Entre le marteau et l’enclume

Le dernier film de Lanzmann présente l’impossible dilemme de Benjamin Murmelstein, président du Judenrat.

By BERNARD EDINGER
October 2, 2013 09:59
Claude Lanzmann en 2012, examinant le gibet du camp de concentration de Theresienstadt dans son film

P20 JFR 370. (photo credit: Synedoche/Le pacte/Dor Film/France3 Cinéma/Les Fil)

 
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Bernard Edinger Le film de Claude Lanzmann, Le dernier des injustes, qui sortira à Paris le 13 novembre prochain, évoque l’itinéraire du rabbin et historien autrichien Benjamin Murmelstein (1905-1989), seul président d’un grand Judenrat (« Conseil juif » créé par les nazis) à avoir survécu à la Seconde Guerre mondiale.

Le film est composé en grande partie d’entretiens, que le grand réalisateur juif français de documentaires Claude Lanzmann a filmés durant toute une semaine à Rome en 1975. S’il les avait intégrés à sa production monumentale Shoah, qu’il a mis 12 ans à réaliser, le film, dit-il, aurait duré 20 heures au lieu de 9 h 30. Le dernier des injustes, lui, ne dure « que » 3 heures et 38 minutes.

Après la guerre, Benjamin Murmelstein a trouvé refuge dans la capitale italienne, où il a travaillé comme vendeur de meubles après avoir été innocenté des accusations de collaboration avec les nazis qui pesaient sur lui. Membre du Judenrat dans le camp de concentration de Theresienstadt, en Tchécoslovaquie, de janvier 1943 à la fin de la guerre, il avait dirigé le « Conseil juif » en tant que doyen des Juifs de septembre 1944 à mai 1945, après l’exécution de ses deux prédécesseurs par les nazis.

Lanzmann n’en fait pas mystère : après mûre réflexion et au terme de leurs longues discussions, sa sympathie va résolument à Benjamin Murmelstein, qui, selon lui, a fait tout ce qui était en son pouvoir pour aider ses coreligionnaires et tenter de les préserver de la férocité nazie. « Je me trouvais entre le marteau et l’enclume », affirme l’ancien déporté dans le film, sans toutefois nier que les autres prisonniers juifs du camp le haïssaient souvent.

Un sujet épineux




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La question de la collaboration des Juifs avec les nazis a longtemps été explosive. Elle a culminé avec l’affaire Kastner : au début des années 1950, ce haut fonctionnaire du gouvernement israélien avait été accusé d’avoir collaboré avec le colonel et artisan nazi de la solution finale, Adolf Eichmann, à Budapest en 1944. Israel (Rudolph) Kastner, sioniste et chef de la communauté juive de Budapest, avait soudoyé Eichmann pour pouvoir faire passer plus de 1 600 Juifs en Suisse. Mais on lui a reproché d’avoir favorisé sa famille en faisant en sorte que celle-ci fasse partie de ces privilégiés, sachant qu’un nombre bien plus important de Juifs hongrois a été envoyé dans les camps de la mort. L’affaire avait entraîné la démission du gouvernement israélien tout entier. Kastner avait fini par être blanchi par la Cour suprême, avant d’être assassiné par un jeune homme d’extrême-droite à Tel-Aviv en 1957.

En juin 1945, Murmelstein est arrêté par les autorités tchèques et emprisonné pour collaboration. Il est jugé et acquitté en décembre 1946, à une époque où ce genre d’accusation n’est pas traité à la légère. Dans le film, Murmelstein, âgé de 70 ans, avoue à Lanzmann que, s’il n’est jamais allé en Israël par la suite, c’est par crainte d’être de nouveau arrêté et jugé ; il n’avait pas la force de supporter une nouvelle épreuve de ce genre après celles qu’il avait déjà endurées.

Dans le film, Murmelstein retrace les négociations qu’il a menées avec Eichmann à Vienne avant le début de la guerre, quand la politique nazie consistait à expulser les Juifs et à leur confisquer leurs biens, mais pas encore à les exterminer. Pour obtenir un visa de sortie du territoire, chaque Juif devait donner à l’Etat la liste de ses propriétés, de ses biens et de ses comptes en banque.

La face cachée de Theresienstadt




A cette époque, Benjamin Murmelstein était le principal négociateur de la communauté juive de Vienne avec les nazis pour les questions d’émigration. Il aurait alors, conclut Lanzmann, sauvé la vie à 120 000 Juifs.

« J’ai rencontré Eichmann à Vienne en 1938 et j’ai eu affaire à lui pendant 7 ans. Ce n’était pas un homme “ordinaire”, comme l’a prétendu Hannah Arendt dans sa théorie sur “la banalité du mal” (élaborée à Jérusalem pendant le procès d’Eichmann, en 1962). C’était un démon. Tout ce qui l’intéressait, c’était de déposséder les Juifs de leur argent. » C’est Eichmann qui décide, en 1943, la déportation de Benjamin Murmelstein à Theresienstadt, un camp surtout connu aujourd’hui pour avoir été le « ghetto modèle » des nazis : c’est là que ces derniers feront venir les délégations de la Croix-Rouge internationale et de la Croix-Rouge danoise, vers la fin de la guerre, pour apaiser les soupçons grandissants d’un massacre massif des Juifs d’Europe.

