Au musée du Luxembourg

Quand une visite au musée fait du bien à l’âme. Réflexions sur l’art et la notion du beau.

By ITSHAK LURÇAT
August 6, 2013 14:35
4 minute read.
Le Bouquet de Paris.

P24 JFR 370. (photo credit: Chagall)

 
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«Quel bonheur de voir ces tableaux ! », lui dit Julia en sortant de l’exposition Chagall, qui venait d’ouvrir ses portes au musée du Luxembourg. « C’est comme la musique classique, cela fait du bien à l’âme ! Ne trouves-tu pas ? » Ces mots simples réveillèrent en lui le souvenir d’une autre exposition – celle de Matisse, au Grand Palais – qu’ils avaient visitée ensemble, plus de vingt ans auparavant, alors qu’ils étaient tous les deux étudiants à Paris.


L’exposition Chagall était disposée selon un ordre chronologique, qui permettait de suivre l’évolution de l’inspiration de l’artiste : ses débuts en Russie, son séjour parisien avant la première guerre mondiale, son retour au pays natal, puis ses pérégrinations jusqu’aux années de guerre et au-delà. Les tableaux – dont beaucoup lui étaient familiers, pour les avoir souvent vus en reproduction, dans des livres ou sur des cartes postales – avaient ravivé le goût des belles choses qui l’avait toujours habité, mais auquel la vie quotidienne laissait peu d’occasions de s’exprimer.



En sortant du musée, ils prirent un thé, puis firent quelques pas dans les allées du jardin du Luxembourg. S’arrêtant devant la statue de Bourdelle, représentant un Beethoven au visage fermé et délavé par la pluie, dont la tristesse était encore accrue par le temps maussade, inhabituel pour un mois de juin à Paris, il se remémora une rencontre récente avec son amie Aude à Jérusalem. Lorsqu’il lui avait demandé si elle avait déjà assisté aux concerts classiques gratuits, au théâtre de Jérusalem, elle lui avait répondu qu’elle y avait été une seule fois, mais qu’elle avait été déçue.

En effet, le violoniste qui interpr était le trio à cordes de Beethoven était un petit gros moustachu, alors qu’elle se l’était représenté, avant de se rendre au concert, sous les traits d’un beau jeune homme, mince et élancé… L’idée que le violoniste aurait dû être un bel homme, une sorte de prince charmant, avait évidemment quelque chose de naïf et de presque enfantin ! Cela était d’autant plus surprenant dans la bouche d’Aude, que celle-ci manifestait en général une attitude très réservée, et quasiment pudibonde à l’endroit des choses de l’amour.

« Pourtant, cette conception platonicienne de l’adéquation entre le Bien et le Beau n’avait-elle pas son pendant dans le judaïsme également ? » (Au moment même où il se posa tout haut la question, adossé au buste de Beethoven, sous le regard amusé de son amie, il revit soudain la figure de leur professeur de philosophie, Irigoyen, disparu quelques années auparavant mais dont le souvenir était resté vivace, tant il avait marqué plusieurs générations d’étudiants).

« En effet – il poursuivait sa réflexion à voix haute – le Talmud ne parlait-il pas de la beauté d’un de nos Sages, rabbi Yohanan, qui se postait à la sortie du mikvé – le bain rituel fréquenté par les femmes – pour que celles-ci le contemplent et aient de beaux enfants ? » Julia éclata de rire en le voyant mimer le beau rabbin s’exposant au regard des femmes, et l’écho de ce rire juvénile le ramena au temps joyeux où ils s’étaient connus, quand ils fréquentaient une association d’étudiants juifs.

A l’opposé de cette conception juive et platonicienne, l’art occidental avait progressivement renoncé à toute prétention au Bien, et même au Beau. Car, si les tableaux de Chagall – y compris les plus violents, comme ces Crucifixions qui avaient fait scandale à son époque – faisaient du « bien à l’âme », comme disait Julia, que dire de cette autre exposition qui se tenait dans un grand musée parisien, où les objets d’art étaient les portraits photographiques de « martyrs » palestiniens, auteurs de sanglants attentats suicide ? Pouvait-on imaginer un dévoiement plus total de l’art ? Cette pensée assombrit son visage et dissipa le sentiment de joie profonde qui l’avait envahi en visitant l’exposition Chagall aux côtés de la jeune femme.

Le but de l’art n’était pas, en effet, de faire passer un « message » politique ou autre (et encore moins de faire l’apologie du terrorisme !), mais bien d’exprimer le monde intérieur et personnel de l’artiste. En quoi des portraits de terroristes avaient-ils une quelconque valeur artistique ?

En se faisant cette réflexion, alors qu’ils longeaient le bassin du Luxembourg où il avait jadis – c’était il y a si longtemps que cela lui paraissait être dans une autre vie – fait voguer des voiliers en bois, et plus tard emmené ses enfants pour se livrer au même divertissement, il repensa à la prière que Chagall avait adressée à Dieu, quand il était encore un peintre débutant, avant de quitter Vitebsk pour gagner Paris : « Dieu, Toi qui te dissimules dans les nuages, ou derrière la maison du cordonnier, fais que se révèle mon âme, âme douloureuse de gamin bégayant, révèle-moi mon chemin. Je ne voudrais pas être pareil à tous les autres: je veux voir un monde nouveau. » Et Dieu l’avait exaucé ! Non seulement Chagall avait créé un style singulier et vu un monde nouveau, mais il avait été capable de le transmettre avec une force et une originalité qui faisaient de son œuvre l’horizon indépassable de l’art juif au vingtième siècle…

Ce n’est que lorsque Julia – dont le sourire avait gardé toute la fraîcheur de leur jeunesse – lui proposa d’emprunter la sortie rue Médicis, de l’autre côté du Luxembourg, pour rejoindre le Quartier latin et les rues où ils avaient souvent flâné ensemble autrefois, qu’il se dérida enfin et put répondre à sa question: « Oui, tu as entièrement raison ! Cela fait du bien à l’âme… » Et il ajouta, employant une expression hébraïque : « Cela rassasie mon âme ».

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