« Dans de nombreux pays du monde arabe, la haine du juif est omniprésente »

Entretien avec l’écrivain français Guy Millière sur le couple antisémitisme/antisionisme, et la stratégie à adopter face à des régimes islamistes aux prises avec leur « effondrement » annoncé.

By YOHAV OREMIATZKI
August 27, 2013 18:14
Guy Millière, un auteur controversé.

p24 JFR 370. (photo credit: DR)


« Aujourd’hui, […], nul ne coud plus d’étoile sur les vêtements des Juifs où que ce soit sur terre, mais une étoile jaune plus immense est dessinée qui vient surplomber un pays et un peuple. » Dans L’Etat à l’étoile jaune (Tatamis, 2013), l’universitaire, économiste et géopolitologue non consensuel Guy Millière, défend une vision répétitive de l’histoire du peuple juif, en matérialisant un fil rouge entre la haine bimillénaire des Juifs et la « haine d’Israël », symbolisée par une étoile jaune invisible. Ce défenseur de la politique internationale de George W. Bush et admirateur d’Itzhak Shamir estime que les occidentaux, les gauches américaine et israélienne, pratiquent l’auto-aveuglement, que ce soit sur la montée de l’islam radical en Europe et dans le monde, comme sur la volonté de l’Autorité palestinienne de signer une paix durable avec Israël. Entretien. 

Quelle est votre expérience personnelle en Israël ?
Je suis d’abord passé « de l’autre côté du miroir ». Il y a maintenant 40 ans, je travaillais dans le cinéma. J’avais rencontré Jean-Luc Godard qui m’avait dit : « si tu veux voir de vrais résistants, va voir des Palestiniens ». Une fois à Beyrouth, je suis allé au camp de Bourj el-Barajneh. Des dirigeants palestiniens m’ont invité à voir des camps d’entraînement et ce que j’y ai entendu et vu m’a glacé le sang. J’y ai vu des gens qui se réjouissaient de tuer des Juifs, ils ne parlaient pas d’Israéliens. J’y ai vu un entraînement de préadolescents à qui on apprenait à se battre en mimant des égorgements sur des mannequins portant des étoiles de David, sous le regard attendri des parents. L’année suivante, en 1974, j’ai fait le tour d’Israël. J’ai découvert la réalité du pays et je n’ai cessé d’approfondir depuis.

L’antisémitisme violent et radical existe. Mais à vous lire, on est presque revenu au Troisième Reich. Vous semblez passer de : beaucoup de musulmans veulent du mal aux Juifs, à tous les musulmans veulent tuer les Juifs.
Tous les musulmans ne veulent pas tuer les Juifs, mais la vie des Juifs européens est devenue dangereuse. L’inquiétude est très répandue. Aux Etats-Unis, il n’est pas dangereux de se balader avec une kippa. Mais pas besoin d’aller loin pour trouver de l’antisémitisme. Ma fille qui est en 5e connaît la seule petite fille juive de son collège qui se fait frapper et appeler « la juive ».

L’Etat à l’étoile jaune assimile nazisme et islamisme. Or, la plupart des régimes islamistes n’ont plus de Juifs, à l’exception de l’Iran où, même si la réalité est brutale, on n’est pas promis à la mort par naissance comme sous Hitler. Pourquoi ne pas faire le distinguo entre ces haines différentes ? 
Avant d’aller à Beyrouth, j’étais passé par Damas. Les Juifs y étaient assignés à résidence dans un ghetto au sens strict. Ils pouvaient être acceptés dans certains pays, à condition d’être en position de dimi, de sujétion. Dans de nombreux pays du monde arabe, la haine du juif est omniprésente, mais on ne peut pas s’en prendre à eux car ces pays sont judenrein.

Vous voulez démontrer que les conditions d’une « Shoah bis » sont réunies. Vous concluez cependant que ça n’aura pas lieu, en prédisant l’écroulement de la civilisation arabo-musulmane.
L’Egypte est l’épicentre de ce qui se dessine actuellement : un chaos résultant largement d’un délitement économique complet. La famine y est imminente. L’effondrement démographique s’y superpose aux 3 autres (économique, social et culturel). La transition démographique est très brutale avec une population nombreuse entre 20 et 30 ans, mais qui a peu d’enfants. Des groupes comme les Frères musulmans rêveraient d’exterminer tous les Juifs. Mais ils n’ont pas les moyens de le faire car Israël est en capacité de se défendre.

