La harpe, corps et âme

L’instrument de David est retourné en Israël il y a seulement 30 ans. En plus de sa musicalité, les vertus thérapeutiques de la harpe sont aujourd’hui largement reconnues.

By MARTIN ALARGENT
December 19, 2013 12:43
Shoshana Levy joue de la harpe pour les patients de l'hôpital Shaaré Tzedek à Jérusalem, le 10/12/13

P20 JFR 370. (photo credit: Martin Alargent)

« Je joue toujours en duo avec un ange ». Le ton est donné. Pour Shoshana Harrari, la harpe est bien plus qu’un instrument, c’est un compagnon de route. Cette Américaine, qui a fait son aliya avec son mari Micah en 1982, attribue un pouvoir spirituel au son de l’instrument à cordes. Pour illustrer son propos, elle s’appuie sur un midrash (légende). « Avant que les âmes se voient accorder un corps pour descendre sur Terre, elles patientent au paradis, dans le Jardin d’Eden. Le champ dans lequel elles attendent est placé à côté d’un sublime jardin de roses. Leur beauté surpasse de loin celle des fleurs que nous connaissons. Puis, à proximité de cette roseraie divine, se trouve un autre jardin. Dans celui-ci, les anges jouent de la harpe. Le parfum des roses et la musique angélique se mêlent alors et envahissent les cieux », détaille-t-elle. Et d’ajouter que chaque être humain qui sent une rose ou entend le son d’une harpe se remémore l’endroit d’où il vient, où il a été créé.


L’air est doux au moshav Ramat Raziel et l’on croirait presque vivre la légende de Shoshana, qui joue de la harpe en cette belle journée de novembre, calme et ensoleillée. Les cordes retentissent entre ses doigts habiles. La mélodie, agréable et harmonieuse, transforme l’atmosphère. Elle réchauffe le cœur tandis que les rayons du soleil, eux, réchauffent le corps. Une fabuleuse expérience.


Par un heureux hasard, Shoshana et son mari ont fondé la première maison israélienne de fabrication de harpes. Leur fabrique Harrari est née en 1982. Ce sont eux qui ont ramené l’instrument de David en Terre Promise. Elle revient sur leur histoire qui, d’ailleurs, n’est pas que la leur…


L’appel de la Terre


« Avec Micah, nous avons vécu dans les plus beaux endroits des Etats-Unis. Nous déménagions souvent car nous ne nous sentions jamais à la maison. Nous vivions de manière sommaire, sans électricité ni eau courante, souvent loin des villes », se souvient-elle. « Nous allions une fois par semaine dans les communes les plus proches pour vendre du bois, acheter à manger, mais aussi pour emprunter des livres. Nous nous lisions mutuellement des ouvrages à haute voix, cela constituait notre seule distraction. Un jour, j’ai eu très envie de jouer de la harpe. J’ai donc demandé à mon mari, qui a une formation de luthier, de m’en fabriquer une. A ce moment-là, il n’était pas encore décidé à se lancer dans un tel projet, mais j’avais choisi de patienter », raconte Shoshana.


Dans ce contexte précaire, les amoureux sont heureux et ne comptent pas quitter les Etats-Unis. Un événement va cependant changer la destinée de ce couple en quête d’un chez-soi. « Un soir, lorsque nous vivions dans une cabane, perdue au milieu des montagnes du Colorado, il s’est mis à neiger. Les flocons sont silencieux lorsqu’ils tombent et nous ne nous sommes pas rendu compte que la neige commençait à recouvrir les bois. Le lendemain matin, impossible d’ouvrir la porte d’entrée, notre cabanon s’était vêtu d’un épais manteau blanc. A cours de lecture, nous avons dû commencer à lire la Bible. Comme beaucoup de Juifs, nous en possédions une, mais nous ne l’avions jamais étudiée. Cette découverte nous a passionnés. On apprenait l’histoire de nos ancêtres, notre famille, et cela résonnait dans nos cœurs. Arrivés aux livres des prophètes, une parole a changé notre vie : “En ce jour, je ramènerai mes enfants sur leur Terre” », se rappelle Shoshana. C’est alors qu’une quête a débuté. Les Harrari savaient désormais d’où venait ce sentiment de ne pas appartenir aux endroits où ils vivaient. L’idée de retourner sur la Terre Promise ne les a plus jamais quittés.


