Hanokh Levin au firmament des auteurs dramatiques

Les pièces de théâtre d’Hanokh Levin sont montées partout dans le monde à un rythme sans cesse croissant

By SHULA KOPF
September 16, 2013 15:04
Une scene de Requiem dans une production israelienne.

P21 JFR 370. (photo credit: (Avec l'aimable autorisation du theatre Cameri)

«Je me tenais dans une longue file d’attente, pour obtenir une poignée de sucre ; la queue n’en finissait plus et mon tour ne vint jamais », déclare l’un des personnages de Requiem, le chant du cygne du dramaturge Hanokh Levin juste avant qu’il ne disparaisse prématurément d’un cancer en 1999, âgé seulement de 56 ans. Ironie du sort à l’instar de ce personnage, Levin ne connaîtra jamais la renommée internationale de son vivant. De nos jours en revanche, ses pièces sont produites partout dans le monde à un rythme exponentiel, et les metteurs en scène européens, qui viennent de le découvrir tout récemment, le considèrent comme l’un des plus grands dramaturges de son temps.

« Levin est du niveau de Beckett, Strindberg ou Tchekhov. C’est-à-dire dans le Top 10 des meilleurs dramaturges au monde », affirme le metteur en scène suédois Phillip Zanden, qui a monté l’une des pièces de Levin à Stockholm en 2011. Il s’exprimait en ces termes lors d’une table ronde entre metteurs en scène, au premier Festival international Hanokh Levin qui s’est tenu au théâtre Cameri de Tel-Aviv en juin dernier, et a donné lieu à 20 productions dans 8 langues différentes.

Les critiques israéliens qui prétendaient que le travail de Levin était intraduisible – trop de couleur locale et un contenu manquant d’universalité – se sont bien trompés. Ces pièces provocantes et pourtant poétiques, vulgaires, mais cependant sublimes, macabres et néanmoins désopilantes, très israéliennes et, malgré tout, universelles, ont déjà été traduites dans plus de 20 langues au jour d’aujourd’hui. « Hanokh Levin est une sorte de champion toutes catégories, un auteur emblématique, un peu comme l’auteur norvégien Henrik Ibsen l’est au Théâtre national norvégien », déclare Noam Semel, directeur général du Cameri.

Un iconoclaste optimiste


Plus de 24 000 personnes sont venues au Cameri assister à différentes mises en scène produites par Moscou, Varsovie, Paris, Poznan et Ljubljana, aux côtés des compagnies israéliennes, proposant ainsi plusieurs versions de la même pièce. « Grâce à ces mises en scène et interprétations différentes, le festival a pu mettre en lumière la richesse de ses textes », confie Varda Fish, responsable de la dramaturgie du théâtre Cameri, qui œuvre à la programmation du festival. « Son langage est concis, musclé, tout comme celui de la Bible, mais on y trouve beaucoup de profondeur et plusieurs niveaux de compréhension. Levin est d’abord un poète, avant d’être dramaturge ; et quand on lit de la poésie, on ne le fait pas de façon littérale, on s’attache à discerner ce qu’il y a derrière et au-delà des mots. Le public est un protagoniste, au cœur même de la dramaturgie de Levin. Ça le fait réfléchir. » Les personnages de Levin se livrent sans pudeur à l’évocation de sujets tabous, allant des fonctions corporelles basiques aux questions existentielles autour de la vie et de la mort. Ils scrutent leurs vies gâchées sans réussir à échapper à leurs cruelles absurdités. Levin était un critique politique radical, un iconoclaste qui confronte le public aux mythes fondateurs de l’Etat d’Israël.

Son œuvre brasse un éventail de genres allant de la satire aux comédies typiquement nationales, jusqu’aux pièces mythologiques inspirées d’anciennes légendes et textes bibliques, avec une grande variété de thèmes et surtout une récurrente investigation philosophique sur la futilité de la souffrance et de la survie au sein d’un monde sordide. Mais l’optimisme pointe toujours entre les lignes. « Quand on lit Levin pour la première fois, il semble à première vue pessimiste, mais ça n’est pas le cas ; c’est un extraordinaire optimiste », affirme Jan Englert, directeur du Théâtre national de Varsovie qui a mis en scène la pièce de Levin intitulée Le labeur de la vie. S’exprimant dans le cadre de la table ronde des metteurs en scène, Englert fait remarquer : « Levin écrit sur l’être humain avec sympathie et empathie, et aussi beaucoup de sensibilité. Il aime ses personnages. »


Qu’est-ce qu’un être humain ?


Le boom des pièces de Levin hors frontières a débuté de façon très confidentielle en 2001 avec quelques représentations éparses, grâce à cinq productions, à Budapest, Londres, Saint-Pétersbourg, au Kenya et en Californie. Dix ans plus tard, 29 productions à travers le monde s’emparaient de son répertoire. Cette année, rien qu’en Pologne, 11 pièces différentes sont en production et 3 supplémentaires en préparation ; et en France on en compte 12, dont 2 au Festival d’Avignon. Levin est également très populaire en Amérique du Sud.

