Sous le prisme de l’immigration

Une exposition de photos, au musée d’Israël, explore le point de vue de l’immigrant face à son nouvel environnement.

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July 30, 2013 16:33
Grand-mère et enfant sur le chemin de la terre promise, ca. 1950. Schmuel Joseph Schweig 1902 - 1984

P21 JFR 370. (photo credit: DR)


L’exposition, qui dure jusqu’au 5 octobre, revient sur le travail de près de 100 photographes de premier plan, et s’interroge sur l’influence de leur statut d’immigrés sur leur vision créative.

Nissan Perez, conservateur en chef de l’exposition Horace et Grace Goldsmith, au département de la photographie Noel et Harriette Levine du musée, a tout à fait le profil de l’emploi. Il est non seulement le conservateur en chef pour la photographie du musée depuis 37 ans, mais il a aussi fait son aliya depuis la Turquie tout jeune homme.

« Ne sommes-nous pas tous des émigrés ? », remarque-t-il lors de notre rencontre au café du musée. « Vous-même êtes originaire de Grande-Bretagne, et le musée, au moment où je vous parle, est rempli de visiteurs qui viennent de Russie, du Maroc, de France, des Etats-Unis, et d’ailleurs. » 

« Un penseur français a même déclaré, il y a quelque temps, que chaque projet que nous entreprenons possède en lui quelque chose d’autobiographique. Pour moi, c’est certainement le cas avec cette exposition. Car je suis bien un immigré. Et au cours de ma carrière, je me suis rendu compte que la plupart des maîtres de la photographie du XXe siècle l’étaient également. Que ce soit par choix ou par nécessité, ils se sont déplacés d’un pays à l’autre au moins une fois, et certains l’ont fait à plusieurs reprises. Nous savons tous que le XXe siècle a été un siècle de migration. »

Visions déplacées est en quelque sorte le chant du cygne de Perez au musée d’Israël. Le conservateur entame donc son départ sur un coup d’éclat, et avec une collection impressionnante d’œuvres qui couvrent plus d’un siècle de créations, par des artistes issus des quatre coins de la planète.

« J’ai voulu faire cette exposition aussi parce que, autant que je sache, dans la photographie, le statut d’immigré est l’un des aspects qui n’a encore jamais été abordé », explique-t-il. « Il était important pour moi de voir ce qui est arrivé à ces photographes qui se sont déplacés d’un endroit à l’autre, d’une culture à l’autre et d’un environnement visuel à un autre. » 

Photographes immigrés 

Nissan Perez a rassemblé une liste colossale de figures majeures de la photographie. Bill Brandt, photographe et photojournaliste britannique d’origine allemande, connu pour ses images très contrastées de la société britannique, ses nus et paysages déformés, est présenté ici. Tout comme Robert Frank, le photographe juif d’origine suisse qui, à 88 ans, est toujours aussi actif, l’œil dans le viseur et le doigt sur le déclencheur, selon Perez.

Frank a été l’une des âmes dirigeantes de la branche photographique de l’école de pensée de New York, un groupe informel d’artistes américains qui s’illustrent dans différentes disciplines, comme la poésie, la peinture, la danse et la musique, dans le New York des années cinquante et soixante. Les artistes de ce mouvement trouvent leur inspiration dans le surréalisme et l’avant-garde contemporaine.

« Visions déplacées » présente également des photos d’André Kertesz, Juif d’origine hongroise, qui s’installe à Paris en 1920, puis aux États-Unis après la montée du nazisme en Allemagne. Au départ, Kertesz a dû lutter pour faire accepter ses angles de prise de vue et son style hors-norme, même si aujourd’hui il est considéré comme l’une des figures de proue du photojournalisme.

À la même époque, Man Ray, né à Philadelphie, de son vrai nom Emmanuel Radnitzky, fait le parcours en sens inverse. Il arrive à Paris dans les années 1920 et y restera toute sa vie — hormis une parenthèse de onze ans de retour aux États-Unis, après avoir fui l’Europe déchirée par la guerre en 1940.