Une nuit, le couple se réveille en sursaut. Quelque chose venait de changer en eux. Un fort sentiment intérieur leur disait de quitter les Etats-Unis pour Israël. Shoshana le décrit comme un appel, semblable à celui qu’a un oiseau migratoire, ils savaient qu’il était temps de partir.


L’Europe a été leur première destination, répondant au désir que Shoshana avait de visiter la France. Le Vieux Continent aura été leur hôte pendant 8 mois, de mars à septembre 1982. Puis, après avoir traversé l’Europe en voiture du Portugal à la Grèce, ils ont embarqué à bord d’un bateau à destination de Haïfa. Trois jours de mer, c’est ce qu’il leur aura fallu pour apercevoir, pour la première fois, la Terre Promise.


Fraîchement débarqués, ils se sont rendus chez des amis lointains à Jérusalem. « C’était l’effervescence partout où nous allions. J’étais très confuse et désorientée, car je ne suis pas habituée au chaos », se souvient Shoshana. « Nos connaissances nous ont accueillies et nous ont appris que c’était le jour de Rosh Hashana, d’où la tension ambiante. Puis, nous sommes partis nous promener. A la nuit tombée, il n’y avait plus aucune circulation, le calme absolu régnait dans la ville. Seules les prières résonnaient dans les rues de Jérusalem. Aux alentours de 2 heures du matin, nous avons aperçu un groupe de jeunes enfants qui jouaient à la corde à sauter, le plus âgé devait avoir 6 ans. Tout d’abord, je me suis demandée quels parents pouvaient laisser leurs enfants seuls dehors à une heure aussi avancée. Puis, nous nous sommes souvenus de ce que nous avions lu dans la Torah. Nous avons réalisé : ce qui se passait sous nos yeux était un accomplissement des promesses de Dieu. Les enfants étaient revenus dans les rues de Jérusalem. Cet événement a changé ma vie, et jamais plus je ne quitterai Israël », s’émeut-elle.


Deux mois plus tard, le couple s’installe à Tibériade. C’est là que Micah a eu envie de fabriquer une harpe pour son épouse. Il a alors commencé par rassembler du bois qu’il ramassait sur les rives du lac. Le travail avançait doucement mais sûrement.


Une portée spirituelle


Un beau jour, une femme qui aimait cueillir ses fruits dans la nature, a demandé à Shoshana si elle pouvait ramasser quelques citrons dans leur jardin, ce qu’elle a accepté. Une fois la cueillette achevée, Nadine Shenker a tenu à remercier les propriétaires du citronnier. « Elle est entrée et a vu un monceau de bois dans le coin de la pièce. Surprise, elle a demandé à quoi il était destiné. Micah lui a révélé que c’était pour me fabriquer une harpe qu’il m’offrirait à mon anniversaire », raconte Shoshana. La femme leur a appris que personne n’avait plus construit de harpe en Israël depuis plus de 2000 ans ; et ce qu’elle voyait lui semblait extraordinaire. Il s’avère que Nadine était une journaliste du Jerusalem Post. Elle a décidé de publier l’histoire de ce couple hors du commun. Des dizaines de lettres sont alors parvenues aux Harrari, toutes contenaient des commandes de harpe. Depuis,ils n’ont jamais cessé d’en fabriquer. Ils sont très fiers de leur histoire.


31 ans et 4 000 harpes plus tard, leur travail continue et a évolué, mais l’amour qu’ils portent à leur métier est resté le même. « Si la harpe est revenue en Israël, cela annonce de beaux jours. C’est un instrument de joie », affirme Shoshana. Ces descendants de la tribu de Levy se sentent connectés à Dieu et veulent garder une certaine authenticité dans leur œuvre. C’est pourquoi ils se servent de dessins archéologiques afin de fabriquer des harpes semblables à celles utilisées par le roi David pour jouer les Psaumes qu’il rédigeait.


« Guérison, joie, prophétie, prière, méditation et créativité sont tous des mots associés à la harpe », nous apprend Shoshana. Et de rappeler que c’est avec l’aide d’une harpe que David avait guéri le roi Saül lorsqu’il était malade et déprimé. Aujourd’hui, la science confirme les bienfaits de cet instrument symbolique sur le corps humain.


