De l’art et la philosophie à Bethlehem

Le premier film de Youval Adler représentera Israël aux Oscars. Rencontre avec un réalisateur atypique.

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November 12, 2013 14:31
Scène du film Bethlehem

P20 JFR 370. (photo credit: Vered Adir)

 
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Tout terrain. Peu de cinéastes ne se sentent autant à l’aise en évoquant le film Grease qu’Heidegger. En fait, Youval Adler, réalisateur du film Bethlehem, est probablement le seul. Il ne s’attendait pas à un tel succès avec son premier opus. Le film a remporté un grand nombre de prix à travers le monde. Et vient d’être sélectionné pour représenter Israël aux prochains Oscars, dans la catégorie « Meilleur film en langue étrangère ». Un honneur qui lui revient après avoir décroché l’Ophir du meilleur film (équivalent israélien des Césars) en septembre dernier, mais aussi après avoir été acclamé au festival international du film de Venise ainsi qu’aux festivals de Toronto et Telluride.


« C’est presque un film noir, un thriller », dit-il pour introduire son film. Bethlehem raconte l’histoire pleine de suspens d’un adolescent palestinien, informateur pour les services israéliens, et de sa relation complexe avec son responsable au Shin Bet (Agence de sécurité d’Israël). Ces deux personnages sont placés au cœur de l’intrigue, mais leur histoire restitue celle qui se déroule de part et d’autre de la Ligne verte.


C’est la première fois qu’un long-métrage israélien (coécrit ici par Ali Waked) montre la réalité instable de la vie en Judée-Samarie. Les allégeances y changent rapidement, le gouvernement n’a que peu d’autorité dans les affaires courantes et même la milice palestinienne a du mal à être payée.


« C’est le genre de film qui n’essaie pas à tout prix de faire passer un message, mais qui peut exprimer des choses instructives pour le spectateur tout en restant divertissant », avance Adler. Plus surprenante encore, sa réponse sur les films qui ont influencé son style quand il travaillait sur Bethlehem : « Grease. La scène de poursuite à Bethlehem est formellement structurée comme la grande scène de danse dans Grease », précise-t-il. « C’est comme une mise en abyme cinématographique, un film dans le film ».


Un parcours en zigzag


A 44 ans, Adler a un parcours atypique pour un cinéaste. Né et élevé à Herzliya – « Pas la partie sur la plage, la partie avec les bandes de jeunes, c’était West Side Story » –, il a grandi dans une famille d’artistes. Son père fait partie du trio Adler (« meilleur trio d’harmonica au monde », affirment certains). Sa mère, Malka Adler, est romancière et thérapeute familiale. Doué en maths au lycée, il fait son service militaire (dans la maintenance des drones, « rien à voir avec les services secrets »), puis étudie les mathématiques et la physique à l’université, pour ensuite embrasser une carrière d’artiste bien réussie dans la sculpture et la photographie. Son travail est exposé et vendu dans un grand nombre de prestigieuses galeries. Il étudie également la philosophie à Columbia University à New York, décrochant un doctorat dans une branche de la philosophie analytique. « A un moment donné, j’ai tout simplement cessé de créer », explique-t-il. Mais réaliser un film l’a toujours fasciné. Scarface et Apocalypse Now sont ses œuvres de chevet. Il se lance.


Ebaucher un scénario depuis New York


Attiré par la rapidité de la révolution numérique du début des années 2000, il décide de partir de zéro. « Je me suis heurté à la réalité, c’était un processus long et tourmenté. Le but était de me familiariser avec le 7e art et d’apprendre la réalisation grâce à des méthodes artisanales », se souvient-il.


Si, à 20 ans, tout lui réussissait, les choses ont été plus difficiles autour de la trentaine : « J’avais vraiment le sentiment de traverser un désert. Avec le recul, cela paraît logique, j’ai été confronté à ce que Heidegger appelle “le néant” ». Il réalise malgré tout un court-métrage et travaille dur à l’écriture des scénarios. Pour apprendre la direction d’acteurs, il prend des cours à l’Actors Studio de New York et travaille avec des comédiens. « Je regardais Taxicab Confession », une émission de télévision dans laquelle les gens sont filmés à l’arrière d’un taxi. « Je recopiais les dialogues, analysais les différentes attitudes des passagers, puis je demandais aux acteurs de rejouer les scènes », raconte-t-il.


