Les musées juifs poussent comme des champignons

A travers le monde, les musées juifs sont en plein essor avec des expositions exceptionnelles.

P18 JFR 370 (photo credit: Berlin Jewish Museum)
P18 JFR 370
(photo credit: Berlin Jewish Museum)

Un groupe de visiteurs allemands, curieux et impatients, attend avecimpatience Bill Glucraft, au musée juif de Berlin, quand celui-ci arrive pourrépondre à leurs questions.

Glucraft, un berlinois de 27 ans, s’est porté volontaire pour participer à uneexposition intitulée « Toute la vérité, tout ce que vous avez toujours voulusavoir sur les juifs », qui vise à éclairer toutes les facettes de la culturejuive pour un public allemand non averti. Mais son idée d’un juif assis sur unbanc dans une vitrine, qui sert de pièce de musée dans l’ancienne capitalenazie, avait défrayé la chronique et déclenché une vive polémique, après avoirfait les gros titres sous l’appellation de : « un juif dans une boîte ».

Glucraft s’installe confortablement sur le banc, croise les jambes et sourit.Sentant une certaine réticence du public, il déclare : « Je ne mords pas. Quiveut poser une question ? » « Pourquoi les juifs portent-ils une kippa ? »,demande quelqu’un. « Quels sont les aliments casher ? » « Quelle est ladifférence entre être juif en Allemagne et être juif aux États-Unis ? » « Lesquestions posées sont en général simples et superficielles », explique ce natifde Fairfield dans le Connecticut, arrivé à Berlin il y a plus de trois ans pourvivre avec sa petite amie allemande non juive. « Quand vous parlez à des gensqui n’ont jamais rencontré de juif, vous ne pouvez pas entamer une discussionsur le Talmud. Vous devez commencer par les bases, en gros le judaïsme pourdébutants. Presque tout le monde reconnaît n’avoir jamais rencontré de juif ettous se félicitent de l’occasion qui leur est donnée ici. » 

Des musées juifs,mais pour qui ? 

Les musées juifs sont soudain en vogue. Au cours de cesderniers mois, deux histoires, en particulier, ont fait le tour des rédactionsde par le monde. D’abord l’ouverture du musée d’histoire des juifs polonais àVarsovie, pour un coût de 100 millions de dollars, annoncée à grand renfort depublicité. Puis la controverse autour de l’exposition à Berlin du « Juif dansune boîte » qui a créé l’événement.

« L’ouverture du musée de Varsovie est un fait important et le musée de Berlinl’est tout autant », souligne Ruth Beesch, directrice adjointe de l’administrationdes programmes au musée juif de la ville de New York. « C’est bien le signe queles musées juifs sont en plein essor, dans des endroits où l’on aurait jamaispensé qu’ils puissent exister. » Mais, outre ces deux histoires, on sent bienqu’il y a anguille sous roche quand le New York Times traite huit sujets surdes musées juifs en trois mois. La dernière exposition du musée juif de Berlins’inscrit dans la tendance croissante des musées juifs à vouloir sortir de leurzone de confort, qui consistait jusqu’alors à présenter de trop sagescollections d’objets de culte, verres de Kiddouch en argent et autres couronnesde Torah ornementées.

« Prenez un mur de cent chandeliers de Hanouka par exemple. En dehors de cinqou six personnes dans le monde, moi compris, qui va trouver cela intéressant ?», explique Michal Friedlander, conservatrice au musée de Berlin depuis douzeans.

« Je crois à de nouvelles méthodes créatives pour toucher le public. Laquestion est de savoir qui est à l’origine de ces musées. Aux États-Unis, ilssont créés par des juifs et visent un public juif. Et tournent en généralautour du cycle de la vie juive, des fêtes et des traditions. Ils sont hébergésdans des bâtiments appartenant à la communauté juive. En Europe, ils sont engrande partie conçus par des non-juifs pour un public non juif.

« Les musées juifs européens reconstituent une histoire qui s’est perdue »,souligne Tamar Friedlander. « Ils se concentrent essentiellement sur lapréservation culturelle.

Dans les années quatre-vingt, il y a eu une grosse vague et un importantfinancement de ces musées, mais cela s’est calmé depuis. Maintenant, c’est enEurope de l’Est que ces musées émergent. Beaucoup d’idées nouvelles voient lejour, accompagnées d’une énorme créativité. » 

Cuisine, magie et baseball 

Lesmusées juifs montent des expositions innovantes et interactives, qui explorentdifférents aspects de la vie et de l’histoire juives. Ils numérisent leurscollections, renforcent leur présence en ligne et l’utilisation des médias axéssur la technologie dans leurs expositions. Cela fait partie d’un mouvement quivoit le judaïsme comme une culture et pas seulement comme une religion, avec undésir affirmé de montrer comment vivent les juifs et non juste comment ils sontmorts.

