Chroniques intimes d’un pays : une journaliste raconte

Pour les inconditionnels d’Israël, ou ceux qui méconnaissent totalement le pays.

P24 JFR 370 (photo credit: DR)
P24 JFR 370
(photo credit: DR)

Katy Bisraor, qu’est ce qui a été à l’origine de ce livre ? 

Jesuis journaliste en Israël depuis 30 ans. J’ai fait de la radio dans beaucoupde médias. J’ai constaté un jour que j’avais gardé environ 80 % de mesreportages et que je n’en n’avais utilisé que 10 % pour les articles rendus. Aufil des ans, j’ai accumulé beaucoup de matière, des caisses entières. J’aicommencé par faire un blog sur la plateforme WordPress.

Cela m’a permis de faire un premier tri. Dans ce blog une partie des donnéesétait accessible à tous et l’autre à des personnes choisies. Ce sont comme mescarnets de travail en ligne. Ce blog a immédiatement connu un grand succès.

Mais faire un livre me permettait, avec une petite pointe de nostalgie derevenir au journalisme d’antan, à l’écrit, celui qu’on garde, dont les pagesjaunissent dans une bibliothèque. Alors que le virtuel est plus volatile. Cetexte est composé de strates et chaque chronique est comme un instantané prissur le vif, qu’il soit question d’une personne, d’un lieu, d’un moment, d’uneodeur, et j’ai voulu les partager comme on se passe des photos.

Pourquoi cette dédicace ? 

C’est en relation avec la mort de mon père. Ledépart du père a créé un arrêt sur image. Un homme d’une autre époque, un sage,large d’esprit avec une grande culture m’a quitté. Peut-être que pour un hommecomme lui, un livre s’offrait davantage à la dédicace qu’un blog Web. Parce quec’est sa disparition qui a créé un espace-temps propice à l’émergence de l’idéedu livre et à la nécessité de le voir se concrétiser. Le journalisme, c’estl’immédiateté, avec le livre, au contraire, on peut remonter le temps lire etrelire.

Pourquoi des chroniques ? 

J’ai voulu raconter ce que j’ai vu. Je veux laisserau lecteur son libre arbitre. Ne pas induire d’idées fausses. Par exemple pource qui concerne les Arabes et les Juifs : j’ai constaté une coexistence defacto dans une certaine forme d’ignorance.

Une ignorance paisible, dépassionnée. Le vivre ensemble est obligatoire.Personne n’a envie de se battre. Avec le temps, Israël a créé sur le terrainune réalité : à chacun sa colline.

Et chacune des deux parties souhaite que les limites soient respectées : pas demariages mixtes, des relations limitées à l’essentiel. Et ça marche. La terreest à ceux qui l’habitent. Le lieu fait l’homme.

La langue aussi est un lieu de vivre ensemble. Le terrain – de facto –n’entraîne-t-il pas une porosité entre l’hébreu et l’arabe ? 

Le langage utiliséinconsciemment révèle quelque chose de très profond. Par exemple l’argot arabene contient aucun mot d’hébreu.

Vous voulez dire qu’il y a rejet ? 

En tout cas l’arabe ne se laisse paspénétrer, je dirais. En revanche, l’hébreu que parle l’Israélien est truffé delocutions ou expressions empruntées à l’arabe.

Et la plupart de ceux qui utilisent ces termes ne le savent pas : Sababa, Ahla,par exemple. Et quand ils disent Ouallah, pour exprimer un contentement mêléd’étonnement, ils ignorent que l’expression désigne le dieu de l’islam.Introduire le langage de l’autre dans le sien, c’est lui faire une place. Mêmesi la jeunesse israélienne est à droite, dans les faits, les Palestiniens sontdéjà acceptés. Il faut faire avec, c’est une donnée intégrée. Par contre enface, ce n’est pas le cas, sauf dans les milieux arabes éclairés. Il y a toutun processus de maturité à faire qu’ils sont loin d’avoir accompli, pourpouvoir en arriver à ce niveau de tolérance.

Comment ce premier opus est-il reçu ? 

Très bien. Mais c’est aussi le livred’un éditeur. Nous avons cheminé ensemble et c’était formidable d’être portéepar un éditeur qui y croit. En France, nous en sommes déjà à la deuxièmeédition. J’aimerais que le livre rencontre aussi des non-juifs. Le devoir estun journal canadien, l’équivalent du journal Le Monde, qui préparait uneédition spéciale pour les 20 ans des accords d’Oslo. Ils ont fait leur dossierà travers le regard du livre. C’est une grande satisfaction.

Ce livre vous a-t-il changée ? 

Nul doute qu’un livre est un chemin intérieur.Ce livre ne m’a pas changée, mais j’ai appris avec lui. L’écriture a sonindépendance, c’est comme une personne qui grandit en dehors de nous. Quand jel’ai relu, le livre m’a regardée ! Il ne m’était pas à 100 % connu. Un livreacquiert une autonomie.

Par moments, on a l’impression d’en lire un autre que celui qu’on pensait avoirécrit, à d’autres passages on le reconnaît.

Quand j’ai relu le texte sur le Yéménite, c’était comme si ce n’était pas moiqui l’avais écrit. Le moment de la relecture m’a renvoyée à la rencontre aveccet homme et je me suis dit « oui c’est tout lui, ça », et j’ai été confirméedans la justesse de mon regard.

Une âme humaine 

Mieux que n’importe quel guide touristique saurait le faire, celivre est une invitation au voyage. Il provoque l’irrépressible envie de semettre en route, toutes affaires cessantes pour emboîter le pas à Katy BisraorAyache.

Avec son oeil aigu habitué à saisir l’instant dans ce qu’il a de singulier,l’auteure nous livre ses chroniques, comme on ouvre les pages de son précieuxalbum de famille, pour le partager avec un ami intime. On croit connaîtreIsraël comme sa poche et on découvrira étonné qu’on n’en n’a pas encore fait letour. Que l’on s’en tienne loin, malgré la distance, on en pénétrera le coeuret l’intimité, comme si on y était.

On y rencontrera un juif Inca, une convertie, un Yéménite, Molière enjudéo-marocain, de la neige dans le Néguev, de la pop liturgique, des vins «haute-couture » et des microcuvées nées sur de minuscules surfaces, la Mimounadu secret, le ménage du Messie du 9 Av, la machine à écrire d’Amos Oz, le juifdu Tzar, l’épique naissance du nom Olmert et bien d’autres étrangetés.

On peut regretter le manque de goût de la couverture du livre qui n’annonce enrien la richesse de son contenu généreux. Le regard est journalistique, maisl’auteure ne renonce pas pour autant à la beauté du style. « En direct d’Israël», est un livre à conserver précieusement pour le reprendre comme on revoit unami, pour le visiteur de passage qui y plongera le nez à son tour, ou pour unignorant auquel on voudra ouvrir les yeux et le coeur. Le journalisme n’a pasdesséché celui de Katy Bisraor qui a gardé toute la fraîcheur de la jeunesse. Sonoeil neuf et curieux à l’affût de ce qui peut nous faire grandir est enempathie totale avec ses sujets. Son âme humaine vibrante, partie en quête de l’Autre,des lieux qu’ils habitent, des fêtes qui les réunissent et des odeurs et dessaveurs qui les enveloppent tous, nous prend la main pour notre plus grandbonheur.

Katy Bisraor Ayache, En direct d’Israël. Chroniques intimes d’un pays, unejournaliste raconte, Editions In Press.