Kichka sur le divan de sa BD

Pour son dernier roman graphique, le cartooniste a fouillé sa mémoire familiale. Entre témoignage et introspection, il fait son auto-thérapie.

By KATHIE KRIEGEL
November 5, 2013 14:23
Les dessinateurs pour la paix, à Cannes en mai 2013

P20 JFR 370. (photo credit: Reuters)

Du haut de ses cinq ans, lové entre les jambes de son père, Kichka découvre la caricature : un SS clownesque jaillit du coup de crayon maîtrisé du père, où les angles et les rondeurs se disputent l’avantage. De son géniteur, Kichka a hérité la sobriété et l’efficacité du trait qu’il met au service de son propre dire : tout doit faire sens, le détail gratuit n’est pas de mise.


Ce dessin emblématique s’approprie une page entière du livre. En noir et blanc, l’horreur s’y transmue en farce sous les yeux émerveillés de l’enfant. S’en suit alors l’éveil de son imaginaire, l’apprentissage de la mémoire, puis la découverte du côté thérapeutique du dessin pour celui qui dessine. Moment inoubliable et fondateur se souvient Kichka fils : « Mon père ne m’a pas seulement appris à dessiner, il m’a transmis ce regard décalé sur le monde et la réalité », confie-t-il, « dessinateur, c’est le métier qu’il aurait voulu faire. Mais toute sa vie, il a vendu des shmatess (vêtements en yiddish). Je suis celui qui a abouti ce don. Lui, faisait des dessins plutôt réalistes, moi je les tire vers le grotesque. »


Mais l’héritage de la Shoah est lourd à porter pour « la deuxième génération ». L’ombre d’Auschwitz obscurcit l’avenir. Il faut grandir dans le silence du père qui tait l’indicible. Etre le meilleur, un enfant modèle, obligation d’excellence dans une famille exemplaire ; il faut réussir, offrir une revanche sur Hitler et taire toute révolte.


La famille se construit autour du non-dit de la Shoah. L’ellipse est la règle. La parole est confisquée par la souffrance du père. La sienne seule est légitime. « Mon père voulait nous protéger. Mais ce faisant, il a ignoré notre propre souffrance. Enfant, on ne voyait dans son silence qu’une douleur égocentrique. »


Privé de deuil


C’est le suicide de Charly, le frère de Kichka, qui libère la parole du père, et dans le sillage du propos libéré, une nouvelle souffrance pour les siens, celle d’être envahi par son passé de déporté. « Si Dieu avait existé, les camps n’auraient jamais existé », dit une bulle du personnage du père. Alors dans la famille Kichka, on est juif sans Lui.


« Je ne suis pas antireligieux, mais je ne parviens pas à adhérer au concept de Dieu. Je n’ai pas été élevé dans la tradition. Quand on a une éducation religieuse dès l’enfance, Dieu est une évidence. Dieu n’a jamais été une évidence pour moi. Ma conscience d’être juif et d’appartenir à un peuple, c’est à travers la Shoah que je l’ai eue. Et la conscience d’être différent est venue à l’école. Nous étions peu nombreux. Je n’ai pas eu besoin de Dieu pour me sentir juif. Pas eu besoin de croire pour ça. »


Auschwitz prend encore toute la place dans la vie des Kichka et se répand dans celle laissée par l’absence de Charly. Le traumatisme de la Shoah devient bavard, et la mémoire du père s’épanche. « J’en ai voulu à mon père pendant des années. Tout à coup, il s’est répandu en souvenirs, anecdotes, sans me laisser le temps de faire le deuil de mon frère. J’étais très en colère. Il m’a confisqué mon deuil », se souvient Kichka.


