Le festival de Cannes, dans l’ombre et la lumière

Mirage doré, fête glamour, Cannes n’a rien perdu de son éclat.

By HÉLÈNE SCHOUMANN
May 30, 2013 16:51
Plantu et Kichka venus à Cannes dans le cadre de leur association "Cartoonists for peace".

P20 JFR 370. (photo credit: Reuters)


On le sait, le festival de Cannes est une des manifestations cinématographiques les plus importantes au monde et aussi une des plus médiatisées. Pendant 10 jours, la planète palpite au rythme des stars qui défilent et des films signés par les grands noms du 7e Art.

Ce 66e Festival n’a pas échappé à ses multiples traditions comme la mythique montée des marches sur le désormais célèbre tapis rouge, parfois glissant et imbibé de pluie, mais qui suscite toujours autant d’envie. Les grands hôtels bourrés de stars et interdits au public. Ou encore cette Croisette envahie par les « gens » du métier.

Car ici dans l’antre des privilégiés, pas de places pour des festivaliers « normaux » ou néophytes en mal de cinéma. La règle d’or de Cannes et le sésame de cette « transe collective » est un badge aux différentes couleurs. Cette accréditation, miroir aux alouettes, vous permet ou vous interdit d’accéder aux différentes sélections, aux plages, aux hôtels… Car aucun ne vous autorise l’entrée à la grande soirée de 19 heures et à l’ascension convoitée des marches qui vous avale dans le tourbillon de la compétition et des stars. Ainsi, comme l’a noté la directrice d’une célèbre école française de cinéma, ces badges que l’on obtient si facilement scellent davantage votre exclusion et signent votre non-appartenance à ces différentes castes.

Rencontres au hasard de… 

D’autres, comme Sophie Dulac qui est là pour travailler, haussent les épaules. Productrice, distributrice exploitante, elle virevolte avec grâce et passe d’une projection à une autre et à ses multiples rendez-vous sans état d’âme… Pourtant dès 20 heures, elle dîne tranquillement et se retire dans son hôtel aux tentures rougeoyantes et aux allures de manoir anglais.

Robert Sender, célèbre journaliste de la communauté juive a réglé le problème, il va à toutes les projections à 8 h 30 du matin et ne fréquente aucune de ces fêtes tant convoitées.

L’acteur Stéphane Freiss suivi de son producteur arpente les lieux du crime, cherchant pour son premier long-métrage, en tant que réalisateur, un producteur israélien. Rodé aux ficelles de ce jeu, il confesse qu’après deux jours « c’est bon ». Star oblige, il ne fera pas l’économie de la montée des marches, le temps d’un soir, au bras de la superbe réalisatrice et écrivain Géraldine Maillet… Quant à Michel Abramowicz, le chef opérateur en titre du réalisateur Avi Nesher, président de l’AFC (association française du cinéma), il fait partie du jury de la Caméra d’or qui récompense un premier film et dont la présidente est Agnès Varda. Le temps se déroule au rythme des projections, ce qui arrange ce technicien hors pair qui fuit les mondanités sous toutes ses formes… mais qui avoue être ravi du dîner de clôture qui réunira tous les membres du jury de toutes les catégories.

Son de cloche opposé chez la productrice Nelly Kasfi qui vient de coproduire un film avec Marek Rozenbaum, sur le destin tragique du joueur de boxe juif Young Perez qui finira à Auschwitz. Elle fera, en compagnie du metteur en scène Jacques Ouaniche et de l’acteur Brahim Asloum, « une montée des marches ». La sortie du film étant prévue en octobre, Cannes est donc un moyen de faire connaître cette oeuvre franco-israélienne.

Le caricaturiste israélien Michel Kichka était là aussi et exposait dans l’enceinte du Palais des festivals ses célèbres dessins en compagnie de Plantu. La traversée de la mer Rouge semblerait plus facile que les 200 mètres qui nous séparaient… Barrages de police, marée humaine… Voitures noires aux vitres teintées amenant peut-être celui qui nous recherchions… 

Mais où donc est passé Steven Spielberg ?

Ainsi l’homme de La Liste de Schindler et de Munich, est le président du Festival. A force de le voir à la « une » des magazines et à la télévision, on finit par croire comme l’enfant de E.T. qu’on pourrait le toucher du doigt, ici au coeur des étoiles… On a beau arpenter les lieux en tous sens à travers cette foule si dense qu’on peut à peine mettre un pied devant l’autre, l’homme est invisible. On aurait tant de choses à lui demander… On connaît son lien fort avec Israël et l’extraordinaire travail qu’il entreprend sur la mémoire, en filmant à travers sa fondation des milliers de témoignages d’anciens déportés. On murmure qu’il se serait réconcilié avec Lanzmann, ici dans ce lieu improbable et si loin de Pitchipoï.

