« Le Lab », véritable laboratoire du cinéma de demain

le « Lab » s’est tenu durant le trentième Festival du Film de Jérusalem. Un rendez-vous entre jeunes cinéastes et producteurs en quête de talents.

By DAHLIA PEREZ
July 23, 2013 16:28
Carole Scotta et Caroline Banjo, productrices d''Entre les murs, Palme d'Or à Cannes.

P20 JFR 370. (photo credit: DR)


En marge de ce trentième Festival du Film International de Jérusalem s’est tenue une journée d’atelier un peu particulière. Le « Lab », dont c’est la deuxième édition, est une initiative de la célèbre école Sam Spiegel Film and Television School de Jérusalem. Une journée dédiée à de jeunes réalisateurs du monde entier et aussi aux cinéastes israéliens, venus présenter là leur prochain projet. Chacun dispose de trois quarts d’heure environ pour donner envie aux producteurs et distributeurs qui ont fait le déplacement de s’impliquer dans leur premier film et de participer à son financement.

Un « workshop » (atelier) où s’expose la genèse des futurs films qui seront peut-être demain à leur tour en compétition dans les plus grands festivals du monde. Bandes annonces soignées, présentation du projet par de jeunes auteurs très impliqués, souvent à fleur de peau. Il faut dire que venir exposer une partie de soi-même est un exercice d’équilibriste, entre commerce et création.

Pour le panel israélien, la plupart des films en cours de gestation sont des oeuvres qui se perçoivent comme intimistes, parfois même autobiographiques. Family de Veronica Kedar (chronique mélancolique de la vie d’une teen-ager israélienne), Nowhere Man de Benjamen Freidenberg (portrait d’une solitude à travers la dérive d’un guide touristique qui vit à Jérusalem), il s’agit bien là d’un cinéma du coeur et du vague à l’âme. En dehors de çà, on est frappé d’emblée par l’efficacité et la beauté des images montées qui ne sont encore que le prélude et un avant-goût du film à naître. De futurs films d’auteurs, sans nul doute, qui ne veulent négliger ni l’esthétisme, toujours très soigné, ni le contenu du film.

C’est peut-être ce qui a attiré une délégation française (l’ambassade de France s’est associée à l’initiative) venue là pour repérer des projets à soutenir. L’occasion de s’entretenir sur le cinéma israélien, reconnu pour être aujourd’hui parmi les plus prolifiques et les plus en vue de la création mondiale.

Ainsi, les productrices françaises Carole Scotta et Caroline Banjo de la société Haut et Court, qui a produit Entre les murs récemment palmé à Cannes, ont fait le déplacement.

Entretien.

Vous êtes venues en Israël chercher des talents ? 
Carole Scotta : Oui. On participe souvent à des « marchés du film ». Ce sont des lieux où il est intéressant de repérer des oeuvres assez tôt. C’est finalement un grand service rendu aux producteurs et distributeurs, surtout dans des conditions idéales comme ici. C’est un vrai luxe en fait : ce sont des projets qui sont déjà développés et en phase de financement.



Chaque festival a aujourd’hui son « workshop ». On n’était jamais venues à Jérusalem, alors que l’on a déjà distribué quelques films israéliens, on s’est dit que c’était une bonne occasion. Il se trouve qu’on est aussi en train de coproduire le prochain film de Nadav Lapid et qu’on était il y a quelques jours à Tel-Aviv, c’était donc un bon timing… 

Avec qui aimeriez-vous collaborer dans le cinéma israélien ?
Il y a Nadav (réalisateur notamment de Hashoter, autour d’une unité antiterroriste et d’un groupe de militants révolutionnaires) qui nous a beaucoup impressionnées. On a vraiment fait en sorte d’être les coproductrices françaises de son prochain film, et puis il y a aussi Joseph Cedar (meilleur film à l’Ophir du cinéma pour Footnote en 2011) qu’on aime beaucoup.

Si vous dénichez ici un talent, êtes-vous prêtes à le produire ? 
Oui, après on verra quel est le stade d’avancement du projet. On est là pour ça. On peut vouloir coproduire, comme on peut aussi s’intéresser au film en tant que distributeurs. On fait de la télé également. Et dans ce bouillonnement créatif en Israël, il y a des passerelles entre le cinéma et la télévision tout le temps. Il y a aussi une école de scénaristes très au point, avec des histoires et des concepts forts.
En dépit de la réalité extrêmement brûlante et âpre qui l’entoure et l’affecte directement, Israël est capable de se projeter dans l’avenir via la fiction, des histoires, des récits forts qui sont une autre manière de penser l’avenir. C’est une très grande qualité de ce pays.

Faire un film, c’est proposer une vision. Montrer Israël, choisir de produire tel ou tel film, n’y a-t-il pas là une forme de responsabilité ? 
Caroline Banjo : Pour nous, c’est le talent qui prime, audelà du fait qu’il soit israélien… Tous les réalisateurs parlent d’un endroit. Ce qui est intéressant, c’est quand ce n’est pas frontal, comme par exemple dans le film de Nadav Lapid que nous coproduisons The Kindergarten Teacher. Cela pourrait se passer n’importe où, parce que la force du propos est universelle. En fin de compte, quelque chose nous permettra de comprendre que Nadav est en train de parler de son pays, mais de manière totalement indirecte. Ce n’est donc pas un cinéma militant qui nous intéresse, mais comment l’art, en tant que tel, milite de façon intrinsèque pour des idées, des formes de représentation.

Parler de la petite histoire, avec, en filigrane, la grande histoire… 
Oui. Par ailleurs, il y a quelque chose d’important : la politique d’un pays ne doit pas retomber sur la population de ce pays. On peut critiquer Israël et pas forcément les Israéliens si eux-mêmes sont dans une certaine forme de souffrance… Et c’est finalement ce qui nous intéresse aussi, voir comment la plupart des artistes en Israël ont un rapport très fort à ce qui se passe, et un rapport critique, comme on peut l’avoir en France, ou dans d’autres pays où les situations politiques ne sont pas forcément idylliques. C’est la force d’une démocratie, particulièrement dans son cinéma.

Qu’est ce qui facilite les coproductions entre Israël et la France selon vous ?
C. S. : Il y en a énormément aujourd’hui, il y en a même trop ! Et ils ne sont pas nombreux à s’intéresser aux productions étrangères. Un film ne peut pas de toute façon se produire à 100 % en Israël, les producteurs locaux cherchent des fonds et il n’y a pas énormément de pays intéressés : l’Allemagne, la France, peut-être un peu la Belgique. Tous les films israéliens se font avec des partenaires étrangers pendant qu’en France, beaucoup de réalisateurs veulent venir tourner ici en Israël.
Un vrai embouteillage ! u Qu’est-ce qui attire le public français dans le cinéma israélien ? Des thèmes universels ? C. B : Comme toutes les cinématographies, c’est la capacité à raconter une histoire, à exprimer un point de vue fort, transcender le local via l’universel. Le public veut qu’on lui raconte ce qu’il n’a pas l’habitude d’entendre. Ce n’est pas propre au cinéma israélien, c’est propre à toutes les grandes cinématographies. La définition de l’universel, c’est « le local sans les murs ». Je vous laisse méditer sur cette phrase ! (rires)


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