Les valises de la mémoire

Après avoir parcouru le monde pendant plus d’une décennie, l’exposition Für das Kind a élu domicile permanent à Vienne et nous raconte cet épisode à la fois heureux et douloureux de l’histoire

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April 14, 2015 18:43
Journal intime de Bertha Leverton

Journal intime de Bertha Leverton. (photo credit: DR)

 
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Il y a 76 ans, ma mère Ruth Davis (née Schiffmann), quittait Vienne, occupée par les nazis. Un Kindertransport (un transport d’enfants) allait la conduire vers la sécurité physique et la survie, au Royaume-Uni. A ses côtés, ses deux sœurs aînées, Ilse et Trude ; mais elle laissait derrière elle sa mère et son frère cadet. Son père – mon grand-père, que je n’ai jamais connu – avait déjà rallié la Belgique, où il allait être miraculeusement rejoint par sa femme et son fils de 4 ans, quelques mois plus tard. Là, mes grands-parents survivront dans la clandestinité environ deux ans, auront un autre enfant – une petite sœur que ma mère n’a jamais rencontrée, et dont elle n’apprendra l’existence que 40 ans plus tard. Malheureusement, tous seront rattrapés par la Shoah.

Ma mère et mes tantes faisaient partie de ces 10 000 enfants de moins de 17 ans, juifs pour la plupart, originaires d’Autriche, d’Allemagne, de Tchécoslovaquie ou de Pologne, qui ont été accueillis par l’Angleterre et placés dans des familles d’accueil ou des foyers, des fermes ou des internats.
Si on peut littéralement parler d’une opération de sauvetage, il s’agissait aussi d’une expérience traumatique, pour les plus jeunes comme pour les adultes.
Parmi ces Kinder (enfants en allemand), certains, comme ma défunte tante Trude, ont fait le choix de revenir sur leur lieu de naissance. Ma mère, elle, n’y est jamais retournée. Ilse non plus. Aujourd’hui arrière-arrière-grand-mère de 86 ans, elle vit toujours à Londres.

Vienne, capitale de la mémoire


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Le Kindertransport s’est déroulé entre décembre 1938 et août 1939, soit quelques mois avant le début de la guerre. Tous les enfants ont quitté Vienne pour la Grande-Bretagne depuis la gare Westbahnhof. Un monument érigé au niveau inférieur de la station commémore l’opération de sauvetage. Une statue en bronze représente un jeune garçon coiffé d’une kippa, au regard triste, assis sur une valise.
L’œuvre, elle aussi appelé Für das Kind, a été conçue par le sculpteur britannique d’origine vénézuélienne, Flor Kent. Il est l’auteur d’autres créations qui commémorent le Kindertransport et sont exposées à la gare de Liverpool Street, à Londres – où les enfants ont été accueillis –, à Berlin, ainsi qu’à la gare principale de Prague. Là, une statue représente Nicholas Winton, aujourd’hui âgé de 105 ans, qui a sauvé 669 enfants juifs de ce qui était alors la Tchécoslovaquie.

Quand je me suis approché de la statue, une femme se tenait là, elle lisait l’inscription sur la plaque. Je lui ai alors demandé, en anglais, si elle savait ce que ce monument symbolisait ; elle m’a répondu ne pas avoir eu connaissance du Kindertransport avant de venir à Vienne. Il s’est avéré que cette dame vivait à Haïfa. Je lui ai alors raconté l’histoire de ma mère, en hébreu.
Puis je suis resté à proximité du monument quelques instants, pour voir si les passants lui prêtaient attention. Et je n’ai pas été déçu. Un quadragénaire accompagné d’une femme plus âgée a paru prendre un plaisir particulier dans la contemplation du jeune garçon et de la valise. En engageant la conversation avec lui, je découvrais que Matthias, un architecte autrichien, témoignait d’un vif intérêt pour la Shoah. Il avait même eu des échanges avec l’Institut Wiesenthal de Vienne et envisageait des études sur le sujet. La preuve que le sombre passé de l’Autriche n’est pas entièrement tombé dans l’oubli dans la capitale viennoise.