Les metteurs en scène européens parlent de Levin avec l’enthousiasme habituellement réservé aux auteurs honorés d’une standing ovation lors de la première. « La première fois que j’ai eu l’occasion de lire l’une de ses pièces, j’ai été sidéré », raconte le metteur en scène suédois Zanden, qui a découvert Levin et s’érige en véritable metteur en scène pionnier du son théâtre dans les pays scandinaves. Il a notamment monté La Passion de Job au Théâtre juif de Stockholm, et la critique unanime a salué son travail.

« Dans 10 ou 15 ans, Levin sera devenu aussi célèbre que Beckett, Strindberg, ou Ibsen », poursuit Zanden au Post, dans une interview téléphonique depuis Stockholm. « Quand on voit ou qu’on lit une pièce de Levin, cela ne prend pas plus de 10 secondes pour être happé au cœur du conflit humain et existentiel mais narré d’une façon si divertissante que cela en fait un chef-d’œuvre. » Une des questions au centre de l’œuvre de Levin est : « Qu’est-ce qu’un être humain ? », et c’est une des missions du théâtre que d’évoquer ce sujet pour tenter d’y répondre. « Par ce questionnement, il est très proche de Primo Levi, et à travers une quête existentielle, c’est tout un univers qu’il explore avec profondeur et que Levin dépeint d’une façon humoristique et érotique. Pour le metteur en scène que je suis, c’est le septième ciel. C’est comme aller à la fête foraine. C’est comme avoir chaque jour son anniversaire. »


Scepticisme et provocation


Mais Levin n’a pas connu que des louanges. Bien souvent, son œuvre a fait grincer des dents. Dans une scène de La Passion de Job, Job nu est empalé par l’anus sur un mât par les soldats de César, pour le punir de sa foi en Dieu. Quand la douleur devient intolérable, il renie Dieu, mais trop tard. Il est alors vendu à un cirque qui exploite sa souffrance et la douleur de Job y devient l’attraction principale. Le Monsieur Loyal, une sorte de bonimenteur, fait l’article de cette attraction : « Ne passez pas à côté d’une représentation comme celle-là, ce serait du gâchis. Ecoutez la plainte muette de tous ces tickets d’entrée qui hurlent comme des âmes d’enfants non incarnées qui se meurent. Sans parler de la valeur pédagogique du spectacle, destinée à ceux qui pensent encore que Dieu existe sur terre. J’ai dirigé des cirques musicaux dans les plus importantes capitales d’Europe. Je peux même dire que j’ai dirigé l’Europe. » Plus tôt dans la pièce, quand Job est dépouillé de ses affaires et de ses vêtements, il note avec un certain cynisme : « Vous avez oublié mes dents en or. J’ai des dents en or dans la bouche. » Apparemment, les références à la Seconde Guerre mondiale sont passées très au-dessus de la tête du ministre de l’Education et de la Culture de l’époque, qui avait déclaré à la Knesset en 1981, lorsque la pièce a été montée pour la première fois : « L’Etat n’a nul besoin de soutenir un théâtre dans lequel un homme pendouille nu pendant 10 minutes avec ses bijoux de famille qui se balancent dans tous les sens ».

Le metteur en scène français Laurent Guttmann, dont un théâtre parisien a monté La putain de l’Ohio, a déclaré lors de la table ronde : « Nous avons découvert que le plus grand écrivain du siècle dernier est israélien. » Dans cette pièce, un SDF décide de s’offrir un cadeau pour son 70e anniversaire : une passe avec une prostituée. Il tente de négocier à la baisse son prix de 100 shekels. « Quoi ? ! Tu me prends pour un touriste, peut-être ? !! » Et le moment enfin venu de consommer son présent, il n’arrive pas à avoir d’érection. La prostituée lui fait remarquer peu avenante : « Ben alors, Pépé, t’as un cadavre entre les jambes ».

Le style levinien


Matjaz Zupancic, directeur du théâtre de Ljubljana en Slovénie, n’a lu qu’une seule pièce de Levin, Requiem, qu’il a mis en scène, mais cette expérience a été suffisante pour en conclure que ce théâtre est extraordinaire. « A mon avis, il se place parmi les dramaturges modernes les plus talentueux de sa génération », rapporte Zupancic au Post dans une interview en coulisses. « Il n’y a aucun doute là-dessus. Même si je n’ai eu l’occasion de ne lire que cette pièce-ci, c’est suffisant pour se rendre compte de son talent. Il est si déterminé, si direct et sans détours, tout en étant poétique. Les acteurs l’aiment vraiment beaucoup. Les acteurs sont comme des animaux qui possèdent un instinct très développé. Ils ont senti qu’il y avait là un grand texte. » L’une des difficultés majeure pour faire connaître l’œuvre de Levin à l’étranger a été la question de la traduction. « Son langage est très original, très levinien. C’est de la poésie. A la fois vulgaire et lyrique. C’est cru et suggestif. Sacré et profane. Familier et poétique, tout en même temps », raconte Fish.