« Toute chose sur Terre vibre », continue d’un ton assuré la harpiste, avant d’expliquer : « Le corps humain est ce qui possède la plus haute fréquence de vibration du monde. Il vibre à 18 000 Mégahertz chez une personne en bonne santé. Aussitôt qu’elle mange mal, si elle ne se dépense pas assez, si elle stresse ou si elle manque de sommeil, ses vibrations diminuent, ainsi que la vie en elle. La plus basse fréquence jamais mesurée sur des individus est celle relevée chez quelqu’un atteint du cancer. Le son de la harpe a un effet extrêmement positif, car il augmente les vibrations du corps humain. C’est un accordeur pour les âmes », explique Shoshana. La harpiste expérimentée a également établi un lien entre les 22 cordes que possèdent la plupart des harpes et le nombre de lettres dans l’alphabet hébreu. En attribuant une lettre à chaque note, Shoshana est capable de jouer, par exemple, le mot « Ahava » ou même toute la Bible si elle le voulait. Ainsi, elle espère retranscrire l’émotion et le poids que portent les mots. Le couple se dit heureux d’avoir eu un rôle à jouer dans l’histoire de l’Etat d’Israël. Ils peuvent aussi être fiers de la renommée de leurs harpes. Ils en fabriquent pour l’institut du Temple de Jérusalem. Bob Dylan, la famille Rothschild ou encore Avigdor Liberman ont tous une harpe griffée Harrari chez eux.


Depuis 1982, d’autres fabricants de harpe se sont installés en Israël. Peter Isacowitz en est un qui vit et travaille en Galilée. Il a créé une entreprise du nom de Woodsong. Il y a également Ayelet String qui vend des harpes importées de France dans l’Etat hébreu.


Ce bel instrument intéresse de plus en plus d’Israéliens, qui désirent découvrir la harpe et apprendre à en jouer. Mais, bien au-delà du divertissement, la harpe a une tout autre utilité…


Rassemblement de tous horizons


Par un mardi après-midi froid et pluvieux du mois de décembre, le son doux et mélodieux de la harpe envahit les couloirs du 7e étage de l’hôpital Shaaré Tzedek de Jérusalem. Shoshana Levy, une mère de famille israélienne, joue pour les personnes malades. La pièce où elle s’est installée est remplie de personnes en phase de traitement par chimiothérapie. Concentrée, Shoshana « projette la guérison à travers sa musique ». Son regard plonge dans les yeux des patients, qu’elle fixe de manière déterminée comme pour améliorer les effets du son de la harpe. Les conversations autour d’elle continuent, bien que le temps soit suspendu. Personne n’est pressé par le travail ou par une quelconque obligation. Shoshana joue, chacun entend, certains écoutent, et la vie continue. Cette harpiste confirmée offre ses services à l’hôpital de manière bénévole bien qu’elle soit parfois rémunérée. Elle vient à peu près deux fois par semaine et rencontre des personnes de tous horizons. « Les gens que je vois viennent de différentes cultures, de différentes religions, n’ont pas le même statut social ni même la même éducation », constate cette juive orthodoxe, « mais tous ressentent les bienfaits de la harpe ». « A l’hôpital, mes missions sont très diverses. Parfois je joue près des lits, pour une seule personne. Quelle que soit sa situation, les résultats ne se font pas attendre et beaucoup me décrivent le bien que la séance de thérapie par la harpe leur a fait », raconte Shoshana.


