Pris entre deux mondes

Le réalisateur américano-libanais Ziad Doueiri a brisé quantité de tabous en tournant L’attentat à Tel-Aviv.

By BERNARD EDINGER
August 27, 2013 13:36
Ali Suliman interprète le Dr Amin Jaafari dans le film "L'attentat".

P20 JFR 370. (photo credit: DR)


«Je suis né à Beyrouth pendant la guerre civile libanaise, à une époque où la Ligue arabe ne servait à rien. Elle avait l’incroyable réputation de ne jamais réussir à trouver d’accord sur quoi que ce soit. C’était une organisation pathétique qui ne levait pas le petit doigt pour aider les Palestiniens. Et maintenant, voilà qu’elle convoque une réunion et que tous ses membres votent comme un seul homme pour boycotter mon film ! Pour la première fois de son histoire, la Ligue arabe est unifiée. C’est à devenir fou ! » Ziad Doueiri est bel et bien furieux. Ce réalisateur américano-libanais de 49 ans, qui a tourné son film de 95 minutes intitulé L’attentat à l’aide de financements français, qataris, égyptiens, libanais et belges, s’était pourtant attiré des critiques élogieuses lors de la sortie du film en France le 29 mai dernier, puis aux Etats-Unis le 21 juin et cet été dans le reste de l’Europe.

Le problème, c’est que Doueiri a travaillé en Israël avec des artistes israéliens – 60 % du film est tourné à Tel-Aviv et les dialogues sont en hébreu. Ainsi s’est-il attiré les foudres de la Ligue arabe et a-t-il dû renoncer à assister à la première israélienne, le 13 juillet dernier au Festival du film de Jérusalem.

« C’est elle qui portait la ceinture d’explosifs » 

L’attentat raconte le parcours du Dr Amine Jaafari, brillamment interprété par l’acteur arabe israélien Ali Suliman. Chirurgien très respecté de l’hôpital Ichilov de Tel-Aviv, où une partie du film a été tournée, ce musulman laïc vit dans une banlieue élégante de Tel-Aviv et s’est bien intégré à la société israélienne. Le film s’ouvre sur la véritable ovation que lui font ses confrères à l’occasion d’une récompense professionnelle qui lui est décernée. Quand un attentat suicide fait 17 morts, dont 11 enfants, dans un restaurant de la rue Ibn Gvirol, tout près de son hôpital, Jaafari fait partie de l’équipe médicale qui s’occupe des blessés qui affluent par dizaines. Dans la nuit, il est rappelé à l’hôpital pour identifier un corps gravement mutilé : c’est celui de sa propre femme. C’est elle, lui dit-on, qui portait la ceinture d’explosifs. La vie de Jaafari s’effondre.

Il passera le reste du film à s’interroger sur son couple et à se demander si son épouse – une Arabe chrétienne issue de la bonne société de Nazareth et résolument non politisée (jouée avec une grande justesse par l’actrice israélienne Raymonde Amsallem) – était vraiment impliquée dans l’attentat. Le film entraîne Jaafari à Naplouse, où les dialogues sont en arabe et où le chirurgien se sent pris entre deux mondes.

Doueiri a débuté sa carrière comme cameraman à Hollywood. Il a travaillé avec Quentin Tarentino dans de grosses productions comme Reservoir Dogs, Pulp Fiction et Jackie Brown. Sans doute doit-on à cette expérience des scènes nocturnes éblouissantes tournées dans les rues désertes de Naplouse.

Un naïf franc et honnête 

Le film est tiré du roman français L’attentat, de Yasmina Khadra, pseudonyme de Mohammed Moulessehoul, auteur algérien établi en France. Yasmina Khadra a été traduit en près de 20 langues et est internationalement connu pour Les hirondelles de Kaboul et Les sirènes de Bagdad.

« Yasmina Khadra est un grand écrivain et L’attentat est un livre fantastique, parfaitement structuré, avec de très bons dialogues et des scènes magnifiques », commente Doueiri. « Ce n’est pas seulement un très bon thème, c’est aussi une histoire excellente. Et cela est phénoménal, dans la mesure où cela dépasse le conflit israélo-palestinien. Bien sûr, celui-ci est là, en filigrane, mais l’histoire va bien au-delà. En outre, le livre n’est pas didactique. On n’y trouve pas le perpétuel discours sur les bons et les méchants.

« Mon film exprime tous les points de vue. Tout dépend où l’on se place. Selon la perspective arabe, on trouvera peut-être le personnage central ambivalent et, selon la perspective israélienne, on pourra dire la même chose. » Il ne se trompe pas : après la projection du film dans un cinéma bondé, à Paris, les spectateurs sont tous sortis avec une opinion différente, non pas sur Jaafari, qui est un naïf franc et honnête, mais sur sa femme, qui concentre tout le mystère du film.

Pour préparer le tournage, Doueiri a passé 9 mois à Tel-Aviv. Il estime avoir évolué au terme de cette expérience. « Mes parents sont des laïcs libéraux de gauche », raconte-t-il. « Ils viennent d’un milieu musulman sunnite, mais faisaient partie de la mouvance progressiste de gauche. Ma mère est avocate et milite pour les droits des femmes. Mon père travaille dans le secteur de l’agrochimie. »

Beaucoup d’incompréhension 

« Quand j’étais adolescent, pendant la guerre civile, je détestais les chrétiens. Pour moi, c’étaient tous des fascistes alliés à l’ennemi suprême : Israël. Mais aujourd’hui, je suis marié à une chrétienne originaire de Bikfaya, fief du clan Gemayel, la ligne dure des chrétiens. » Doueiri a rencontré Joëlle Touma, sa femme et la mère de leur fille de 4 ans, en 1998, en travaillant sur West Beyrouth, son premier film. Elle a coécrit avec lui le scénario de L’attentat.

