Poétesse, amie, matriarche

Quand une visite au tombeau de Rahel fait ressurgir les femmes du passé.

By PIERRE ITSHAK LURÇAT
March 19, 2013 14:36
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La poétesse Rachel

JFR24 521. (photo credit: Wikipedia)

Depuis combien de temps ne s’était-il pas rendu sur le tombeau de Rahel, notre mère, sur la route allant de Jérusalem à Beit-Lekhem : dix, quinze ans ? La dernière fois, ce devait être lorsqu’il était encore étudiant, ou bien peut-être durant son service militaire, avec le programme de découverte du pays pour les soldats ? A l’époque, la route n’était pas encore coupée par un barrage de l’armée, et on n’avait pas encore érigé ces murs de béton hauts de cinq ou six mètres, qui défiguraient le site et l’avaient transformé en un véritable bunker ! Qu’aurait dit notre mère Rahel – si elle avait pu parler – en voyant sa tombe, autrefois située dans un cadre pastoral qui avait inspiré des générations d’écrivains et de poètes, devenue maintenant une place forte dont l’aspect évoquait plus l’ancien mur de Berlin que la dernière demeure d’une des matriarches ? Depuis des lustres, les juifs venaient ici épancher leur coeur, car une tradition affirmait que Rahel intercédait en leur faveur auprès du Tout-Puissant et qu’aucune prière prononcée sur sa tombe ne demeurait vaine.

En arrivant à proximité du lieu saint, il comprit pourquoi il était aujourd’hui ainsi protégé : le sol était jonché de pierres jetées par-dessus la muraille par des habitants arabes des faubourgs de Beit-Lekhem, la ville chrétienne jadis réputée pour sa relative tolérance envers les fidèles de toutes les religions, devenue maintenant une « zone autonome » et placée sous le contrôle de l’Autorité palestinienne. Sur le coup, la vue des projectiles éparpillés sur la route le plongea dans une colère noire.

Le plus scandaleux à ses yeux n’était pas même le fait que des fidèles juifs fussent la cible de pierres lancées par des jeunes Arabes, dont certains n’avaient sans doute pas dix ans – car il en avait toujours été ainsi : la lapidation des « infidèles » faisait pour ainsi dire partie de leur culture – et il n’avait jamais eu la naïveté de croire que les accords de paix signés par Israël pouvaient modifier de quelque manière cette réalité millénaire. La nature humaine était immuable ; elle n’avait pas changé depuis l’époque de la Bible, quand Caïn tuait son frère Abel ! Non, ce qui lui parut intolérable sur le moment et lui donna envie de ramasser à son tour une pierre pour la lancer de l’autre côté de la muraille (ce qu’il aurait sans doute fait, n’eût été la présence des gardes-frontière israéliens qui auraient considéré cet acte infantile comme une véritable provocation !), c’était l’indifférence avec laquelle cette triste réalité était accueillie par les médias et par le public en Israël même, où l’on considérait que les jets de pierres sur des véhicules ou des fidèles juifs n’étaient pas graves, tant qu’ils n’entraînaient pas de victimes… 

Ce n’est qu’une fois entré à l’intérieur du mausolée, lorsqu’il eut embrassé la lourde tenture en velours sombre qui recouvrait la tombe et récité quelques chapitres des Psaumes, que son coeur s’apaisa quelque peu et qu’il put laisser son esprit divaguer, au hasard de son imagination… A l’image de Rahel la matriarche, épouse préférée de Jacob, se superposa bientôt celle de Rachel, son amie d’enfance, qu’il avait abandonnée lorsqu’il était parti en Israël à l’âge de vingt ans, renonçant à ses études prometteuses pour devenir soldat dans Tsahal. Qu’était-elle devenue depuis ? Pensait-elle encore à lui parfois ? Leur amour platonique et sans espoir avait laissé une marque profonde dans son coeur, comme une plaie béante qui refusait de cicatriser et que les années écoulées n’avaient pas guérie.

Il ne pouvait s’empêcher, chaque fois que le souvenir de Rachel revenait le hanter, de la comparer aux autres femmes qu’il avait aimées depuis. « Comment expliquer qu’un amour inassouvi puisse laisser tellement de traces ? », se demanda-t-il pour la millième fois en pensant à une autre jeune femme, qu’il avait brièvement connue et pour laquelle il n’avait éprouvé qu’une passion fugace et sans lendemain.

Sortant du mausolée, il reprit sa voiture et alluma la radio.

On passait un air bien connu de Shmulik Kraus, le parolier qui venait de décéder, et c’était – quelle coïncidence ! – une chanson dont les paroles avaient été écrites par une troisième Rahel, la fameuse poétesse dont tous les collégiens d’Israël apprenaient les vers.

« Un homme cherche, mais ses pas vacillent, Il ne pourra atteindre ce qui est perdu. – Le dernier de mes jours approche déjà peut-être… » Ces mots, comme chaque fois, éveillèrent en lui une profonde nostalgie. A présent, tout se confondait dans son esprit : l’image céleste de la matriarche Rahel, veillant sur ses enfants qui venaient en pèlerinage sur la route de Beit-Lekhem ; le visage bien terrestre de son amie d’autrefois, lui inspirant un mélange de regret et d’envie ; et, entre les deux, la figure de la poétesse, mi-femme mi-ange, qui avait brûlé sa vie sur les rives du Kineret, emportée par la tuberculose à l’âge de 41 ans.

Quand il reprit la route de Jérusalem, le soleil était caché depuis longtemps, mais le ciel rougeoyait encore à l’horizon.

La ville s’était endormie et, levant les yeux vers le firmament où fleurissaient déjà quelques étoiles, il fut empli soudain d’un sentiment de plénitude et de joie débordante. C’était bien cela ! Ces trois femmes, et tous les êtres humains qu’il avait aimés dans sa vie étaient réunis dans une seule image, comme reliés dans un faisceau de lumière… L’amour de Rahel, celui de Léa ; l’affection de sa mère, de ses soeurs ; les femmes qu’il avait aimées et celles qui l’avaient fait souffrir : tout cela s’entremêlait et se fondait dans le même souffle de vie.

Cette certitude rassurante suffit à gonfler son coeur d’une sensation intense et grisante, dont il savait qu’elle était éphémère pour l’avoir souvent éprouvée, mais qu’il savourait chaque fois avec le même ravissement : celle d’avoir enfin surmonté les contradictions de son existence.


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