Une valise par enfant

L’exposition Für das Kind (Pour l’enfant) a parcouru le monde entier au cours des dix dernières années – de Londres à Prague, en passant par le camp de concentration de Mauthausen en Haute-Autriche – accueillie par des institutions culturelles de premier plan. Depuis le mois de décembre, elle a élu domicile permanent à Vienne.

Il s’agit ainsi du premier musée consacré à ces transports d’enfants, situé dans le sous-sol d’un immeuble de la Radetzkystrasse, dans une galerie tenue par le Dr Rudolf Schweinhammer et sa femme, Mirella Zamuner. L’endroit n’a pas été choisi au hasard. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le bâtiment a servi d’abri temporaire pour des juifs, avant leur déportation vers les camps de la mort.
Lors du départ, les autorités nazies avaient autorisé chaque enfant à prendre avec lui une valise et un autre objet de son choix. Ma mère se souvient d’avoir pris une couverture.



L’exposition, conçue par les conservateurs Rosie Potter et Patricia Ayre, propose ainsi 23 grandes photographies. Sur chacune de ces images, une valise ouverte, qui contient divers souvenirs fournis par les Kinder propriétaires.
Les artefacts véhiculent un sentiment de perte particulièrement palpable et marquent l’enfance et la jeunesse.
Le nouveau musée a ainsi pour objectif de perpétuer le souvenir de cette incroyable opération de sauvetage d’enfants. L’ouverture officielle a eu lieu le 10 décembre dernier – jour du 76e anniversaire du premier convoi au départ de Vienne – en présence d’une foule de dignitaires, dont le ministre autrichien de l’Education, Gabriele Heinisch-Hosek ; le ministre des Arts, de la Culture et des Médias, le Dr Josef Ostermayer ; le président de la communauté juive viennoise Oskar Deutsch ; et Inga Joseph, 87 ans, née à Vienne et qui vit aujourd’hui à Sheffield dans le nord-est de l’Angleterre.
« Je suis ravie que Vienne ait été choisie pour accueillir le premier musée consacré au Kindertransport », confie celle qui a débarqué en Grande-Bretagne en juin 1939, à l’âge de 12 ans. « Je ne sais pas combien de personnes sont au courant de cet épisode de l’histoire. J’espère que le musée permettra de mettre en lumière ce qui s’est passé pendant toutes ces années. »
La photographie de la valise de la jeune Inga comprend toutes sortes d’objets de son enfance. On y trouve des souvenirs hétéroclites, comme un livre d’exercices rouge, qu’elle explique être un manuel d’énigmes, et une petite poupée à tresses blondes. « C’est Trixie », explique cette octogénaire avec un plaisir tout simple. « Elle est maintenant à l’Imperial War Museum [à Londres]. Elle a voyagé aux quatre coins du globe, en tant qu’ambassadrice de la mémoire. Tout le monde semble aimer cette poupée, et la réclame pour des projets d’expositions. »
Après avoir fait le tour du monde, la poupée Trixie est donc revenue à Vienne et reste le symbole de toutes ces enfances innocentes, taillées en pièces par la violence de l’Anschluss et du régime nazi.

Le visage de la peur

Ma mère se souvient encore de ces heures interminables à faire la queue en gare de Westbahnhof. Ses sœurs étaient quelque part dans la file derrière elle, tandis que sa mère et les autres parents tourmentés se tenaient à quelques mètres.
« Je pense que nous ressentions principalement de la confusion », raconte ma mère. « Je me souviens d’avoir été conduite à la station de chemin de fer et placée dans une file d’attente avec une valise dans une main – nous n’étions autorisés à prendre que ce que nous pouvions transporter nous-mêmes – et une couverture dans l’autre. J’étais en tête de ligne car les files étaient formées selon l’âge. J’avais juste sept ans, et je crois me souvenir qu’il n’y avait qu’une seule fillette plus jeune que moi. Il y avait des soldats en uniforme nazi et munis de fusils partout, comme on en voit sur les photos, faisant les cent pas. De l’autre côté, se tenaient les parents. Ils n’étaient pas autorisés à être avec nous ».
« Il était tard dans la nuit », continue ma mère. « Il y avait un immense hall d’entrée, les parents étaient maintenus en retrait. Ma mère était en première ligne, mon frère dans les bras. La dernière image que j’ai d’elle est son visage. J’avais du mal à le reconnaître. Je savais que c’était celui de ma mère, mais son expression ne m’était pas familière, elle me glaçait. Je présume que c’était la peur. »

