Les arbres de Treblinka

« La forêt en noir et blanc » est la première exposition d’art contemporain du musée du kibboutz des Combattants du ghetto.

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January 29, 2013 14:44
Treblinka

3001JFR20 521. (photo credit: Ariel Yanai)

 
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Contrairement à Auschwitz, il n’y a, au camp de concentration de Treblinka, rien d’autre qu’un immense monument. Or, Ariel Yanaï, artiste photographe de 43 ans, voulait photographier autre chose. Ces photos prises en Pologne en 2003 sont actuellement exposées au musée du kibboutz des combattants du ghetto sous le titre « La forêt en noir et blanc – deux odyssées à Treblinka ». On pourrait donc croire que Yanaï a fait deux voyages en Pologne. Il n’en est rien : son parcours constitue une partie de l’exposition, tandis que l’autre concerne le témoignage d’une personne née en Pologne et qui a survécu à ses douloureuses expériences dont une longue période au camp de concentration de Birkenau.

Yanaï présente le projet : « Il y a mon histoire, un fils dont le père est venu de Pologne et celle de Havka ».

Havka Folman-Raban avait quinze ans quand les Allemands ont envahi la Pologne en 1940.

Elle s’est jointe au mouvement sioniste Dror, dont les membres ont plus tard participé à la révolte du ghetto de Varsovie. Son apparence et son accent polonais non-juif l’ont amenée à devenir le messager et l’espion du mouvement. Une de ses missions était d’arriver jusqu’à Treblinka et de raconter ce qui s’y passait.

Plus tard, arrêtée par les nazis comme politique et non comme juive, elle est déportée à Birkenau où elle reste pendant deux ans. Aujourd’hui, âgée de 88 ans, elle est guide dans le musée. Elle partage son expérience avec les visiteurs et leur transmet une énergie positive, malgré ses années de jeunesse difficiles.

« Quand vous regardez mes photographies, vous pouvez voir dans un angle, celles consacrées à Havka. L’ensemble des clichés constitue donc une combinaison entre son histoire et la mienne, et donne naissance à un troisième élément intangible que le visiteur peut seulement ressentir. »

Combler les blancs de l’Histoire

Au départ, ce rapprochement entre Yanaï et Folman-Raban, peut étonner. Mais en fait la synergie est naturelle entre les deux, en dépit de leur génération de différence. Le père de Yanaï, qui a inspiré son fils photographe pour ce travail, est décédé il y a 18 mois, à l’âge de 91 ans. Arrivé en Palestine en 1935, il est le seul membre de sa famille à avoir échappé à la Shoah. Tous les autres sont morts à Treblinka. Folman-Raban et Yanaï père étaient presque voisins.

« Ils vivaient à une rue l’un de l’autre. J’ai demandé à Havka si elle l’avait rencontré à Varsovie. Elle a dit ne pas savoir puisque la communauté juive était très grande. Mais qui sait ? Ils se sont peut-être croisés au magasin du coin. » En 2011, l’oeuvre du photographe a été présentée au public pour la première fois, à la Maison des artistes à Tel-Aviv. « Mais cette deuxième exposition est différente », note-til, « la rencontre avec Folman-Raban apporte une valeur et une dimension significatives ».

De plus, présenter ce projet au musée des Combattants du ghetto participe d’une démarche novatrice. Ce musée est historique et dans ce sens la vidéo de Havka parfaitement adaptée au lieu. Pourtant, « Deux odyssées à Treblinka » inaugure une nouvelle orientation.

Jusqu’à présent, le musée ne présentait que des oeuvres d’art de survivants de la Shoah ou des objets directement reliés à leur expérience. C’est la première fois que l’on montre ici de l’art contemporain et l’oeuvre de quelqu’un qui n’a pas vécu lui-même la Shoah.

Pour Yanaï, le but de son voyage en Pologne était de combler « les blancs qui manquaient dans l’histoire de son père » : « Mon père ne parlait pas beaucoup de sa vie en Pologne. De toute façon, même s’il m’avait dit tout ce qu’il savait, son récit aurait été incomplet, puisqu’il n’a, lui-même, pas traversé la Shoah. Mais il disait toujours, par exemple, que quand il a quitté sa mère sur le quai de la gare, s’il avait su que c’était la dernière fois, il l’aurait quitté différemment. » 

16 photos en noir et blanc

 L’élément principal de l’exposition est une photo de la région forestière, située autour du camp de concentration. « Il s’agit d’une image qui mesure 5 mètres de long, et est constituée de fragments », explique le photographe. « Je n’ai pas joué avec les contrastes ou les ombres pour la corriger et créer ainsi une illusion de panorama uniforme. » La composition saccadée, du travail, comme par à-coups et son emplacement central dans le musée sont le résultat d’une stratégie, d’une esthétique pour tenter de traduire la taille et l’ampleur de la tragédie humaine qui s’est déroulée dans les environs de ce site, des années auparavant.

« J’avais seize images, seize photos que j’ai développées manuellement en noir et blanc.

Chacune d’elle a sa propre raison d’être.

Ensuite, je les ai mises à plat, sur une table, non pas pour les assembler ou pour rendre l’ensemble cohérent, mais au contraire, pour accentuer la nature fragmentaire de ce paysage. Même quand on l’observe d’en haut, on ne peut voir cette composition en entier, comme il est impossible d’appréhender totalement la Shoah. » Et on retrouve ici un élément personnel lourd de sens pour l’artiste. « Cette idée de fragmentation évoque aussi l’histoire de mon père et de beaucoup de Juifs qui ont pu échapper à la Shoah. Cela représente aussi la séparation de la vie en Pologne, et surtout des familles. Mon père a quitté la sienne sur un quai de gare. Il ne les a jamais revus. » Même après son voyage en Pologne, et plus tard, sa rencontre avec Folman-Raban et son étonnante histoire, Yanaï n’a pas voulu essayer de représenter la souffrance humaine. « C’est comme la maison de mon père à Varsovie.

Elle n’existe plus et je ne suis même pas sûr de l’adresse. Il n’y a rien de vraiment tangible làbas.

De la même manière, on ne peut attendre d’une photo qu’elle nous offre la réalité de l’événement. La réalité de la Shoah, c’est la faim, le froid, la peur et la mort. Une photo ne sera jamais qu’une vision très subjective de l’événement et de ce qui s’est vraiment passé. » Le choix des arbres pour transmettre cette tragédie de l’histoire est basé sur leur habilité à projeter une identité. Yanaï précise : « Si vous regardez n’importe quelle forme de végétation, vous pouvez reconnaître son origine, la région d’où elle vient, le paysage auquel elle appartient. Par exemple, à la vue d’une photo d’un buisson, prise à Jaffa, vous saurez qu’on est en Israël – par la forme des feuilles, par leur aridité.

Cette oeuvre n’est pas là pour donner à voir un paysage – c’est une collection de nuances et de perspectives. Par contre, vous savez immédiatement qu’il s’agit d’arbres polonais et que ce paysage ne pourrait se retrouver nulle part ailleurs. » 

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