Agnieska Olek, qui a traduit plusieurs pièces du dramaturge en polonais, témoigne dans une interview téléphonique depuis Varsovie, que le travail de l’auteur qu’elle décrit comme de la poésie sur scène, se transcrit de façon très fluide dans la langue slave. C’est ce qui pourrait expliquer le grand succès de Levin en Pologne, où il est en passe de devenir quasiment une célébrité locale.

« Ce curieux auteur étranger est joué chaque soir », déclarait un metteur en scène polonais au cours de la table ronde. La version de Englert du Labeur de la vie, une vision cruelle et clairvoyante du mariage et de la vieillesse, a été montée plus d’une centaine de fois avec un succès critique sans précédent, et sera même diffusée à la télévision polonaise.

« Levin connaît un véritable boom en ce moment dans le théâtre polonais », se plaît à noter Englert. « Pourquoi ? Je ne sais pas exactement, mais je pense que les peuples juifs et polonais ont des sensibilités similaires. Nous vivons avec cette croyance qu’un homme simple peut devenir important aux yeux du monde. La culture juive était populaire en Pologne auprès de l’intelligentsia, et à présent, avec Levin, la classe moyenne à son tour, s’y intéresse beaucoup. »


A contre-courant


Levin est né à Tel-Aviv en 1943 de parents qui avaient immigré de Łódź en Pologne. Il a grandi dans la partie la plus pauvre de la ville, dans le quartier Neve Sha’anan, contigu à la gare centrale des bus. De nos jours, ce secteur a été envahi par les migrants africains. Ses parents étaient religieux et Levin a reçu une éducation orthodoxe. Dans Le labeur de la vie, le personnage de Yona Popakh se souvient : « Samedi matin. Regarde, un père marche aux côtés de son fils vers la synagogue. La main du fils dans celle du père. Le père marche en se marmonnant des choses à lui-même ; le fils shoote dans des cailloux. » Le père de Levin, propriétaire d’un magasin d’alimentation, meurt lorsque son fils a douze ans. L’enfant quitte alors l’école pour aider sa famille et devient coursier tout en poursuivant ses études le soir. Après son service militaire, il étudie la littérature et la philosophie à l’université de Tel-Aviv.

Levin attire l’attention du public en 1968 avec sa pièce très controversée Toi, Moi, et la prochaine guerre montée dans un théâtre de la périphérie du sud de Tel-Aviv. La pièce lamine l’euphorie de l’après-guerre des Six Jours de 1967 qui traversait le pays. Il sera l’un des premiers critiques et des plus cinglants de la guerre, montrant ainsi une posture clairement à contre-courant pour l’époque. « Levin est un iconoclaste », estime Fish. « Il n’a jamais cessé de casser les mythes religieux, politiques, et sociaux, ainsi que le stéréotype du militaire héroïque israélien, qui était un peu comme une dévotion dominante dans le pays. » Sa pièce suivante La reine du bain écrite en 1970, alimente encore davantage la controverse, provoquant même des manifestations tous les soirs devant le théâtre Cameri.

Un prophète méconnu ?


Si on replace Levin dans son contexte israélien, il a été un prophète et, avec le recul, tout ce qu’il a dénoncé après la guerre des Six Jours s’est avéré juste et nous en subissons aujourd’hui encore les conséquences », fait remarquer le professeur Nourit Yaari, qui enseigne l’œuvre de Levin à l’université de Tel-Aviv et coéditeur d’un livre sur le dramaturge.

Levin a écrit 56 pièces de théâtre au total et mis en scène les 34 d’entre elles qui ont été produites.

Il a continué d’écrire jusqu’au bout sur son lit d’hôpital à Tel-Aviv, recueillant des témoignages en vue de l’écriture de sa dernière pièce Cris de bébés, qui traite des malades en phase terminale dans un hôpital. « C’était une personnalité riche et complexe et un immense artiste. Son œuvre si vaste qu’il nous a léguée peut poser les fondations d’une tradition théâtrale qui traversera le temps », note Yaari.

« Tandis que l’Europe et le reste du monde continuent de découvrir Levin, il existe toujours une vingtaine de pièces qui n’ont encore jamais été montées même en Israël. Il est de la responsabilité des théâtres israéliens de fouiller son répertoire et de mettre en production la totalité de son œuvre », affirme Yaari. « Pour ma part, il a toujours été clair qu’il est l’un des plus grands auteurs contemporains et qu’il allait être reconnu comme tel un jour. Il est mort prématurément, mais il a légué un immense héritage que nous avons encore à découvrir explorer et faire connaître. »



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