Quelques exemples récents : le musée historique juif à Amsterdam vient declôturer une exposition intitulée Saveur juive : une cuisine du monde entier,où les visiteurs étaient invités à découvrir la cuisine juive, ainsi qu’unecollection de centaines de livres de cuisine juive, anciens et contemporains,et d’ustensiles de cuisine comme un four de Shabbat, une marmite à tchoulent ouun moule à kougel. Des cours de cuisine et des dégustations de vinaccompagnaient la visite. Une exposition de 2008, coproduite avec le muséed’art et d’histoire du judaïsme à Paris, présentait Super héros et Schlemiels,la mémoire juive dans la bande dessinée.

Le musée juif contemporain à San Francisco expose Black Sabbath, l’histoiremusicale secrète des relations judéonoires, de Johnny Mathis chantant le KolNidre à Cab Calloway émaillant son swing d’expressions yiddish.

Le musée juif de New York a, ces dernières années, monté des spectaclessurprenants tels que Houdini : l’art et la magie, sur le prestidigitateur juif,Super héros : le bien et le mal dans la bande dessinée américaine, sur lesécrivains et artistes juifs qui ont produit des héros comme Superman et Batman.Ou encore Curious George sauve la mise, autour du petit singe favori del’Amérique et de ses créateurs, des juifs allemand qui vivent à Paris et fuientl’Europe occupée par les nazis et l’influence que cette expérience a eue surles aventures de Curious George.

Quant au musée national d’histoire juive à Philadelphie, il expose Au-delà dessvastikas et de Jim Crow : des érudits juifs réfugiés dans les collèges noirs,l’histoire d’universitaires juifs, licenciés dans les années 1930 de leurspostes d’enseignants en Allemagne et en Autriche, qui ont trouvé un emploi dansles collèges historiquement noirs et les universités du sud des États-Unis. Lemusée prépare une exposition qui ouvrira ses portes en 2014, intituléePoursuivre son rêve sur les juifs et le baseball. Les commissaires del’exposition ont ouvert un site Internet, Tumblr, pour solliciter un contenugénéré par les utilisateurs eux-mêmes.

Trop de musées juifs ? 

« Historiquement, les juifs ont toujours été engagésculturellement dans la musique, le théâtre, le cinéma ou les arts visuels et entant que chercheurs », explique Joanne Marks Kauvar, directrice exécutive duConseil international des musées juifs américains. « Nous sommes un peuple douéd’une capacité de réflexion propre, capable de susciter curiosité et rigueurintellectuelle pour explorer le vaste monde, mais également apte à exercer cesqualités vis-àvis de nous-mêmes. Cette énorme curiosité intellectuelle etculturelle se manifeste dans l’établissement de nos propres musées. » Le faitque le conseil, fondé il y a 35 ans avec seulement 7 membres, en compteaujourd’hui 80, d’un bout à l’autre des États-Unis, est la preuve incontestéede la prolifération des musées juifs sur le continent nord-américain au coursdes dernières décennies. Les juifs américains semblent devenus plus laïques, lerôle de la synagogue a diminué et le rôle des musées juifs paraît plusimportant.

« Chaque communauté possède sa propre vision et crée sa propre variation sur lethème », explique Kauvar.

Mais y en a-t-il trop ? Le mois d’avril a vu l’ouverture de deux nouveauxmusées. Un musée de la Shoah a vu le jour dans le prestigieux lycée desSciences du Bronx à New York, qui a produit huit lauréats juifs du prix Nobelen physique et en chimie.

Et le musée séfarade de Grenade, en Espagne, qui a ouvert ses portes etcontient des livres et des objets collectés à travers l’Andalousie. Il met enlumière une communauté juive prospère jusqu’en 1492, début de l’Inquisitionespagnole. Le musée est le fruit de l’initiative de Gabriel Perez et BeatrizCavalier, un historien et la fille d’une femme juive qui a fui la région pendantla guerre civile espagnole.

L’inauguration du musée a été marquée par une cérémonie très originale – unvrai mariage juif avec dais nuptial sous lequel se tenait le couple defondateurs du lieu qui ont choisi de lier leur destin à celui du musée. « Je nedirais pas qu’il y a trop de musées juifs », déclare Ruth Beesch, du musée juifde New York. « Nous avons tous notre caractère propre. » 

Entre le parc del’Indépendance et le musée Guggenheim 

Certains nouveaux musées, conçus par desarchitectes de renommée mondiale, occupent des propriétés de premier ordre. Lemusée national de l’histoire juive américaine, à Philadelphie, qui a coûté labagatelle de 150 millions de dollars, a inauguré sa nouvelle installation en2010, dans le secteur à la consonance la plus historique d’Amérique, à un jetde pierre de Liberty Bell, la cloche de la liberté.

