Récits ton sur ton

Jérusalem, ville plurielle au coeur d’une terre de contrastes, un berceau de civilisation.

By KATHIE KRIEGEL
May 8, 2013 10:10
J. Augier, Jérusalem, éditions Acte Sud, 2013.

JFR P24 370. (photo credit: DR)


Tandis que « R. », son mari dépêché par l’ONU, se rend dans la bande côtière de Gaza, à laquelle il s’attache au point d’avoir du mal à la quitter, l’auteure armée de son dictaphone donne la parole à la rue, à ses voisins, comme un chasseur affamé d’histoires qu’il lui chante de raconter. Et elle brûle de nous les livrer pour nous dire « La » vérité, sur Jérusalem, « ce lieu à la territorialité flottante », noeud de l’histoire, coeur du conflit et nombril du monde. Et à Jérusalem il y en a des histoires ! Autant que d’âmes qui y respirent. Chacune fredonne sa petite musique singulière.

Justine Augier réside à Abou Tor, quartier de Jérusalem où vivent côte à côte juifs, arabes et chrétiens, gangrenés par le sionisme rampant pour hâter la venue du Messie, précise-telle, comme si elle les avait tous entendus.

Cette compilation de récits, recueillis au jour le jour par son dictaphone, sont autant de destins qui s’entrecroisent sans se rencontrer jamais, des voix qui, l’une après l’autre, veulent imposer leur solo. Car cette réalité-là du vivre ensemble possible, l’auteure ne veut pas l’entendre et ne lui donne pas la parole. La voix qu’elle veut dominante, c’est celle des Palestiniens démunis face à l’implacable marche de l’histoire, menée tambour battant par l’Israélien, avatar du juif dont il a hérité l’esprit calculateur et son sens de l’organisation pour diviser, manipuler, écraser, spolier la victime de ses sombres desseins.

L’auteure, de fil en aiguille, tisse son patchwork qui ne décline qu’un seul et même motif. On attend à chaque page qu’elle ose la mosaïque, les notes discordantes. On espère en vain le moment où une autre voix entrera dans ce choeur qui chante à l’unisson, pour entonner un couplet dans une autre tonalité. Mais non. Très vite, elle entame la complainte de la vox populi palestinienne qui distille son credo unique.

Il y a d’abord S., née à Abou Dhabi, qui grandit à Aman et s’installe à Jérusalem après une escale en Angleterre : « Je ne sais pas comment c’est devenu si important pour moi que mes enfants grandissent ici et se sentent palestiniens ».

O. le rappeur palestinien, qui habite le camp de Shouafat, livré aux mains des dealers, s’épanouit avec succès dans le hip-hop, sans oublier pour autant d’accuser « l’occupant » de tous ses maux : « l’objectif pour l’Israélien, c’est de propager le chaos dans la société palestinienne à Jérusalem… pour construire une mauvaise image de nous… et détourner les jeunes de la cause ».

Poker menteur 

Ne nous y trompons pas. Pour l’auteure, le destin de Jérusalem se joue au poker menteur. Et au jeu, c’est bien connu, les juifs ont la main. Quand elle donne la parole au juif, pour qu’elle lui soit tolérable, il la lui faut de gauche, ralliée à son unique son de cloche. Une parole qui exprime sa détestation des religieux, les hommes en noir. Et se plaint que l’idéal kibboutznik laïc a été trahi par l’Israélien qui a fait sienne cette terre de l’Autre et installé une injustice aussi simplement qu’un vote s’est imposé un jour gris : 33 pour, 13 contre, 10 abstentions et un absent. La résolution est approuvée.

Car Justine Augier aime le juif honteux, celui qui s’excuse d’être là et verse de l’eau à son moulin, comme N. qui lui confie : « Mon plus beau souvenir, c’est ce jour de Yom Kippour où on a organisé une cérémonie pour demander pardon aux gens de Sheikh Jarrah, là-bas, dans le quartier ». Et quand elle rencontre le colon, dont on sent qu’il lui est odieux dans la façon qu’elle a de souligner la joie insolente qu’il exprime, ce coupable qui ose s’extasier de la vue magnifique qu’il a de chez lui, du haut des collines de Judée qu’il a l’outrecuidance de faire siennes, au prix de toutes les turpitudes et entorses à l’histoire véritable de l’arabe qu’il a chassé, en confisquant ses droits fondamentaux. Là enfin elle baisse le masque dans son aveu même de le porter : « Tous sourient beaucoup et leur gentillesse me trouble, parce qu’il me semble arriver chez un ennemi familier. Je crois que mon visage reste ouvert, que je ne cherche pas à signifier à C. ni à quiconque que je suis en colère et j’en éprouve un curieux soulagement ».

