T-shirts ».

Finalement, le contraste entre la Amy personnage public et la Amy de la sphère privée soulève des interrogations bien plus qu’il ne fournit de réponse. Par exemple, quelle relation sa famille avait-elle au judaïsme ? D’un côté, les Winehouse ont élu domicile à Southgate dans un quartier de banlieue avec une présence juive certes, mais loin d’être significative. De l’autre, Amy qualifie sa famille de traditionaliste alors qu’aucun des enfants ne fréquentera une école juive et qu’un livre de Snoopy, dont la légende indique qu’il fut un cadeau de Noël de son enfance, est exposé à côté d’une photo de la bar-mitsva de son frère.

Rien ne laisse à penser que les filles de la famille ont fait elles aussi, leur bat-mitsva. Le fait que le judaïsme n’ait jamais inspiré aucun de ses textes ni de ses chansons est peut-être davantage révélateur de sa relation au judaïsme à moins que cela ne soit justement significatif du clivage entre sa vie privée et son personnage public.

Amy la fille, Amy la sœur


De plus, nul doute que le but de cette exposition – outre la volonté de la famille de rendre hommage à leur chère disparue – est aussi de réhabiliter l’image de la chanteuse quelque peu écornée par sa mort tragique. Mais elle laisse supposer que la famille cherche à s’enfermer dans un déni de réalité quant au sérieux de l’addiction de l’artiste. Aucune allusion n’est faite au divorce de ses parents en 1992, ni au choc émotionnel que cet événement traumatisant a pu représenter pour la petite fille de 9 ans qu’était Amy à l’époque. L’exposition semble clairement une tentative de la famille Winehouse d’immortaliser leur fille et sœur et contribue à soulager le chagrin que nourrit son funeste destin.

En mai dernier, Stefan Skarbek, le producteur de l’album Frank sorti en 2003, avouait pourtant qu’à l’époque, il était évident déjà qu’Amy, alors âgée de 20 ans, montrait des signes flagrants d’addiction. « Dès que j’ai vu Amy, j’ai immédiatement compris qu’elle avait des problèmes avec la drogue », a confié Skarbek au journal The Sun, qui rapporte par ailleurs que Winehouse avait déjà fait une tentative de suicide au moment du divorce de ses parents, et que son comportement autodestructeur, avec scarifications et crises de boulimie, datait de son adolescence.

« Nous avons demandé à la famille de choisir des objets et des photographies qui reflétaient le mieux la Amy qu’ils avaient connue, Amy la fille, Amy la sœur », dit Lopatkin. « C’est la plus grande star filante du milieu des années 2000, mais le fait qu’elle soit morte si jeune a touché beaucoup de gens. Dans son chagrin, la famille a voulu révéler la femme, celle qu’elle connaissait dans l’intimité loin des caméras et des feux de la rampe. Je crois que nous y sommes parvenus ».

La direction du musée espère atteindre les 45 000 visiteurs d’ici la clôture de l’exposition, le 15 septembre prochain. Au cours des 24 heures qui ont suivi l’ouverture, le livre d’or était signé par des visiteurs venus de Norvège, de France, d’Italie et d’Israël. Mais le succès de cette exposition dépasse les chiffres. Le but de la famille étant de rendre hommage et de rendre publique la Amy Winehouse privée qu’ils aimaient.



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