Plaidoyer pour les déracinés

A travers le récit d’une transplantation douloureuse, Shephen Dau narre la difficile intégration d’un réfugié de guerre

By DAHLIA PEREZ
May 13, 2013 15:16
4 minute read.
S. Dau, "Le livre de Jonas", 2013, éditions Gallimard.

JFR P24 370. (photo credit: DR)


Avec Le livre de Jonas, l’auteur a choisi, pour son premier roman, de mêler les thèmes de la mémoire et de l’identité à travers l’histoire d’un jeune réfugié de guerre. Jonas, c’est son prénom, ou plutôt son pseudonyme, puisqu’il faut bien occidentaliser Younis et se reconstruire une identité.

Dans l’avion qui l’achemine vers les Etats-Unis, le jeune homme, désormais seul au monde après le raid américain qui a rasé sa maison dans son village, remplit sa carte de débarquement et se rebaptise Jonas. Jonas, l’orphelin.

Qui va laisser soigneusement de côté Younis, ce double fantomatique d’une autre vie, errant dans un magma de souvenirs refoulés et dans les décombres de la maison familiale.

Jonas tient à distance Younis, mais Paul, le psychologue s’entête à vouloir le faire remonter à la surface en dépit des réticences du jeune réfugié. A quoi bon ? Jonas n’a-t-il pas besoin d’une page blanche pour survivre, pour ne pas devenir fou ? Mais cette ombre chemine silencieusement à ses côtés, lancinant rappel, poignante évocation d’un monde disparu qui fut le sien dans un autre temps. Là-bas, quelque part dans un pays indéfini du Moyen-Orient. A travers le récit d’une transplantation douloureuse, Stephen Dau parle du chant (universel) des déracinés. Dans des courtes saynètes, des instantanés, il peint par petites touches impressionnistes le portrait de cet étranger immergé dans une famille américaine aseptisée. Jonas se protège en se réfugiant derrière un détachement de façade. Et, en dépit de ses efforts, cet être contemplatif se cogne à l’hyperactivité américaine.

La rencontre n’a jamais lieu : ni avec les enfants de sa famille d’accueil, ni avec leur mère. Celle-ci met entre les mains de Jonas une Bible, et le fossé se creuse : elle y voit des preuves, des certitudes historiques, il la lit comme un récit métaphorique.

Instants fugaces où les êtres sont dépeints dans leur étrangeté, où Stephen Dau dissèque le sentiment de solitude persistant d’un être qui a perdu ses racines.

La main droite répare ce que la main gauche a dévasté 

Autour de lui, chacun vit dans sa bulle, culturelle, identitaire. Définitivement imperméable à l’autre. Jonas est lui-même le grand absent de sa nouvelle existence : il passe. Dans la maison de sa famille d’accueil, au lycée où il souffre de brimades.

L’association qui l’a recueilli et lui a offert l’échappatoire américaine fait son travail. Elle pourvoit à ses besoins, matériels et mentaux, puisqu’il y a Paul, le psy, auquel il peut tout dire. L’association se définit elle-même comme la main droite d’un système qui a tout détruit. Elle répare ce que la main gauche a dévasté dans la vie de Younis.

Le livre est aussi une évocation subtile d’une culpabilité américaine bien présente et qui affleure à travers les notes de Christopher, ce jeune militaire américain qui a participé au raid. Ses écrits décrivent son quotidien militaire et traversent le récit, créant en même temps une mise en abîme de la mutation de Younis. Un journal qui narre la perte des illusions, la descente aux enfers, et la vie militaire qui l’initie aux plaisirs corrompus : sang, violence, dont le jeune américain, fraîchement enrôlé, devient friand.

La seule véritable rencontre, finalement, se situe à la frontière de ces deux êtres en fuite. Une véritable collision le soir du raid : Younis se sauve, court se réfugier dans la cachette que son père lui avait révélée « au cas où ». Christopher va le suivre, éperdument. Pour l’américain à bout de souffle, c’est la fin du chemin. Younis lit son carnet. Comme l’ange noir de la rédemption, il choisit de mettre fin aux jours du militaire américain, dans la grotte.

Un parti pris de sobriété qui évite la sensiblerie 

Fondu au noir. On a toujours le choix de partir ou de rester.

Younis choisit de partir. Le ton descriptif, détaché, qu’on pourrait qualifier de clinique, pour décrire l’arrachement à une terre, la perte des siens, déstabilise.

Pourtant, Stephen Dau nous touche et fait mouche. Le parti pris de sobriété semble vouloir à tout prix éviter la sensiblerie. Cela même quand Younis/Jonas sera mis face à la mère de Christopher, cette femme qui vit un deuil impossible depuis la disparition de son fils. Les souvenirs affleurent, insupportables, et Younis est enfin mis face à son acte. Le carnet de Christopher, qu’il détient, doit être rendu.

En filigrane, il y a l’idée d’un jeune homme peut-être prêt à pardonner, et qui, en tout cas, choisira de mettre un terme au calvaire de la mère. Il lui restituera le journal de son fils, de même qu’il tentera, à travers le retour impossible dans sa terre natale de se restituer Younis, son premier moi.

L’auteur nous bouleverse par son empathie pour la souffrance silencieuse de ce jeune homme qui fantasme sur un passé retrouvé, qu’il voudrait indemne de toutes les souffrances endurées. Mais il n’y a personne pour accueillir Younis à l’aéroport. Sa terre natale est devenue un vaste cimetière, la pierre tombale de ce fol espoir, la ligne de démarcation entre deux existences distinctes dont l’une a été irrémédiablement fracassée et enterrée à tout jamais avec la disparition des siens.

Jonas, le réfugié, l’américain d’adoption, devra se construire avec une nouvelle identité de papier, qui se définit par ces formulaires qu’on lui fait remplir à tout bout de champ. Il endosse docilement la paternité de cet être double, administratif, monocorde. Réfugié, apatride, il en prend son parti et s’en pare, se fabrique une particule de noblesse avec. Etre diasporique. Ou comment noyer sa solitude dans l’expérience collective du déracinement.

Après tout, à l’université, ne sont-ils pas plusieurs à être autres, à venir d’ailleurs, à chanter l’anglais avec des accents exotiques ? Un livre digne, plein de retenue et de sobriété, sur l’arrachement et la douleur de celui qui a dû tout quitter pour ne pas mourir enterré sous le cadavre des siens.


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