En manipulant le papier

Il suffit d’une feuille, et d’un peu de patience. D’un brin de technique. Puis la poésie agit. Le musée de Jaffa fait honneur à l’art de l’origami et du pliage de papier. L’occasion de s’entretenir avec Paul Jackson, origamiste de renommée mondiale

By DAVID STROMBERG
April 7, 2015 15:50
L'artiste Paul Jackson

L'artiste Paul Jackson. (photo credit: DR)


Il est l’un des artistes les plus reconnus en matière d’origami et de pliage de papier. Pourtant, Paul Jackson ne se serait jamais imaginé faire carrière de ses passe-temps favoris. Jusqu’à cet événement qui a changé la donne : « Un beau jour, j’ai montré mes origamis à l’un des professeurs de mon école, une personnalité de haut rang, artiste reconnu et ami de la reine », raconte l’artiste britannique, aujourd’hui âgé de 58 ans. « Il les a regardés et m’a dit que le pliage de papier faisait partie du folklore japonais et que cela devait rester ainsi… Il a alors pris les origamis posés sur la table et les a jetés par terre. Je le remercie tous les jours pour son geste. »

Comme une révélation


Diplômé de l’école d’Art et de Design de Coventry, ainsi que de l’école des Beaux-Arts Slade – deux établissements prestigieux – Jackson reconnaît y avoir acquis la rigueur et un certain goût du risque dans l’expérimentation. Deux qualités indispensables dans la pratique de son art.

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Cependant Jackson réalise bien vite que l’art contemporain bénéficie d’une faible audience, limitée principalement aux galeries d’art, alors que l’origami, lui, est fédérateur. Il attire un très large public, des mathématiciens aux enfants, en passant par les grands-parents et tous ceux qui travaillent dans l’éducation. Cet art touche et intéresse le plus grand nombre, n’en déplaise à son ancien professeur. Jackson comprend à quel point son hobby influence son travail d’artiste, en lui apprenant à suivre certaines règles et à les briser parfois, si nécessaire.
« J’ai alors tourné le dos aux galeries, aux bourses d’étude et aux voyages subventionnés », raconte l’artiste. « A un monde où il faut souvent coucher avec le bon propriétaire de galerie pour être exposé, contraint de se plier au diktat du système ».

A l’époque, le passe-temps de Jackson n’intéresse pas encore grand monde : la Société britannique de l’origami se résume à quelques initiés regroupés dans une même pièce qui confectionnent des origamis. « Ce que l’on faisait n’avait pas grand-chose d’artistique, ce n’était pas très beau, mais c’était sans conteste ingénieux », se souvient Jackson.

Partager son art


En 1981 – période marquée par le chômage et les émeutes en Grande-Bretagne – Jackson quitte donc les beaux-arts. Il écrit à toutes les écoles de design de Londres et leur propose d’animer des séminaires de trois jours sur l’art du pliage de papier. L’accueil est très favorable. Et tandis que ses amis peintres et sculpteurs ont du mal à gagner leur vie, il est tellement sollicité qu’il doit même refuser certaines propositions.

Jackson commence chacun de ses cours en montrant aux étudiants comment faire des éléphants ou des fleurs, des modèles qui plaisent toujours. Puis il passe aux techniques de base du pliage : suivre des schémas et des patrons, répéter les mêmes gestes et manipuler le papier avec précision ; sans oublier les notions indispensables de structure et de flexibilité. Autant d’éléments fondamentaux également requis dans le design.

Dans les années 1980 et 1990, Jackson continue à développer ses cours. Il enseigne dans plus de 50 lycées en Angleterre, mais aussi ailleurs en Europe. Il multiplie les rencontres, tout en développant ses propres techniques de pliage. Lorsqu’il apprend que le peintre Josef Albers, connu pour sa théorie des couleurs, a lui-même enseigné le pliage du papier à l’école du Bauhaus en Allemagne, il réalise que son travail fait partie d’une certaine tradition.

Quand pliage et design se rencontrent


Aujourd’hui, trente ans après, Jackson continue à enseigner à travers l’Europe, aux Etats-Unis et en Asie. Mais il s’est lancé dans une mission bien plus périlleuse : faire profiter l’univers du design de son expertise dans le pliage. Une des techniques qu’il a développées est celle du froissement, qui consiste à froisser et à ouvrir le papier afin de créer quelque chose de plus élastique, ce que ne permet pas le pliage droit. Jackson est également l’auteur d’une trentaine d’ouvrages : l’un d’eux, Techniques de pliage pour designers : de la feuille à la forme, publié en 2011, est rapidement devenu un ouvrage de référence pour les designers.

« Lorsque j’ai commencé, l’idée de faire du pliage dans le design était complètement folle », explique l’artiste.
« Mais aujourd’hui, cette technique y est très répandue. Elle est devenue un outil indispensable dans la manipulation des tissus, du plastique ou du carton. On fait même des plis dans le bois et le métal. Le pliage est un langage incontournable du design partout dans le monde. Je ne suis plus considéré comme le gars excentrique qui parcourt la planète pour enseigner à plier. Pour moi, c’est un peu comme une revanche. »

Un précieux outil éducatif

En 2000, Jackson part s’installer en Israël auprès de celle qui deviendra sa femme, Miri Golan. Les deux partagent la même passion, puisque Golan a fondé en 1992 le Centre israélien de l’origami. Outre la publication de livres en hébreu et en arabe, cet institut organise des conférences et des conventions qui accueillent des artistes en origami venus du monde entier.
Miri Golan utilise ses connaissances et son expérience de l’origami dans les domaines de l’éducation et du comportement. Pendant plus de 20 ans, elle travaille dans une école spécialisée pour enfants à problèmes où l’origami se révèle être un précieux outil thérapeutique. « J’ai une expression », dit-elle. « Quand le papier se plie, les sentiments se déplient. »