De là vient peut-être son aversion de toute instrumentalisation de la Shoah. « La Shoah appartient à tout le monde, on n’a pas le droit de se l’approprier. Il n’y a pas que des juifs qui y sont morts. Il faut laisser Auschwitz au niveau de l’universel et de l’humain. Israël instrumentalise la Shoah, ce qui renforce le nationalisme et engendre le repli. Israël doit dépasser le communautarisme pour s’ouvrir sur le monde. Le Juif est traditionnellement universaliste. Pour avoir présenté mon livre dans des lycées, il me semble que la Shoah est mieux enseignée en France qu’en Israël, car on la remet dans son contexte, celui de la Seconde Guerre mondiale qui a fait des millions de victimes. Les Israéliens sont imbattables sur la Shoah, mais ne connaissent pas grand-chose à la Seconde Guerre mondiale. »


Pourtant en France l’ignorance a aussi ses domaines de prédilection. L’histoire sait avoir la mémoire courte quand il le faut, taire San Remo, la déclaration de Balfour et être atteinte de bien d’autres amnésies opportunistes quand il y va de ses intérêts.


Israël, retour vers l’avenir


A l’âge de 15 ans, Kichka part six semaines en Israël avec un mouvement de jeunesse. Lorsqu’il arrive à Tel-Aviv, à la Takhana merkazit (la gare routière) en 1973, « cela a été comme un choc amoureux », confie-t-il. D’emblée, il sait que son avenir l’attend sur cette terre : « Dans le narratif familial, la Pologne n’existait pas. J’ai vécu non pas assimilé, mais au rythme de la société belge. Mais j’ai senti que mes racines et mon avenir étaient en Eretz. Je ne savais rien du judaïsme, même pas qu’il y avait des Séfarades et des Ashkénazes. Mais je me suis dit, un jour je viendrai vivre ici. C’était une évidence. »


C’est Israël donc qui sera son point d’ancrage. Israël l’eldorado de tous les commencements ; amour, travail, enfants. C’est aussi dans les années quatre-vingt-dix que Kichka passe du plaisir de dessiner à l’impératif de dire avec ses dessins, confirmant l’intuition du côté salvateur du croquis acquis à 5 ans en regardant son père dessiner : « Au collège je croquais déjà mes copains de classe, je dessinais des ambiances. J’étais un témoin ironique. Mais c’est en devenant dessinateur politique dans les années quatre-vingt-dix que j’ai vraiment commencé à exprimer mes opinions. A interpréter le texte de quelqu’un d’autre d’abord, puis avec le dessin politique à exprimer mes idées propres. »


Israël éveille sa conscience politique ; Kichka caricaturiste engagé est né.


Pour cet homme de paradoxe, amoureux d’Israël, qui n’en renonce pas moins à la critique pour autant, l’injonction de transmettre ne connaît pas de repos et trouve de multiples vecteurs pour s’épanouir. Il s’affirme comme cartooniste et assume pleinement sa vocation de militant.


Sioniste de gauche


Car transmettre est une nécessité et une évidence pour celui qui a souffert d’une transmission dysfonctionnelle. « On est toujours sur le fil du rasoir. On peut se tromper : rester tiède où aller trop loin. Pourtant il faut oser, avoir de l’audace », conseille-t-il à ses élèves de Betzalel, auxquels il enseigne l’art difficile de la caricature. « Je les admire quand ils y vont fort », avoue-t-il, « c’est d’autant plus extraordinaire que nombre d’entre eux sont des réservistes. »


C’est son désir de paix que Kichka veut transmettre en militant au sein de l’équipe de « cartooning for peace » (dessiner pour la paix). Il veut créer des ponts, des solidarités.


Sioniste de gauche Kichka ? « Oui, ce n’est pas incompatible. Je suis pro-israélien. Le sionisme a été une aventure formidable. Mais il a été détourné ». Kichka-sioniste reconnaît à Israël le droit de se défendre, et admet que des guerres interventionnistes sont parfois nécessaires. Mais l’homme de gauche regrette la droitisation de la société israélienne, la radicalisation des esprits et le communautarisme rampant qui signe le repli sur soi. « Le judaïsme est universaliste », affirme-t-il. Alors être à gauche, encore un héritage familial ?


Kishke veut dire tripes en yiddish. Un nom de prédilection pour un homme de paradoxes qui en a. Mais les Israéliens l’affublent affectueusement du surnom de kishkoush, qui veut dire gribouillage. Son humilité naturelle s’en trouve rassurée.