Le business de la littérature 

Quant à l’Israélien qui s’assume, il n’est qu’un militaire au coeur de pierre, un arrogant, l’arme au poing. Il se voit sous sa plume dépouillé de sa judéité ; il est Russe, Ukrainien, Yéménite, pour bien souligner son étrangeté.

Il est aussi le riche Américain qui construit du solide à coup de dollars. Et c’est à cela qu’on reconnaît les juifs ; ils s’implantent avec méthode, organisation, avec toute la ruse dont on les sait capables. Qu’on se le dise, le maître des lieux n’est pas d’ici ; il s’est importé jusqu’à Jérusalem sur le dos de la victime innocente sur laquelle il assoit sa puissance. Mais il n’a qu’à bien se tenir, car le vent finira bien par tourner, alors, en attendant, il ferait bien d’apprendre à nager ! L’ordonnance du récit fait du pauvre Palestinien un héros : « Vêtu comme moi, visage camouflé par un keffieh blanc et rouge, le jeune Palestinien au geste abouti et agile, avec ce corps sec qui tout entier va chercher l’élan loin derrière et se jette en avant pour donner sa vitesse à la pierre… le jeune homme rejoint par d’autres, la façon souple dont ils semblent se déplacer pour se mettre à couvert, la façon souple dont ils se relaient pour sortir de leur cachette, ajuster et accomplir le geste ». La beauté du geste, donc, l’émeut. « Et plus j’en apprends sur ce qui borde et entoure le geste, plus sa colère revêt à mes yeux un caractère évident et juste… Et l’affaire palestinienne devient le centre, la matrice de toutes les causes ».

Alors donc, l’auteure a choisi son camp, peut-être parce que, comme le dit Baudelaire, « les chants désespérés sont les chants les plus doux » et parce que l’art de la plainte s’épanouit mieux du « côté-est » du récit. Ou que la littérature, ma foi, est un business comme un autre et que sa chorale n’est rien d’autre qu’une chorale d’épicier.

Le refrain que le monde veut entendre 

On regrette de ne pas entendre toutes ces paroles confisquées, ces voix que Justine Augier aura étouffées, sacrifiées pour que ce chant à l’unisson puisse s’élever et s’imposer sans fausse note. Le récit aurait gagné en complexité et en hauteur de vue. Trop tard. L’auteure est déjà sous d’autres cieux : « Je suis à présent hors la ville, déjà étrangère ailleurs… la colère enfin incarnée, utile, éprouvée chaque jour, face à la soldate adolescente du checkpoint, qui n’aura jamais peur de se tromper derrière ses larges lunettes de soleil Gucci, face à l’ultraorthodoxe, qui accélère le pas et place sa main devant les yeux en me croisant, face à toutes les certitudes, face à l’homme qui se conduit avec un autre homme comme s’il était autre chose qu’un homme… et un jour le chant de la colère change de grain et provoque une sorte de honte ».

L’auteure, malignement, aligne ses variations autour d’un même refrain à coup de témoignages issu d’une veine unique.

Et c’est bien le ton singulier, avec juste ce qu’il faut de pathos pour qu’il sonne juste, qui confère au récit cet air irréfutable qui ambitionne d’être le porte-flambeau de La Vérité. Sans ce ton de la confidence qu’adoptent tous ces anonymes réduits à l’initiale, on verrait, sous les oripeaux du langage fleuri qui sublime une poésie de comptoir, le pamphlet dans ce qu’il a de plus partisan et plus propagandiste. « Je vous aime bien toi et R., mais je sais ce que vous êtes venus faire ici », glisse Mme E., la voisine qui n’est pas dupe, à l’oreille du dictaphone. Nous aussi. Jérusalem est un sujet en or pour un écrivain en mal de notoriété, qui lorgne les dents longues du côté des grands médias et des plateaux TV. Que l’auteure se rassure, elle s’est habilement placée du côté de la parole que le monde a soif de boire comme du petit-lait. Elle vendra du papier.


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