C’est également à Theresienstadt, situé à une heure de route de Prague, que le film documentaire intitulé Le Führer donne un village aux Juifs a été tourné en 1944 sous la direction du prisonnier juif Kurt Gerron, un réalisateur expérimenté. Gerron et les autres personnages clés du film seront assassinés peu après à Auschwitz. Le film visait à montrer qu’à Theresienstadt, les Juifs bénéficiaient d’une vie culturelle intense, ce qui était en partie vrai dans la mesure où les prisonniers du camp, des Juifs des classes moyennes venus d’Allemagne, d’Autriche, de Tchécoslovaquie et de Hollande, étaient pour la plupart des intellectuels et des artistes que l’on autorisait à pratiquer leur art.

Ce que le film nazi passait sous silence, c’est que, sur les 144 000 Juifs déportés à Theresienstadt durant la guerre, 88 000 ont été envoyés dans les camps de la mort d’Auschwitz ou de Treblinka et 33 000 autres sont morts de faim, de maladie ou de mauvais traitements sur place. Il en restait environ 17 000 en mai 1945, à l’arrivée de l’armée soviétique.

Comme la Shéhérazade des Mille et une nuits




Benjamin Murmelstein reconnaît volontiers avoir été l’un des prisonniers à diriger les améliorations apportées au camp pour impressionner les visiteurs étrangers au cours des derniers mois de la guerre. Plusieurs de ses codétenus l’ont par la suite accusé de s’être montré très dur envers eux durant ces travaux. « Oui, je me suis occupé d’embellir le camp pour les visites de la Croix-Rouge danoise et de la Croix-Rouge internationale. Je me disais que, si les nazis voulaient nous montrer, cela signifiait qu’ils ne nous tueraient pas. J’ai embelli le camp pour qu’il en soit ainsi le plus longtemps possible et j’en suis heureux. Les nazis voulaient faire de Theresienstadt un objet de propagande. J’ai fait travailler les gens pour que cela continue et que nous puissions rester en vie », raconte Murmelstein dans le film.

Mais, objecte Lanzmann, « on a l’impression que vous ne reconnaissez pas que Theresienstadt était un enfer. Vous ne parlez que de logistique et d’organisation. » Murmelstein rétorque : « Si un chirurgien commence à pleurer sur son patient pendant une opération, il le tue. A quoi sert de pleurer ? Mon rôle consistait à maintenir le ghetto en vie. J’étais comme la Shéhérazade des Mille et une nuits. Je racontais des histoires pour rester en vie. » « Les vrais collaborateurs », indique Lanzmann dans les notes qui accompagnent la sortie du film, « c’est-à-dire des gens qui partageaient l’idéologie nazie, comme les collaborateurs français, n’existaient pas parmi les Juifs, sauf peut-être à Varsovie, pour un petit groupe que l’on appelait “les 13”, parce qu’ils habitaient au 13, rue Leszno. Leur chef était un certain Gancwajc, un traître qui transmettait des renseignements aux nazis. Mais ce fut un cas pratiquement unique. » « Les Allemands nommaient des Juifs pour constituer les Judenrat. Refuser d’en faire partie revenait à signer son propre arrêt de mort. Les membres des Judenrat tâchaient de sauver tout ce qu’ils pouvaient. Ils s’accrochaient à ce que prétendaient les Allemands : on avait besoin du travail des Juifs et, si ceux-ci y mettaient du leur, ils auraient la vie sauve. Mais les nazis les trompaient : leur priorité, c’était de tuer les Juifs.

« Murmelstein, lui, c’était autre chose », affirme Lanzmann. « J’ai été frappé par l’aisance avec laquelle il répondait à mes questions, par son érudition, par son intelligence. En l’interviewant, j’ai senti qu’il était parfaitement sincère. Très souvent, il disait : “Nous n’avions pas le temps de réfléchir”. C’était précisément ce qui faisait la perversité des nazis, qui donnaient sans cesse de nouveaux ordres, des ordres auxquels il était impossible d’obéir. » Lanzmann, 87 ans, était en vacances en Espagne quand nous lui avons téléphoné pour organiser une interview. Bien connu pour ses manières directes, voire brutales, il nous a répondu : « Je n’aime pas les questions que vous vous apprêtez à me poser, mais nous pourrons peut-être nous rencontrer malgré tout en septembre ou en octobre. » La question qui, entre toutes, avait suscité sa colère concernait la réaction du public quand son film serait présenté en Israël, où la population est jeune et l’actualité si intense que la Shoah ne continue à avoir de l’importance que pour une poignée de survivants et leurs familles. « Je suis sûr que le public israélien fera un très bon accueil à mon film », a-t-il affirmé. « Je connais très bien Israël et les Israéliens. » Il faut dire que Lanzmann a été particulièrement bien traité par les autorités israéliennes tout au long de sa carrière. Son premier film, Pourquoi Israël ?, en 1973, a été suivi en 1994 de Tsahal, pour lequel l’armée lui a accordé l’accès à ses bases et à son état-major. Il a même eu le privilège de survoler Beyrouth à bord d’un F-16 israélien ! Il apparaît lui-même dans Le dernier des injustes, ce qu’il n’avait jamais fait dans ses précédents films. Ainsi le voit-on cheminer dans le camp délabré de Theresienstadt en décrivant quelques-uns des tragiques événements qui s’y sont déroulés. Pendant la guerre, Lanzmann, alors adolescent, a fait partie d’un groupe de maquisards du centre de la France qui posaient des embuscades aux soldats allemands.

