Rétrospectivement parlant…

A l’occasion de la rencontre littéraire aux Instituts français en Israël, plongeons dans la vie d’A.B. Yehoshua

By KATHIE KRIEGEL
April 30, 2013 15:42
3 minute read.
Rétrospective, d'A.B. Yeshoshua, Grasset, 2012

p24 JFR 370. (photo credit: DR)

Mozes, un cinéaste, au terme de sa carrière tourmentée, se rend à Saint-Jacques-de- Compostelle, en Espagne, pour assister à la « Rétrospective » de ses films, accompagné de son actrice fétiche, la mystérieuse Ruth, dont la troublante beauté est loin d’être fanée. Confronté à son oeuvre, onirique et surréaliste, le cinéaste est plongé en spectateur dans les abysses de sa jeunesse envolée, dont la pellicule a conservé la trace, l’invitant à un face-à-face avec lui-même.

Dans ces quelques films et leurs intrigues absurdes, qui mettent en scène les humiliations des personnages successifs incarnés par Ruth, l’implacable logique va jusqu’à rendre l’absurde spectaculaire, pour conclure que « Dieu lui-même prête sa main à l’absurde ». La mémoire du cinéaste se conjugue avec celle de l’actrice, pour restaurer, de ces images du passé, la réalité des épisodes de leurs vies et ressusciter amours contrariées, fantasmes refoulés et conflits artistiques. Ce retour en arrière plonge le cinéaste dans la perplexité. « J’ai de plus en plus de mal à comprendre ce que j’ai créé et pourquoi », avoue-t-il, non sans humour en visionnant son oeuvre, dans laquelle les organisateurs de cette rétrospective, s’obstinent à voir une inspiration religieuse, au grand dam de cet amoureux du 7e art.

Rétrospectives de l’intime et de l’oeuvre en miroir 

Mozes, lui-même tourmenté par sa propre fin, est obsédé par un de ses films amputé de sa fin, qui n’offre aucune catharsis aux suspens de l’intrigue. Et le roman d’enchaîner les énigmes : pourquoi cette rétrospective ne se penche-telle que sur ses oeuvres de jeunesse, jusqu’à sa rupture avec Trigano, son scénariste de l’époque, péremptoire et fumeux ? Et quelle est la main mystérieuse qui a glissé ce tableau singulier, intitulé « La Charité Romaine », dans sa chambre d’hôtel ? Ce tableau représente une jeune femme, qui dans un élan de compassion, donne à téter son sein ivoirin à un vieillard qui n’est autre que son père. Scène qui dépeint avec une justesse stupéfiante, la scène supprimée de son film, objet de la discorde qui a signé la fin de la collaboration entre le scénariste et le cinéaste, le maître et l’élève.

Mais ne serait-ce pas Trigano justement, qui tire les ficelles de cette Rétrospective espagnole, afin « d’infliger un blâme allusif à l’homme qui a renoncé à utiliser son talent », et le fantôme du scénariste évincé, qui projette son ombre clandestine sur la Psyché du cinéaste ? Car cet hommage fait à son oeuvre ne se révèle pas si innocent et une rétrospective plus intrusive s’impose à Mozes, lui fait baisser la garde et le traque jusqu’en Israël, exigeant sa résolution. Avec son bâton de pèlerin, souvenir de Compostelle, il entreprend d’arpenter les méandres de sa rétrospective intérieure, sur les lieux mêmes qui ont servi de décors à son oeuvre.

Le roman d’un orfèvre, envoûtant et ludique 

Mais cela suffira-t-il à faire de lui un pénitent sur le chemin de la rédemption ? Aura-t-il le courage de restaurer la réalité obsolète qui appartient à son passé pour en décrypter le sens ? « Car sous la réalité est tapi un sombre abîme et nous devons déchirer le voile qui le dissimule pour le regarder en face ». Si c’est le prix à payer pour une nouvelle fiction qui signerait sa réconciliation avec ce scénariste fou et tourmenté, peut-être y consentira-t-il, à l’heure où la sombre réalité menace de le rattraper, avec la maladie de Ruth, son unique égérie, la « figure » de ses fictions.

Ce roman, traversé par une sensualité contrariée, oscille entre métaphysique et humour et tient le lecteur en haleine jusqu’à la fin.

Yehoshua , en déroulant les intrigues des films du cinéaste , qu’il décrit en orfèvre, a le pouvoir de nous plonger dans une salle obscure. A travers un jeu de piste foisonnant , une mise en abîme savante, dans laquelle la fiction agit comme le révélateur d’une réalité opaque, Yehoshua s’amuse à nous semer aux abords de cette frontière diffuse entre le réel et l’imaginaire, ces territoires étranges et poreux qui parfois s’interpénètrent. Et quand Mozes revisite les lieux qui ont vu naître ses oeuvres de fiction, la matière cinématographique prend la réalité en otage. Il y a mille et une raisons d’aimer ce livre et de le dévorer. Mais Yehoshua pourrait dire peut-être, comme son personnage de Mozes le dit de ses films : « pour un vieil artiste comme moi, l’essentiel, c’est qu’on aime mon oeuvre et pas les raisons qui la font aimer ».


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