On se souvient de cette querelle historique entre les deux hommes à propos d’erreurs insoutenables pour le réalisateur de Shoah dans La Liste de Schindler. Notre demande d’interview a été déclinée poliment avec beaucoup d’amabilité par l’assistante de Spielberg… Mais en dehors des paillettes, le festival de Cannes est un marché où tous les gens de cinéma ont des rendez-vous, font des affaires. Stands, villages. Tous les pays du monde déploient leurs bannières.

Israël à l’honneur 

Israël, bien sûr, n’est pas en reste à Cannes avec le développement, ces quinze dernières années, de ses productions comme l’atteste la fébrilité de Katriel Schory, directeur de l’Israël Film Fund qui court d’un endroit à l’autre et donne ses rendez-vous dans l’immense stand israélien du marché.

Le temps du festival, on peut voir les films israéliens produits en 2013 et susceptibles d’être achetés par différents pays.

Parmi eux citons Cupcakes d’Eytan Fox, Le congrès d’Ari Folman, Water de Yaël Perlov. Ciné fondation qui propose des courts métrages d’étudiants compte quatre productions israéliennes, ce qui montre la bonne santé des écoles, qui, ne l’oublions pas, sont au nombre de 17, chiffre mirobolant pour la surface du pays.

L’école Sam Spiegel située à Jérusalem a été sélectionnée pour le film de Gan de Lange : Babaga. C’est au cours d’une grande soirée sur la plage donnée par Katriel Schory en l’honneur du cinéma israélien que l’on peut croiser les personnalités israéliennes. On évoque le dernier film d’Ari Folman Le congrès, projeté en ouverture de la quinzaine des réalisateurs.

Diamétralement opposé à Valse avec Bachir, ancré dans un contexte politique israélien, Le congrès est un film de sciencefiction mi-réel, mi-animé. Tout autant extraordinaire en émotion qu’en fantaisie : Ari Folman emmène son spectateur là où on ne s’y attend pas. Le Congrès sort en Israël début juin.

La Cinémathèque de Jérusalem est aussi représentée dans le village, enceinte plus aérée, sorte de grand chapiteau.

Sur la croisette, on va également croiser Raphaël Nadjari et l’équipe de A strange course of events. Un homme est arrivé essoufflé à 14 heures sur une des plages où la « dream team » du dernier film de Nadjari (Tehilim, Avanim) lui avait donné rendez-vous. C’est Moni Moshonov, l’acteur de James Gray qui est aussi à Cannes pour un autre long-métrage, The Immigrant. Dans le film de Nadjari, Moni Moshonov, avec son talent habituel, incarne un père qui revoit son fils après des années d’absence.

Entièrement tourné à Haïfa, ce film évoque avec beaucoup d’émotion les liens et les relations familiales. Présenté à la quinzaine des réalisateurs aussi, il a été ovationné par un public amateur de films israéliens et qui recherche un cinéma plus confidentiel loin des robes longues et des crépitements de flashs… 

Coup de coeur : Claude Lanzmann

Lui qui déteste les officiels qu’il appelle « le mobilier national » a eu droit au toit du monde, au haut du panier pour sa projection hors compétition de son documentaire Le dernier des injustes. On jacasse dans la salle, on échange des sourires. La première dame du pays est là sous les traits de Valérie Trierweiler, qui a fait le déplacement exprès tout comme Aurélie Filippetti, ministre de la Culture.

Dans la salle on reconnaît quelques têtes, Serge Toubiana, directeur de la Cinémathèque, le cinéaste Arnaud Desplechin. Tous sont venus pour assister à la grandmesse lanzmanienne, à cet incroyable film coup de poing qui dure 3 heures 38 minutes. Je tue les nazis avec ma caméra, aime à répéter ce cinéaste de génie qui encore une fois nous a surpris avec le témoignage de Benjamin Mumelstein, qui était au conseil des juifs dans le camp de Theresienstadt.

Seul survivant, il collaborera avec Eichmann pendant sept ans. Comme à son habitude, Claude Lanzmann déroute, et laisse le choix au spectateur de décider si cet homme retiré à Rome et dont l’intelligence n’a rien perdu de son acuité est coupable. Réfutant la théorie d’Hannah Arendt et sa banalité du mal, Mumelstein, à force d’argument, démontre comment le mal chez Eichmann est à la racine de cet être, voleur et voyou dès son premier âge.

Un film d’une force inouïe qui révèle sur Theresienstadt des informations essentielles et montre que ce camp modèle pour les nazis était aussi un enfer horrible où tout était faux : « on fait comme si », répète Mumelstein. Un peu comme à Cannes…


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