Du rhum et du tabac




Parmi les terribles événements qu’il décrit au cours de sa « promenade » dans le camp, figure l’histoire d’un jeune homme condamné à mourir. Pour cela, le commandant nazi du camp ordonne au chef du Judenrat, Jacob Edlestein, ancien dirigeant pro-sioniste de Prague, de choisir parmi les prisonniers juifs celui qui devra l’exécuter.

Massif et sombre, Lanzmann erre au hasard dans le camp, passe devant les gibets et explique qu’Edelstein a d’abord cherché à recruter le bourreau nécessaire parmi les bouchers juifs, qui ont tous refusé. « En fin de compte, c’est un employé de la morgue du nom de Fischer qui a accepté, à condition qu’on lui fournisse un verre de rhum avant et du tabac à mâcher pendant, afin de lui donner le courage nécessaire pour aller jusqu’au bout », raconte Lanzmann.

« Le jeune homme, condamné à mort pour avoir tenté de faire sortir une lettre du camp, s’est dirigé vers le gibet et le commandant du camp, cet animal du nom d’Anton Burger, lui a crié : “Plus vite, espèce de lâche !”. A ces mots, le garçon a gravi l’échelle à toute allure, s’est passé tout seul la corde autour du cou et a sauté en criant : “Je ne suis pas un lâche !”. Mais la corde s’est rompue. Terrifié, Edelstein s’est mis à trembler. Fischer a alors supplié Anton Burger d’épargner le condamné. Il existe en effet une vieille tradition qui veut que, si la corde cède, le condamné doit être épargné. Burger a refusé. » Fin 1943, Edelstein est envoyé à Auschwitz, où il sera exécuté d’une balle dans la tête après avoir dû regarder les nazis tuer sa femme et son fils de la même façon. Son successeur, le dirigeant juif de Berlin Paul Eppstein, sera pour sa part exécuté à Theresienstadt l’année suivante. Murmelstein est alors désigné pour le remplacer.

Le seul à avoir survécu




« A la fin, les nazis n’avaient plus personne pour me remplacer », explique Benjamin Murmelstein, avant d’ajouter : « Je ne suis pas un héros : soit je plaisais à la Croix-Rouge, soit je partais pour la chambre à gaz ».

Dans le film, mais aussi dans ses notes, Lanzmann indique que tous les autres grands chefs de Judenrat de l’Europe occupée ont connu une fin dramatique, comme Adam Czerniakow, qui s’est suicidé à Varsovie, ou Chaim Rumkowski, le « roi des Juifs » très controversé de Lodz, assassiné à Auschwitz.

« Benjamin Murmelstein est le seul à avoir survécu », écrit Lanzmann. « Dans mon film, il ne ment pas : il est ironique, sardonique et très dur avec lui-même comme avec les autres. Certains chefs de Judenrat étaient très imbus de leur personne et se réjouissaient d’avoir autant de pouvoir, même si ce pouvoir leur avait été conféré par les nazis. Mais le cas de Benjamin Murmelstein est totalement différent, parce que Theresienstadt, le « ghetto modèle », était unique en son genre.

« Ce film montre clairement que ce ne sont pas les Juifs qui ont tué leurs frères. Il montre quels étaient les vrais assassins. Je pense que Benjamin Murmelstein sera désormais considéré avec plus de compréhension et d’empathie et que ses potentiels accusateurs vont se calmer. » Murmelstein explique dans le film que l’un de ses critiques les plus virulents a été Gershom Scholem (1897-1982), le philosophe israélien d’origine allemande, qu’il connaissait personnellement avant la guerre, « quand il s’appelait encore Gerhard. Scholem, estimait que l’on n’aurait pas dû pendre Eichmann, mais en revanche, il voulait que moi, je sois pendu, et j’ai été acquitté ! » « Benjamin Murmelstein », dit Lanzmann, « s’est lui-même surnommé “le dernier des injustes”, inspiré en cela par la pièce maîtresse d’André Schwarz-Bart sur la destinée juive, Le dernier des justes. Le titre de mon film m’a donc été soufflé par Benjamin Murmelstein lui-même ».




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