Quand l’après-guerre est plus dur que la guerre…

« Lors de ma première naissance, je n’étais pas là. Mon corps est venu au monde le 26 juillet 1937 à Bordeaux. On me l’a dit. Je suis bien obligé d’y croire puisque je n’en ai aucun souvenir. »

By VALÉRIE SHAPIRA
March 12, 2013 14:48
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Sauve toi, la vie t'appelle

24 521 2. (photo credit: Dr)


 Pour Boris Cyrulnik, le mot mémoire n’est pas qu’un simple mot. Il désigne également notre faculté à collecter des souvenirs. Comment la mémoire fonctionne, comment, surtout, elle sélectionne ou se trompe. Les faux souvenirs ne sont pas des mensonges, ils nous aident à vivre, à grandir….

C’est en vrai neuropsychiatre que l’auteur reconstitue sa vie.
A travers ce livre, Boris Cyrulnik se prend lui-même comme objet d’étude. Et aborde alors le traumatisme, l’impossibilité de parler dans un monde qui ne veut pas écouter.

C’est aussi l’occasion, pour lui, de revenir sur son passé, la guerre, les années d’après-guerre. Le constat est sans appel : l’auteur se rend compte qu’en étant obligé de se taire, il a été plus heureux que lorsqu’on l’a forcé à raconter. Car, personne ne le croyait ou ne pouvait imaginer ce qu’il avait pu vivre.

Tout le monde doutait de ses propos, le prenait pour un menteur. La vérité était-elle bonne à dire pour un enfant de 10 ans ? Valait-il mieux se construire une nouvelle mémoire ? Cyrulnik nous raconte l’incroyable histoire d’un petit garçon condamné à mort parce que né juif. Privé de ses parents, dénoncé, traqué, arrêté, évadé, sauvé par des héros que l’on peut appeler des « Justes ». C’était la guerre. Mais le pire, c’est que les années d’après-guerre ont peut-être été plus dures encore pour lui. Transbahuté d’instituts divers en famille d’accueil, jusqu’à l’orphelinat, le petit garçon ne voulait qu’une chose : ne pas penser.

Se taire pour parler

Boris Cyrulnik avait déjà fait partager ses mémoires dans son ouvrage Je me souviens, mais là, il livre une version scientifique. Ou comment aider les lecteurs qui cherchent, comme lui, à sortir d’un passé traumatique. Il revient sur la capacité de l’être humain, bien entouré, à reprendre une vie presque normale. Pour preuve : l’auteur, lui, s’en est sorti. Et peut aujourd’hui témoigner, raconter, soixante-dix ans après.

Son ouvrage contient de très belles phrases que non seulement tous les enfants de la Shoah ne pourront que retenir, mais aussi tous les survivants d’un traumatisme qu’il soit causé par la guerre, la terreur, la maltraitance.

Les plus jeunes, petits-enfants de déportés et enfants de parents cachés, retrouveront en grande partie dans ce livre, tous les non-dits des parents et grands-parents qui, comme l’auteur, ont « arrangé » leurs mémoire et souvenirs pour les rendre plus supportables.

Boris Cyrulnik a réussi ce que beaucoup d’enfants de déportés n’ont pu avoir la chance de faire : s’auto-analyser ou se faire analyser. Les passages sur la découverte de sa mémoire sont prenants, peut-être moins que le côté « psychanalytique » des solutions. On a parfois la sensation de lire deux livres en un.

On en garde un souvenir fort, et surtout des phrases clefs que nombre de lecteurs ne pourront s’empêcher de noter pour s’encourager à parler. « Il suffirait de me taire pour parler aisément ».
Espérons que ce livre aide tous ces traumatisés à ne plus se taire et à reconstituer leur passé, comme l’a si bien fait Boris Cyrulnik…


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