« Quand je suis allé travailler en Israël », explique-t-il, « je savais que je prenais un risque vis-à-vis de mon gouvernement, mais je l’ai pris par souci d’intégrité. Ce n’aurait pas été la même chose si nous avions tourné au Caire ou à Istanbul. » Moulessehoul, lui, ne connaissait ni Israël ni les Territoires Palestiniens quand il a écrit son roman.

Doueiri possède la double nationalité libanaise et américaine, mais il est entré en Israël avec son passeport américain. Il a quitté le Liban à l’âge de 19 ans, en 1983, pour étudier le cinéma et vit surtout à Los Angeles depuis. « J’ai été éduqué dans l’idée que tous les Israéliens étaient des Goliath enthousiastes et naïfs. Mais quand je suis arrivé, j’ai découvert des gens qui pensaient comme moi et avaient une perspective juste du conflit. Des gens qui n’approuvaient pas la politique de leur gouvernement, mais qui critiquaient aussi le fondamentalisme musulman des Palestiniens », explique-t-il.

« Les Israéliens que j’ai rencontrés étaient contre toute forme d’extrémisme, qu’ils soient juifs ou musulmans », poursuit-il. « Ils partageaient les mêmes valeurs que moi, ils disaient tous que l’occupation ne pouvait pas continuer et que les Palestiniens devaient avoir leur terre. Ils sont pour une solution à deux Etats, mais ressentent de profonds sentiments d’insécurité vis-à-vis des Palestiniens. La plupart des Israéliens auxquels j’ai parlé veulent résoudre le problème, mais ont peur. J’ai senti qu’il y avait beaucoup d’incompréhension de chaque côté. Beaucoup d’Israéliens ne comprennent pas la perspective palestinienne et beaucoup de Palestiniens ne comprennent pas la perspective israélienne. »

L’engagement des acteurs 

« Autrefois, je haïssais “l’autre”. Mais je me posais des questions. Je continue de le faire. Il est évident que j’ai évolué, mais je reste encore un peu confus. Je repense à mon passé, puis je regarde le présent et ce qui se passe dans le monde arabe aujourd’hui. Les choses n’ont pas vraiment changé. Il est vrai, bien sûr, que dans le domaine artistique, les gens ont l’habitude d’échanger des idées, mais nous discutions rarement politique, parce que nous avions un film à faire. D’ailleurs, j’ai été très impressionné par le professionnalisme des Israéliens et des Palestiniens avec lesquels je travaillais. » Durant son séjour à Tel-Aviv, Doueiri a vécu dans la rue Sheinkin, l’épicentre de la société bohème et artiste de la ville, aussi n’est-il pas étonnant qu’il ait rencontré des gens qui lui ressemblaient. « A Jérusalem, il y a trop de tensions, mais Tel-Aviv ressemble à Beyrouth ou à Los Angeles : une grande ville balnéaire », commente-t-il.

Au départ, L’attentat devait être une production américaine de Focus Features, qui en avait acheté les droits. « Mais en 2008, ils y ont renoncé à cause de la crise économique », raconte Doueiri. « Je ne sais toujours pas si c’est vraiment à cause de la chute des marchés boursiers ou parce qu’ils trouvaient le sujet trop glissant… » Les producteurs français de Doueiri, Jean Bréhat et Rachid Bouchareb, ont donc racheté les droits, mais fixé le budget à 1,5 million de dollars, soit un cinquième du montant prévu par les Américains. Lorsqu’à la fin du tournage, l’argent a manqué, le réalisateur s’est adressé à l’institut Sundance, aux Etats-Unis, par l’intermédiaire de la fondation Doris Duke, afin de rémunérer l’équipe pour les heures supplémentaires. Lorsqu’il a fallu aller tourner une scène supplémentaire en Belgique, l’actrice israélienne Evgenia Dodina, qui interprète la plus fidèle amie juive de Jaafari dans le film, a proposé de payer elle-même son billet et de travailler gratuitement.

« Parce que j’étais allé tourner en Israël… » 

Le ministère de l’Intérieur libanais a eu vent du film dès le départ et l’a approuvé, affirme Doueiri. « Il n’y a rien trouvé d’anti-palestinien, au contraire. » Au Maroc, où il a été présenté, le film a remporté l’Etoile d’Or au Festival du film de Marrakech et les cinémas ont ensuite fait salles combles. « Le public l’a adoré », commente Doueiri. « Nous nous sommes d’abord dit que le Maroc était loin de la Palestine et d’Israël, alors nous nous sommes rapprochés, nous sommes allés à Dubaï, où la réaction devant ce film en hébreu sous-titré arabe a été formidable.

« C’est ensuite seulement que le Comité de boycott d’Israël, qui fait partie de la Ligue arabe, a commencé sa campagne et convaincu la Ligue arabe de s’élever contre le film. Il ne l’avait même pas vu ! Et le gouvernement libanais, qui avait déjà donné son accord, s’est plié au décret de la Ligue arabe. Bien sûr, plusieurs intellectuels arabes de gauche sont entrés dans la danse en disant que j’arrangeais bien les affaires des sionistes. C’était ridicule. Le Comité de boycott d’Israël pense qu’en interdisant le film, il punit les Israéliens. En fait, il punit les artistes qui font bouger les croyances et l’immobilisme. Et toute cette campagne a débuté simplement parce que j’étais allé tourner en Israël avec des acteurs israéliens », soupire-t-il. « De toute façon, dans les pays arabes, tout le monde verra probablement le film en DVD piraté. Il se vend peut-être déjà sous le manteau dans certaines capitales arabes… »

 


 


 


 


 


 



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