Miri Golan remarque que le pliage est propice aux confessions. Après avoir passé du temps à faire des pliages en silence, les enfants lui confient plus facilement leurs problèmes. Car, pour Miri, l’origami a des vertus apaisantes.
Elle a également développé, en étroite collaboration avec son mari, une technique d’apprentissage des mathématiques et de la géométrie à travers les origamis. Le programme, baptisé Origametria, a été approuvé par le ministère de l’Education en 2008. Depuis, Miri enseigne la méthode aux professeurs de mathématiques dans les écoles maternelles et primaires.


Une exposition ouverte à tous


Le couple Jackson a travaillé main dans la main à l’organisation de l’exposition internationale d’Art contemporain du papier, qui vient d’ouvrir ses portes au musée de Jaffa. On peut y admirer les créations de 22 artistes internationaux, et s’initier à cet art à l’aide de projections vidéos, et d’ateliers qui s’adressent à tous, petits et grands, afin d’apprendre les techniques de pliage, de découpe et de froissage du papier.
Parmi les artistes représentés au musée de Jaffa, Vincent Floderer, maître incontesté du froissage : ses créations se veulent à la fois naturelles et organiques, exactement comme si elles avaient poussé sur des arbres, tout en témoignant de structures géométriques spécifiques.

Un espace est également dédié à de grandes figures réalisées à partir d’un seul pliage. « Ces créations », explique Jackson, « utilisent le vocabulaire de formes magnifiques. Contrairement aux autres travaux qui impliquent une séquence de pliages, ces créations sont en quelque sorte des “évènements” uniques ».
« L’un des aspects fascinants du pliage de papier », assure l’artiste, « est qu’il constitue un point de rencontre entre l’art et les mathématiques. Quand vous manipulez une feuille de papier, vous pouvez tracer la figure et la décrire mathématiquement, sans même avoir de connaissances spécifiques. Le pliage est également intéressant pour voir comment les formes utilisent les mathématiques. J’ai parfois un problème avec les mathématiciens qui font de l’art. Mais quand les artistes ajoutent un peu de mathématiques à leurs créations, cela renforce la beauté et la profondeur du résultat. »

Faire travailler ses deux cerveaux


Permettre aux gens, à travers nos ateliers, de manipuler le papier, va bien au-delà de la simple reproduction de modèles. « Nous savons que nous avons un cerveau gauche et un cerveau droit. Le côté gauche est celui de la logique, le côté droit celui de la créativité. Chacun de ces côtés contrôle la main qui se trouve du côté opposé. Le pliage nécessite l’utilisation des deux mains de façon égale, il fait donc travailler le cerveau tout entier », explique Jackson.
Cet art possède, selon lui, un autre atout de taille : il implique un contact direct des doigts avec le matériau de création, à la différence d’autres arts qui nécessitent des outils comme un stylo, un pinceau ou un marteau. Faire quelque chose avec ses mains est très positif sur le plan psychologique : « Quand on ne se sent pas bien, qu’on est un peu triste, le simple fait de fabriquer un cygne par exemple donne un sentiment de satisfaction qui fait beaucoup de bien. La dépression provient souvent d’une déconnexion entre les deux parties du cerveau. Le pliage, qui nécessite la coopération des deux parties, permet de les reconnecter entre elles en les faisant travailler de concert. La recherche a montré que cela permettait aussi de diminuer la pression dans le cerveau. »

Les techniques de pliage, qui possèdent déjà de multiples applications dans les domaines de l’art, du design, de l’éducation et de la psychologie, sont également de plus en plus utilisées dans le domaine scientifique et médical. Les universités américaines mènent des recherches financées à coups de millions de dollars afin de développer ces techniques dans les domaines de l’ingénierie et des sciences.
Ainsi, le pliage se retrouve aussi bien en astronomie qu’en médecine, notamment dans le développement des foies artificiels in vivo : selon ce processus, les protéines se plient de la bonne manière afin de ne pas entraîner de maladies par la suite. Les scientifiques qui travaillent dans ce domaine se servent donc beaucoup des origamis ; un professeur de Montréal inclut même ces derniers dans ses cours sur la protéine.
Mais loin de ces considérations techniques, pour Jackson, la particularité du pliage tient dans quelque chose de très simple : « Le sens et la beauté du pliage résident dans son authenticité. Il procure une grande satisfaction personnelle. En suivant une certaine logique et même s’ils n’aiment pas les maths, les débutants peuvent passer du simple pliage à de très belles figures. C’est un art qui parle à tout le monde, quels que soient l’âge, la culture ou le vécu. Le pouvoir de cet art, à la fois mathématique, émotionnel et conceptuel est vraiment incroyable. »

Le Britannique compare ainsi les artistes du pliage à des sortes d’alchimistes : « Le papier sert à beaucoup de choses, écrire, emballer des objets, c’est un matériau que les gens manipulent tout le temps. Mais dans le pliage, l’artiste devient maître de ce matériau, il s’empare de ce qui est presque invisible et parvient à en faire quelque chose de magnifique. Les gens sont toujours époustouflés de voir ce que l’on peut faire avec une simple feuille de papier. »

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