Au revoir Léa…

Hommage à cette femme, survivante de la Shoah : Léa Gottlieb, décédée à l’âge de 94 ans à Tel-Aviv, le 17 novembre dernier.

By HÉLÈNE SCHOUMANN
December 18, 2012 15:13
Lea Gottlieb

Lea Gottlieb 370. (photo credit: The Jerusalem Post)

 
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J’avais depuis longtemps envie d’écrire un livre sur l’histoire incroyable de Léa Gottlieb et son extraordinaire réussite. Je m’étais souvent demandé comment cette jeune femme arrivée en Israël de Hongrie après-guerre, via les camps de transit à Chypre, sans un sou, avait réussi à construire un empire ; à faire de Gottex plus qu’une simple marque de maillots de bain, un véritable art de vivre. Ma réponse a été « visuelle » et j’ai vite compris que tous les mots de Léa étaient dans sa mode… L’ouvrage que je lui avais consacré, sorti en 2006 aux éditions Assouline, a été traduit en six langues. Aujourd’hui, Léa n’est plus, mais Gottex lui survivra. Je ne regrette qu’une chose : ne pas lui avoir dit au revoir.

J’ai rencontré Léa Gottlieb en 2005. Gottex ne lui appartenait déjà plus, elle l’avait vendu au groupe immobilier Africa Israël, dont le président est un Juif orthodoxe d’origine russe, du nom de Lev Leviev. J’avais été surprise par cette acquisition qui ne correspondait pas vraiment aux critères de décence de la loi juive, et je me demandais comment cet homme haredi de la tête aux pieds pouvait s’accommoder d’une marque qui exhibait de sublimes filles sirènes sur des catalogues en technicolor.

Car là résidait la force de Gottex, Rolls- Royce du maillot de bain. La marque éditait de véritables livres d’art en papier glacé qui présentaient les nouvelles collections et faisaient le tour du monde des modèles célèbres : Claudia Schiffer, Naomi Campbell, Cindy Crawford et plus tard Laetitia Casta ont toutes été les muses de Gottex. Le Néguev, Eilat et le Sinaï servaient de décor à ces photos magnifiques, inspirées par le pays qui avait accueilli la jeune femme en 1949, son mari Armin, et leurs deux petites filles.

La haute couture du maillot de bain

La source d’inspiration de Léa Gottlieb sera la lumière d’Israël et ses couleurs contrastées, le turquoise de la Méditerranée, le jaune d’or du désert, le bleu du lac de Tibériade, le rose des pierres de Jérusalem et les dégradés de vert de Galilée. Autant de reflets qui serviront aux imprimés célèbres des maillots de bain favoris des stars : Lady Diana, Angelina Jolie, la reine Sofia.

Toutes les femmes de l’élégance et de la jet-set ont un jour porté du Gottex, qui dès sa création en 1956 devient un succès international. Le symbole du luxe et de la féminité. Mais aussi une coupe, des matières et toute une déclinaison de vêtements avec des paréos, des robes de plage, des caftans, des jupes longues.

Gottex, considéré comme la haute couture du maillot de bain, s’affirme comme le chouchou des pin-up d’Hollywood et fait d’Elisabeth Taylor son égérie. Pendant la semaine de la mode, en 2004, la marque présente une pièce de collection sertie de diamants estimés à 30 millions de dollars.

Dans ses boutiques en noms propres dans le monde entier, elle a vendu plus d’un million de maillots de bain par an. Israël peut être fier, car avec sa mode, Léa Gottlieb aura été la meilleure ambassadrice du pays dans le monde entier.

Mais par ce bel après-midi de mars, installée avec Léa sur la terrasse de son magnifique penthouse de Tel-Aviv, les souvenirs ne sont plus là, car la terrible maladie dont Léa Gottlieb souffrait avait déjà attaqué sa mémoire. Elle a oublié Gottex. Elle raconte uniquement la Hongrie, les rues ensanglantées, la course pour fuir… L’atmosphère se charge de douleur, Léa est repartie là-bas. Elle ne savait plus qu’elle avait été cette créatrice qui avait inventé un nouveau look, ce qu’on appelle maintenant le « swimwear ».

En 1996, elle avait pourtant confié à un magazine de mode : « Je veux créer tout un monde qui sera décliné autour du maillot de bain » 

De Gottlieb à Gottex 

Elle a lancé la fameuse marque de maillots de bain bleu et blanc.Retour sur le parcours hors du commun de cette pionnière de la mode israélienne.