Gribouiller, cela lui va bien oui. Faudra-t-il encore attendre la crise d’adolescence de Kichka qui n’a de cesse de se faire en creux, en douceur ? Aura-t-il un jour un coup de gueule un peu saignant ? Plantu, le blond mentor de cartooning for peace l’aurait-il mis sous sa coupe ? Lui a-t-il à son tour confisqué sa colère ? Car le dessinateur français y va fort. Trop fort ? Aucun reproche de la part de Kichka, plutôt une admiration inconditionnelle. « Moi, je ne fais pas de dessins ni de caricatures coups de poing. Je reste quelque part, un enfant sage, un peu moraliste. Mon label ce sont mes zèbres. C’est en quelque sorte ma signature », semble un peu regretter Kichka. Plantu, dessinateur très controversé, quand il dessine un religieux harédi dont les papillotes se transforment en barbelés qui s’érigent en frontière entre Israéliens et Palestiniens, ne se fait-il pas le chantre des amalgames qui font le lit de l’antisémitisme ? Quand il représente un bus plein de religieux juifs, porté par des Palestiniens réduits en esclavage comme les juifs au temps de leur captivité, pense-t-il que la haine est soluble dans la caricature ? Kichka fait alors remarquer que Plantu ne fait de cadeau à personne et c’est là l’essentiel. Tout le monde y passe ; Israël, les accords d’Oslo, Arafat et les printemps du jour. Est-ce bien sûr ? Comme le dit Desproges, on peut peut-être rire de tout, mais pas avec n’importe qui.


Dans Auschwitz, il y a witz (blague en yiddish)


Sa mission de transmettre sa mémoire douloureuse maintenant accomplie, l’agenda de Kichka tient la dragée haute à celui de son paternel. « Je ne veux pas être l’auteur d’un seul livre, » confie-t-il. « J’en prépare un sur Israël. C’est difficile de devenir Israélien, c’est un bon sujet ». Un film d’animation de Véra Belmont d’après La deuxième génération, est en chantier. Kichka y est l’éternel adolescent du livre dont l’histoire se déroulera sur fond de procès Eichmann, une façon pour la petite histoire de rejoindre la grande.


Quant au réalisateur Radu Mihaileanu, il braque sa focale sur ces cartoonists for peace pour un documentaire très attendu : Les fantassins de la démocratie. Du pain sur la planche de Kichka, donc, qui croque aussi la semaine politique pour i24news où il commente ses caricatures dans l’émission le Morning du vendredi matin.


Pendant 10 ans, Kichka s’est débattu entre nécessité de dire et incapacité de passer à l’acte. Dix années de gestation pendant lesquelles les planches de l’histoire familiale ont hanté son esprit tout en refusant de se coucher sur le papier. Art Spiegelman, premier catalyseur, a donné le coup d’envoi avec Maus, puis Le pacte avec Dieu de Eizner en 1985 a pris la suite.


Mais c’est la rencontre avec son éditrice qui sera déterminante. Elle l’aide à accoucher de l’œuvre. Elle met en ordre le foisonnement des idées, le jaillissement des souvenirs. Lui conseille pour ce livre de renoncer à la couleur. « Tu n’en as pas besoin », lui assure-t-elle. Place au verbe, en noir et blanc.


Dans le cocon que lui crée Olivia, l’épouse de l’artiste, Kichka devient insulaire et le trait se libère. « C’est un livre-thérapie. Vraiment, » avoue Kichka, « je l’ai fait seul avec moi-même. Ça m’a aidé à faire le point sur tout, à bien comprendre mon père et à lui dire ce que j’avais à lui dire. Je l’ai fait avec humour. Il m’a entendu. Maintenant je suis serein. »


Le livre s’ouvre sur une blague du paternel sur Auschwitz, quelques rots et la sidération de ceux qui l’écoutent. Il se termine sur une tablée familiale animée, arrosée et joyeuse, où les calembours et les jeux de mots sur les camps de concentration fusent, « on écrivait notre numéro de déportable sur le bras… les pyjamas à lignes, c’était la mode du prêt à déporter ».


Rire aux larmes, c’est possible, c’est glaçant, mais dans Auschwitz il y a witz (blague en yiddish). Il aura fallu des années (une vie) au père pour transmettre ce rire au fils. Et un livre-thérapie au fils pour pouvoir en rire avec lui.



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