Toute cette préparation finira par lui inspirer confiance et il se lance dans son premier long-métrage. Il choisit son sujet en suivant la seconde Intifada, alors qu’il vit toujours à New York.


« J’ai vu une vidéo de l’exécution d’un informateur palestinien en pleine rue. Les gens réagissaient comme si c’était quelque chose de banal. Ils s’arrêtaient pour regarder et ne semblaient pas être pressés », s’étonne-t-il encore. Adler se fascine pour ces événements. Et s’interroge : « Quel est le rôle des services secrets israéliens ? J’ai décidé de ne pas inventer la réponse et de commencer à enquêter », dit-il. « Mon but était de montrer quelque chose que le public n’avait encore jamais vu ».


Réalisant qu’il a besoin d’un collaborateur, il prend alors contact avec Waked, un journaliste palestinien. Les deux hommes commencent à ébaucher un scénario, souvent via des sessions Skype, car Adler vit toujours à New York.


« J’ai tout de suite apprécié Ali », se remémore-t-il. Journaliste, ce dernier a des contacts dans tous les milieux. « Des militants des Brigades des martyrs d’al-Aqsa lui envoyaient des messages du style : “Nous venons de tirer sur une jeep, ne laissez personne d’autre s’en attribuer le mérite” ». De son côté, Adler rencontre des agents de sécurité israéliens afin de mieux comprendre leur travail. Et découvre l’intimité surprenante entre un informateur et son supérieur. Il s’agit généralement d’une relation à long terme. Les agents lui décrivent le mode de recrutement. « Ils cherchent des gens qui éprouvent un manque, qui ont besoin d’amour, d’attention et de respect. C’est une vraie relation d’exploitation », confie-t-il.


Les agents deviennent presque des substituts parents. « “L’informateur dont j’ai la charge m’appelle jusqu’à 6 fois par jour, je suis comme son psy”, me racontaient-ils. C’est une relation faite d’une réelle intimité mais également d’exploitation ».


Trois stars


Trois stars sont indéniablement nées dans le film d’Adler. La première est Shadi Mari, qui joue Sanfour, l’informateur palestinien adolescent. « C’est un génie, ce gamin », affirme Adler avant d’ajouter : « Il est au cœur du film. Nous l’avons trouvé assez vite. Nous avons commencé à auditionner les enfants acteurs palestiniens et nous avons tout de suite vu qu’il avait quelque chose de spécial ». Le défi suivant était de trouver « un gars israélien qui lui corresponde », pour jouer le rôle de Razi, son contact au Shin Bet. Cet Israélien se devait d’être bon acteur, mais également de parler couramment l’arabe, puisque plus de la moitié du film se passe en cette langue. Tsahi Halevi était un ancien candidat à The Voice en Israël. Ayant passé son adolescence en Egypte, jouer en arabe lui était naturel. Il a remporté le prix Ophir du meilleur second rôle. Sa présence à l’écran, discrète mais sexy, semble lui garantir un avenir de star du cinéma israélien. « Au début, Tsahi ne ressemblait pas à l’image que je me faisais d’un officier des services secrets », admet Adler. « Mais il a cette tranquillité, cette écoute. Ce n’est pas ce que je m’étais imaginé, mais cela fonctionne parfaitement », se réjouit-il.


Troisième acteur à crever l’écran : Hitham Omari. Sa performance intense et menaçante dans la peau de Badawi, un milicien qui devient dangereux lorsqu’il n’est pas payé, est un des temps forts du film. « Il est incroyable, il improvise de manière magistrale », juge Adler.


Côté production, le cinéaste a notamment bénéficié du soutien du Fonds du film de Jérusalem, une nouvelle institution destinée à encourager les tournages dans la capitale. Une aubaine pour Adler : « Il y a quelque chose de fantastique, de beau et d’étonnant dans cette ville. Cet endroit est fou, il y a la folie dans ses pierres ». Salué de toutes parts pour son travail, l’homme ne s’arrête pas à son coup d’essai et travaille déjà sur un nouveau scénario. La philosophie et les arts plastiques ne lui manquent pas. « On peut facilement tourner au puriste dans ces domaines ». Et de sourire : « Mais pas au cinéma… ».


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