Le temps de la marelle

Parmi ces enfants sauvés, certains se sont installés de façon définitive en Grande-Bretagne, d’autres ont émigré aux Etats-Unis et un peu partout dans le monde, dont Israël.
1 200 survivants ont eu l’occasion de se réunir en 1989, lorsque Bertha Leverton – qui a fui Munich à 15 ans avec sa sœur cadette, Inge Sadan – a organisé la première réunion Kindertransport à Londres.
L’initiative marquait alors le 50e anniversaire de l’opération de sauvetage, elle a ensuite donné lieu à d’autres retrouvailles à l’occasion des 60e et 75e anniversaires.

L’exposition Für das Kind comprend également le journal intime de Bertha Leverton, qui vient de fêter son 92e anniversaire et vit aujourd’hui en Israël.
Alisa Tennenbaum est une autre enfant de l’exil. Elle avait 10 ans quand elle a rejoint la Grande-Bretagne avec sa sœur. Aujourd’hui âgée de 85 ans, elle est une ambassadrice de la mémoire. Elle ne manque jamais une occasion de partager son témoignage et s’applique à préserver les liens des Kinder israéliens.
Alisa – contrairement à ma mère – est retournée plusieurs fois à Vienne. Elle s’est même rendue, avec ses filles, dans l’appartement de famille situé dans le 20e arrondissement de la capitale. « C’était merveilleux de revoir cet endroit », raconte-elle. « Ils n’ont pas changé le carrelage depuis toutes ces années ; c’étaient sur ces dalles que je jouais à la marelle avec ma sœur et nos amis. »

Des enfances tronquées

Le nouveau musée a vu le jour grâce à la générosité de donateurs privés, mais c’est à Milli Segal, résidente viennoise, qu’en revient l’initiative. L’idée est née quand l’exposition est arrivée dans la capitale autrichienne en novembre 2006. « Le théâtre Nestroyhof-Hamakom [un théâtre du XIXe siècle fermé et oublié pendant de nombreuses années, avant d’être finalement redécouvert dans les années 1990] avait accueilli l’exposition à cette époque », se souvient-elle. Elle a alors tout mis en œuvre pour y installer l’exposition de façon permanente.

Potter et Ayre se sont montrés sensibles aux nuances émotionnelles de ces 23 Kinder dont ils avaient rangé les premiers souvenirs dans une valise pour les immortaliser sur la pellicule.
La valise de Inga, par exemple, comprend un certain nombre de photographies en noir et blanc d’une jeune fille aux cheveux bouclés. Quand je lui ai demandé si c’était elle, à l’époque où elle était encore à Vienne, elle a répondu innocemment : « Non, c’est Shirley Temple. C’est vraiment idiot, n’est-ce pas ? » Mais cela n’a rien d’idiot – c’est au contraire la chose la plus normale qu’une petite fille heureuse puisse faire.
C’est justement ce qu’espère montrer Für das Kind. Faire comprendre ce qu’a pu signifier pour Inga, Alisa, ma mère et ses sœurs, et ces milliers d’autres enfants juifs, cette fuite vers la sécurité, et l’abandon de leurs parents et familles. Comment de si jeunes enfants ont dû gérer, d’un point de vue émotionnel, le fait d’être envoyés dans un endroit où ils ne connaissaient personne, dans un pays dont ils ne parlaient pas la langue ? Comment pouvaient-ils comprendre que, si leurs parents les envoyaient si loin, c’était pour leur sauver la vie, et non pour les rejeter ? Difficile de le savoir.

« Je vous invite, vous les visiteurs de cette exposition, à vous laisser porter par ces photos », écrit Segal dans les notes du catalogue. « Il ne s’agit pas de “simples” photographies, ce sont les histoires de jeunes filles et de jeunes garçons qui ont vécu à une époque horrible de l’histoire et qui ont dû faire preuve de beaucoup de force et de courage pour surmonter la séparation d’avec leurs parents et la perte de ce qui avait été pour eux, jusque-là, un environnement rassurant. » Une invitation à monter dans le train de la mémoire.


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