Et l’Europe dans tout ça ?
L’Europe serait, elle, assez lâche pour abandonner Israël par étapes. Le dernier vote de la Commission européenne ne reconnaissant de fait que les frontières dites de 1967 le prouve. Si l’islam radical avait plus de moyens, l’Europe se ferait complice d’une destruction, non pas des Juifs d’Europe, mais d’Israël. On dirait : « c’est un drame mais ils l’ont bien cherché ». L’idée qu’Israël est une parenthèse, et qu’il vaut mieux s’entendre avec le monde musulman, est très ancrée dans les chancelleries européennes. En définitive, l’idéal pour l’Europe serait des Juifs totalement assimilés, qui, graduellement, cesseraient d’être Juifs. 

Votre livre reprend la notion de « choc des civilisations ». D’un côté, on a Israël incarnant la quintessence de ce que devraient être les valeurs de l’occident, et de l’autre, les barbares.
Ce n’est pas un rejet des autres civilisations, mais un rejet de la barbarie. Je suis sur la même ligne que Daniel Pipes avec qui j’ai écrit Face à l’Islam Radical (David Reinharc, 2012). Le problème est l’islam radical en tant qu’excroissance de la civilisation musulmane. C’est un islam contaminé par des idées tiers-mondistes, gauchistes, nazies, et venues d’Europe. La solution serait l’émergence d’une instance de modération. Cette modération avait d’ailleurs déjà existé il y a 10 siècles, à l’époque du mutazilisme. Les Etats-Unis prennent aussi une tournure qui ne me plaît pas trop. Mais les valeurs des Pères fondateurs restent ancrées dans l’Amérique de l’intérieur. Ce sont aussi celles de la loi juive : l’éthique de la civilisation occidentale, un rapport à la transcendance, au respect du droit et de l’être humain. 

Quand vous ne parlez pas « d’idiots utiles », les hommes de gauche sont vite taxés de « prurit gauchiste » sous votre plume. Vous partez de Marx, vu comme un des pères de l’antisémitisme, alors que l’historienne et psychanalyste française Elisabeth Roudinesco a montré dans Retour sur la question juive (Albin Michel, 2009) qu’il exécrait toutes les religions, mais pas le Juif en soi.
Marx a pratiqué la haine de soi. Au XIXe siècle, il y a eu la promesse déçue de la fin de l’antisémitisme grâce à l’émancipation. Et finalement, la volonté de développer une forme de rejet du judaïsme de la part d’un certain nombre de Juifs, dont Marx. Les faits sont là : dans La Question juive de Marx, le Juif est clairement assimilé à l’argent. Ensuite, il y a peut-être des gens pour dire qu’il parlait uniquement des Juifs de son époque, mais moi je ne coupe pas les cheveux en 16. » 

Pourquoi aller jusqu’à comparer Barack Obama à des dictateurs sud américains ?
Si Obama était Républicain, il aurait déjà subi une procédure d’impeachment. L’affaire de Benghazi dans laquelle l’ambassadeur des Etats-Unis en Libye a trouvé la mort le 11 septembre 2012 est extrêmement grave. Christopher Stevens a bel et bien été abandonné. Par ailleurs, je note l’utilisation sans précédent aux Etats-Unis de l’IRS (administration fiscale américaine) aux fins de harceler des ennemis politiques et des groupes de soutien à Israël.

Comment évaluez-vous sa politique vis-à-vis d’Israël?
Obama est présentement dans l’expectative. Son objectif était que l’ensemble du monde musulman sunnite passe sous la coupe des Frères pour pouvoir s’entendre avec eux. Une stratégie de base accompagnée d’une politique d’apaisement vis-à-vis de l’Iran des mollahs, de façon à obtenir une coexistence paisible entre l’Iran, les Etats-Unis et les Frères musulmans. Dans ce contexte, l’objectif est de réduire Israël à ses frontières de 1967.
Le second mandat consiste à dire à Israël : « Nous sommes votre grand ami, mais regardez l’énorme vague démocratique dans le monde musulman. Un État palestinien ne vous posera pas de problème, il existera dans le contexte d’un monde musulman sorti de ses frustrations. » Cette stratégie a fonctionné jusqu’au renversement de Mohamed Morsi par l’armée égyptienne qui a été largement financé par l’Arabie Saoudite et les Emirats du Golfe, à l’exception du Qatar. Dans ce contexte, être obnubilé par le conflit israélo-palestinien est une erreur d’analyse. Et vouloir confier un Etat au totalitaire Mahmoud Abbas est une absurdité. Il serait immédiatement submergé par les autres Etats de la région. Si vous aviez une vague de tranquillité, ce serait possible.

L’Etat à l’étoile jaune, Guy Millière, Tatamis, 2013.



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