GREER FAY CASHMAN 

Léa Gottlieb, née Hongroise, est arrivée en Israël avec son mari et ses deux filles en 1949. Peu après la fin de la guerre en Europe, le couple avait fondé dans leur pays natal une fabrique d’imperméables. Ils chercheront à l’exporter en Israël, mais rencontrent des difficultés, dues, surtout, à l’absence quasi-totale de pluie au pays du sel et du miel.

A la fermeture de la petite compagnie, le couple, toujours décidé à créer des vêtements pour l’eau, change ses plans pour se consacrer aux maillots de bain. Gottex voit le jour en 1956. Le style nouveau et élégant créé par la marque captive les professionnels de la mode et les acheteurs de l’étranger.

Peu de temps après sa création, Gottex devient un acteur incontournable de la vente de maillots de bain et ce, non seulement en Israël, mais aussi comme exportateur, vendant ses pièces à plus de 80 pays.

Léa ou « Lady Lea », comme on l’appelait dans le milieu, était la styliste en chef de la compagnie. Elle étend ses créations aux accessoires de bain, qui deviennent bientôt très populaires. Ses ensembles maillots de bain, paréos, caftans, tuniques, jupes, pantalons et même vestes, le tout s’accordant, font fureur. Gottlieb aime les fleurs. Elles l’ont aidée à se cacher des nazis dans sa Hongrie natale, et lui ont donc sauvé la vie.

Pendant la guerre, plusieurs emplois clandestins lui ont permis de nourrir ses deux petites filles, Miriam et Judith. Mais son apparence, très juive, est difficile à cacher.

Afin de passer inaperçue, Léa cachait son visage dans un bouquet de fleurs imposant.

Lorsqu’en chemin elle rencontrait des nazis, ils la prenaient simplement pour une fille de la campagne. Ses collections seront, par la suite, très fleuries, particulièrement d’Hibiscus, qu’elle porte dans son coeur.

Mais ses pièces sont aussi très « géométriques ». La créatrice aime ajouter des carrés, lignes ou bandes, qui jaillissent dans tous les sens, dans un mouvement des plus intrigants. « Sophistication » est le mot d’ordre. L’extravagance aussi était au rendezvous également.

Après l’horreur, les honneurs

Les plus grandes stars adoraient être vues à ses défilés. Ses catalogues, créés par Turnowsky et photographiés par Ben Lam, constituent en eux-mêmes de véritables oeuvres d’art. Gottlieb était la « grande dame » de l’institut d’exportation d’Israël pour la division textile et mode.

A cette époque, les « semaines de la mode » avaient lieu deux fois par an. Eté ou hiver, peu importait pour les acheteurs étrangers, même s’il s’agissait de maillots de bain. Les acheteurs des pays de l’hémisphère Sud achetaient en hiver, et les pays du Nord commandaient à l’avance pour l’été. Le carnet de commandes était toujours plein.

Il y a quatre ans, lors d’une exposition à Yad Vashem en hommage aux rescapés de la Shoah qui ont joué un rôle important dans le développement d’Israël, sur le plan culturel, économique, ou sécuritaire, Léa Gottlieb a été largement mise en valeur. L’exposition lui a consacré un espace important. En 1982, elle avait reçu le titre de membre d’honneur de l’école Shenkar, d’ingénierie et de mode.

Elle soutenait aussi activement l’académie de Bezalel.

Parmi ses clientes préférées : la princesse Diana, pour qui elle organisa un défilé à Londres. Mais parmi les stars fans de Gottex, il faut aussi noter Brooke Shields, qui eut la chance d’avoir un show privé, et Nancy Kissinger, la femme de l’ancien secrétaire d’Etat américain. Sans oublier Elizabeth Taylor, qui aimait arborer les maillots de la marque ainsi que ses accessoires, ou Ofra Haza, dont le caftan yéménite made in Gottlieb était bien connu. Aucune grande de ce monde ne se passait d’un Gottex dans sa garde-robe.

Après la mort de son mari en 1995, qui s’occupait de la branche commerciale du groupe, la fortune de Gottlieb est lapidée.

Léa n’a d’autre choix que de vendre le bien familial, en 1997, à Lev Leviev. Et perd sa fille d’un cancer, peu après. Mais Léa n’a pas dit son dernier mot. Une fois la clause de nonconcurrence avec Gottex expirée, elle lance, à l’âge de 85 ans, la marque de maillot de bain qui porte son nom. Et continuera à vivre de sa passion, jusqu’à ce que la mort ne vienne lui lécher le visage.

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