Déjeuner sur le mont Sion

Quand deux écrivains israéliens se rencontrent, ils se racontent leurs histoires... d’écrivains.

By ITSHAK LURÇAT
July 9, 2013 18:23
La terre sainte.

P24 JFR 370. (photo credit: Wikipédia)

 
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Il arriva très en avance au rendez-vous, selon une habitude bien ancrée et, après avoir fait le tour du lobby de l’hôtel, d’où l’on avait une vue imprenable sur les murailles de la Vieille Ville et sur la vallée de la Géhenne en contrebas, il s’installa dans un fauteuil en attendant l’arrivée de l’éditeur. Au bout d’un quart d’heure il alla interroger le réceptionniste, un Arabe chrétien parlant parfaitement l’hébreu qui lui dit que le déjeuner avait lieu dans les salons King David, à l’extrémité d’un long couloir traversant tout l’hôtel, construit en longueur à flanc de colline, face au mont Sion.

Ce n’est qu’une fois arrivé à la porte du salon qu’il se rendit compte de son erreur, en voyant les dizaines de personnes qui se pressaient devant l’entrée, arborant un badge avec leur nom et celui de l’association qu’elles représentaient. Lorsque l’éditeur l’avait convié à ce déjeuner – «pour faire connaissance avec les auteurs de la Fondation», avait-il précisé – il avait naïvement pensé qu’ils seraient cinq, six, peut-être dix personnes au grand maximum ! En entrant dans la salle, il réalisa que les auteurs en question n’occupaient qu’une petite table dans le fond, entourée d’une dizaine d’autres, où étaient déjà installés de nombreux convives, liés de près ou de loin à la Fondation.

Cela lui fit penser à une anecdote qu’un ami lui avait récemment rapportée au sujet d’un intellectuel juif parisien. Celui-ci avait été invité quelques mois auparavant à un dîner à Jérusalem par le Premier ministre de l’Etat d’Israël en personne. Persuadé qu’il allait passer la soirée en tête-à-tête avec le chef d’Etat, notre philosophe se réjouissait déjà, pensant davantage aux photographies qui seraient immanquablement publiées sur Internet et dans la rubrique « people » des grands quotidiens, qu’au contenu de leur conversation...

Quelle ne fut pas sa déconvenue lorsqu’il apprit, juste avant d’arriver à la résidence du Premier ministre, qu’il n’était qu’un invité parmi une trentaine d’intellectuels et d’hommes de lettres juifs français ! A l’époque, quand l’ami qui avait servi de chauffeur et de guide à l’écrivain parisien lui avait rapporté cette anecdote croustillante, il s’était bien régalé, se moquant de la mégalomanie de celui-ci. Voilà bien, pensa-t- il, la vanité de ces intellectuels médiatiques ! Le philosophe était tellement imbu de lui- même qu’il n’avait pas douté un instant que le Premier ministre de notre petit pays – qui se débattait entre mille problèmes, allant de sa coalition gouvernementale aux risques de guerre et aux menaces incessantes – allait lui consacrer un dîner tout entier en tête-à-tête.

A présent, il se trouvait dans une situation analogue et il pouvait se mettre à la place du philosophe. Certes, il n’avait pas rendez-vous avec le Premier ministre, mais seulement avec le responsable des auteurs de la Fondation... Mais il avait secrètement espéré que ce dernier lui proposerait de publier un recueil de nouvelles ayant pour cadre Jérusalem, et que l’invitation à ce déjeuner face au mont Sion était un prélude de bon augure en vue de cette publication.

Or, non seulement l’éditeur ne lui proposa rien, mais ils purent à peine échanger quelques mots, car il était sans cesse en train d’aller d’un endroit à un autre, papillonnant entre les nombreux invités, et il ne resta que très peu de temps attablé, laissant son assiette à moitié pleine. Au lieu de l’entretien escompté et de l’hypothétique promesse de publication qui miroitait déjà dans son esprit, il dut se contenter d’échanger des banalités avec les autres convives : « Adieu veau, vache, cochon, couvée ! » Ce déjeuner aurait été une déception totale, n’eût été la présence d’une jeune Française assise à côté de lui, Alice. Elle était arrivée quelques années auparavant en Israël et venait de publier un livre, où elle relatait avec humour son départ impromptu et son intégration dans le pays où coulent le lait et le miel. Alors qu’ils faisaient tous deux la queue au buffet, elle lui déclara, en jouant des coudes pour remplir son assiette : « Dans la vie, il faut oser! C’est ma philosophie personnelle, même si je suis plutôt timide de nature... » « Excellente devise ! », lui répondit-il en essayant tant bien que mal de se glisser lui aussi entre les convives pour s’approcher du buffet. Il avait toujours admiré secrètement ce trait de caractère qui lui faisait cruellement défaut : la Houtspa... En hébreu, ce mot désignait un défaut largement répandu, mais à ses yeux c’était plutôt une qualité. Avec l’expérience de vingt ans passés en Israël, il se rendait compte que c’était sans doute ce qui lui avait manqué pour percer. Les dons naturels ne suffisaient pas et, très souvent, avait-il constaté, des gens médiocres réussissaient mieux que d’autres plus doués, simplement à force de persévérance et d’entregent.

Plongé dans ses réflexions douces- amères, il sursauta lorsque sa voisine de table l’interpella bruyamment, prenant à partie les autres écrivains : « Et vous, ne vouliez-vous pas publier un livre avec la Fondation ? » Il bredouilla quelques mots incompréhensibles, puis s’excusa et se leva pour aller chercher un dessert. Cette Alice avait le don de mettre les pieds dans le plat ! Il ne lui en voulait pas, pourtant, car sa personnalité ingénue et pétillante lui plaisait : elle savait comment accaparer la conversation et aucun obstacle, pas même son hébreu encore hésitant, ne semblait l’arrêter.

Après le dessert, ils sortirent ensemble de l’hôtel et firent à pied le trajet jusqu’à Baka, le quartier où il habitait, au sud de Jérusalem. En chemin, elle lui raconta comment elle était devenue écrivain et avait fini par publier son premier roman, après de nombreuses tentatives infructueuses et plusieurs manuscrits relégués au fond d’un tiroir.

« De chaque rencontre » – avait dit un rabbin dont le nom lui échappait – « il y a une leçon à tirer ». En l’occurrence, la leçon était claire : il fallait prendre exemple sur la persévérance de cette jeune femme et ne pas renoncer. Il raccompagna Alice jusqu’à l’arrêt d’autobus et ils se quittèrent en promettant de se revoir.


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