C’est à la demande du Dr Nathan Cherney, spécialiste des soins palliatifs, que la harpiste a commencé, il y a une dizaine d’années, à jouer pour les patients. Dans tout ce temps, elle a pu constater les réels bienfaits de la harpe et la musicothérapie en général sur le corps humain. Mais ce n’est pas uniquement la harpe qui aide les personnes malades, « c’est un travail d’équipe, là est la clé du succès », affirme Shoshana. Pendant que la musicienne se confie, plusieurs infirmières et patients la sollicitent afin qu’elle continue à jouer ou pour qu’elle sache à quel point ils apprécient ce qu’elle fait. « On attend tous qu’elle vienne », affirme ainsi Suzanne qui fait partie du personnel de l’hôpital. « Les gens sont sensibles à la musique, tout le monde à son niveau. Souvent, la famille du malade pour qui je joue se met à pleurer. Je vois beaucoup de larmes. J’imagine que ma musique est semblable à une couverture de son qui enveloppe les gens, qui les emmène vers la paix et la guérison », image Shoshana. Elle insiste sur le fait que, la plupart du temps, la harpe ne cure pas les gens physiquement, mais les guérit dans leurs pensées, leurs émotions. Une fois ce travail spirituel accompli, les effets positifs d’une guérison intérieure se font ressentir sur l’extérieur, dans le corps. « La harpe agit indirectement sur l’organisme, mais elle a également des bienfaits au niveau cellulaire », tient-elle à ajouter. Lorsqu’elle joue de son instrument, la harpiste dévouée dit ressentir la « Shekhinah » qui représente la présence divine. « Lorsque le son de la harpe commence à résonner, l’atmosphère change. Un lieu impersonnel devient intime, sacré et secret », raconte Shoshana. « Malades, les gens sont authentiques et ne veulent plus se cacher derrière des mensonges. La musique accentue cet effet, elle dénude les gens. C’est un grand privilège pour moi de jouer pour eux, car j’entre dans leur intimité la plus complète. Je les vois exposés et fragiles, cela m’apporte beaucoup de compassion. La conséquence est que je tombe amoureuse des personnes pour qui je fais chanter mon instrument », divulgue la musicienne. Elle ajoute que son métier est un appel et que l’exercer est un privilège. Entre jouer dans un hôpital et se produire sur une scène, son cœur la portera toujours vers la première option.


La mélodie hospitalière


Sunita Staneslow, harpiste israélienne de renom, est également harpe-thérapeute, mais passe beaucoup plus de temps en tournée ou sur scène afin de donner des spectacles appréciés dans le monde entier. Elle sera d’ailleurs en tournée aux Etats-Unis en février prochain. Après avoir suivi un programme international de thérapie par la harpe (International Harp Therapy Program, une école entièrement dédiée à la discipline), Sunita a commencé à jouer au Centre médical pour enfants Schneider, à Petah Tikva. Voilà 6 ans qu’elle y travaille en tant que thérapeute musicale. Selon elle, « tout le monde sait parfaitement l’effet que la musique peut avoir sur les gens. Le hard-rock ou la techno laisseront rarement les gens indifférents. Mais on a oublié que ça marchait aussi dans l’autre sens, pour les musiques douces et calmes », affirme Sunita. Elle enseigne également à certains enfants de l’hôpital à jouer de la harpe. Ce qu’ils apprécient par-dessus tout, car c’est l’occasion, pour eux, de montrer qu’ils sont capables de faire quelque chose de beau, de valable. « La harpe est un excellent instrument de relaxation. J’en joue pour les bébés et cela les aide à dormir profondément. Ils vont d’ailleurs jouer mes disques dans l’ensemble des couloirs de Schneider. Il y a beaucoup de bruit à l’hôpital, et le son de la harpe aide à se sentir mieux », assure la musicienne professionnelle. Elle aussi s’imagine recouvrir ses auditeurs d’une couverture de son.


En milieu hospitalier, elle a su s’adapter à son environnement et l’incorporer dans sa musique. « L’hôpital est un lieu qui rassemble. Les religieux soignent les laïques et vice versa. Les juifs combattent la maladie aux côtés des musulmans et des chrétiens. Tous sont unis et partent se battre au front contre un même ennemi : la maladie. Cela m’inspire. Dans un établissement médical, il y a aussi les “bips” et autres sons récurrents et stridents. J’ai donc décidé de les intégrer à mes morceaux et de les faire jouer avec moi. Ils constituent le rythme ou une note de ma partition et tout devient plus harmonieux », conclut-elle.


Ainsi, les patients, enfermés dans leur chambre, n’ont qu’à fermer les yeux et se laisser transporter à l’opéra, où une symphonie est jouée en leur honneur.


© Jerusalem Post Edition Française – Reproduction interdite




Related Content

February 11, 2018
Les nouveaux « judaïsants »

By DAN HUMMEL