Surplombant le parc national historique de l’Indépendance, où la déclarationd’Indépendance et la Constitution ont été signés, le musée s’est donné pourmission de rapprocher les juifs de leur propre patrimoine et de raconterl’histoire des juifs en Amérique « à tous ses habitants ».

« C’est un lieu significatif très puissant », explique Ivy Barsky, directeurgénéral du musée. « Les visiteurs sortent directement du parc del’Indépendance, fondement même de la liberté américaine, pour pénétrer dans cemusée de l’histoire juive résolument contemporain.

Le fait que l’histoire juive américaine se trouve confrontée ici même au thèmetrès sophistiqué et chargé de sens qu’est la liberté est assez incroyable. » Lemusée juif de New York, situé au carrefour de la 92e rue et de la 5e Avenue, setrouve à 4 pâtés de maisons du musée Guggenheim, à 2 rues du musée du designCooper-Hewitt et à un jet de pierres du Metropolitan Museum. C’est l’un desplus anciens musées juifs d’Amérique, doté d’un fonds de près de 94 millions dedollars, plus important que celui du Guggenheim.

« Nous sommes à l’épicentre de l’art à New York », affirme Beesch.

Le musée juif de Skirball à Los Angeles, conçu par le célèbre architecte MosheSafdie, a été inauguré en 1996 et occupe une magnifique installation en amontdu Getty Center.

Le musée juif contemporain de San Francisco, conçu par l’architecte de renomméemondiale Daniel Libeskind, s’est installé en 2008 dans le quartier des arts dela ville, en plein sur Mission Street. Libeskind a également conçu le muséejuif danois de Copenhague et le musée juif de Berlin, le plus grand d’Europe,inauguré en 2001 et financé par le gouvernement allemand. Le musée Maltz dupatrimoine juif à Cleveland, Ohio, ouvert en 2005, a importé plus de 126 tonnesde pierres de Jérusalem taillées à la main pour orner sa façade.

Question de choix 

Pourtant, si l’innovation et la créativité dans lesexpositions sont toujours mises en exergue, l’attachement à la tradition neperd rien de sa valeur. À la question posée par un journaliste auxconservateurs de musées juifs sur ce qu’ils emporteraient si le bâtimentprenait feu, les réponses vont toutes dans le même sens : celui de l’histoirejuive et du rituel.

La directrice générale du musée national d’histoire juive de Philadelphie n’apas mis longtemps à réfléchir. Elle emporterait la copie originale, sur papierchiffon jauni, de la lettre adressée par George Washington à la congrégationjuive de Newport, Rhode Island, dans laquelle il affirme que le gouvernementaméricain naissant n’apportera « à la bigoterie aucune sanction, à lapersécution aucune aide ».

« C’est l’un des objets les plus importants de l’histoire américaine », déclareBarsky. « Sa lettre est étonnamment poétique. Chaque phrase est absolumentmagnifique. C’est ce que j’emporterais, sans l’ombre d’une hésitation. » PourBeesch, le directeur de la programmation du musée juif de New York, le dilemmeest plus sérieux. Depuis sa fondation en 1904, le musée a rassemblé plus de 25000 objets sur différents supports. Le musée a longtemps privilégié lesexpositions d’art moderne les plus novatrices. Dans les années soixante, lemusée est à l’avant-garde du monde de l’art contemporain, avec des expositionsqui marquent un tournant décisif dans la carrière d’artistes comme Jasper Johnset Robert Rauschenberg.

Les expositions à venir s’inscrivent dans cette mouvance.

Chagall : l’amour, la guerre et l’exil, est prévue pour septembre 2013. Abus delangage : Mel Bochner depuis 1997, qui montre le travail de la figure de prouede l’art conceptuel, est prévue pour 2014 et La révolution de l’oeil : l’artmoderne et la naissance de la télévision américaine est annoncée pour 2015.

Pour autant, devant une telle profusion d’objets qui s’offrent à elles à lapointe de l’art moderne, Beesch plonge délibérément au coeur de la culturejuive. Elle opte pour une couronne de la Torah en argent, fabriquée en 1764 àLviv (nom de la ville aujourd’hui), en Ukraine. La couronne de la Torah estdécorée de motifs en relief obtenus par martelage et repoussage, percée,gravée, partiellement dorée et ornée de pierres semi-précieuses.

« Dans notre collection d’objets de culte, nous possédons des pièces uniquesqui traduisent l’incroyable capacité de survie du peuple juif. Cette couronnede la Torah est une pièce magnifique tout à fait extraordinaire »,conclut-elle.