D’origine hongroise, le photographe et peintre Laszlo Moholy-Nagy a connu plus d’une métamorphose — à la fois en termes de lieux de résidence et de modes de vie. Né en 1895 dans une famille juive hongroise, il se convertit à l’Eglise réformée hongroise en 1918, et devient un pilier de l’école du Bauhaus, en Allemagne. Là, il sera fortement influencé par le constructivisme. Et deviendra un ardent défenseur de l’intégration de la technologie et de l’industrie dans le domaine des arts.

Après la première guerre mondiale, au cours de laquelle il sert dans l’armée austro-hongroise, Moholy-Nagy vit à Vienne puis à Berlin, avant un séjour de deux ans en Angleterre. De là, il se rend à Chicago, où il résidera jusqu’à sa mort en 1946.

Nouveau regard 

Selon Perez, tous ces photographes, comme les autres présentés également dans Visions déplacées, apportent une valeur ajoutée et un élément extérieur à leur pays d’adoption.

« La photographie est l’un des médias créatifs les plus mobiles. Tous ce que ces artistes ont eu à faire, c’était de mettre la main sur un petit appareil photo, et alors, pour eux, cela devenait assez facile de commencer à prendre prise avec leur nouveau milieu », souligne le conservateur.

Cela débouche nécessairement sur un autre regard : celui de l’étranger qui pénètre la réalité de son œil neuf. Parallèlement, cela offre une nouvelle perspective à la vision que les habitants du cru ont d’eux-mêmes.

« Dans la plupart des images de l’exposition, on constate qu’il existe une certaine distance entre les nouveaux lieux et la position du photographe. Je dirais que c’est le cas tout au long du XXe siècle, à partir de la fin du XIXe siècle, lorsque les communications et les voyages sont devenus beaucoup plus faciles et que les gens ont commencé à se déplacer beaucoup plus. »

Bien sûr, c’est particulièrement vrai en ce qui concerne les Etats-Unis, devenus le refuge de nombreux artistes juifs de premier plan et d’autres, qui fuient les persécutions en Europe, et plus tard en Union Soviétique. C’est également le cas de Paris, pendant la première moitié du XXe siècle, bien qu’au tout début du siècle, la relocalisation est généralement motivée par des objectifs artistiques positifs.

« Des gens comme Man Ray et de nombreux artistes espagnols, tout comme [ceux] de l’Europe de l’Est, s’installent à Paris, alors considéré comme un centre artistique très important, au moins jusqu’à la deuxième guerre mondiale », poursuit Perez, qui ajoute que l’afflux étranger favorise la communauté artistique locale.

« Paris bouillonne alors d’idées nouvelles, et les artistes subissent les influences réciproques les uns des autres. La plupart des artistes à Paris à cette époque viennent de l’étranger. Chacun a apporté son propre champ visuel, ses propres idées et influences culturelles, ce qui a donné naissance à quelque chose d’unique dans l’histoire contemporaine. »

Etranges étrangers 

Pour le commissaire de l’exposition, le village planétaire a commencé bien avant Internet. « Pour moi, la mondialisation a débuté au début du XXe siècle : c’est le mouvement des artistes, des philosophes, etc. et les influences qu’ils ont apportés à leur nouveau pays. C’est ce que l’on constate dans cette exposition. Nous avons voulu montrer quelques-uns des premiers travaux créés par les photographes dans leur nouveau cadre de vie. Certaines de ces images n’ont jamais été exposées au public auparavant. »

Le catalogue à l’aspect pelucheux s’ouvre, comme on peut s’y attendre, sur le plus ancien cliché de l’exposition, L’entrepont. Pris en 1907 par le photographe juif américain d’avant-garde Alfred Stieglitz, c’est ce qu’on pourrait désigner comme la démarche critique d’un émigré. Bien que Stieglitz lui-même ne soit pas un immigré, ses parents venaient d’Allemagne. L’entrepont est considéré comme l’un des clichés représentatifs du XXe siècle.

On trouve aussi quelques œuvres « made in Israël », comme l’image imposante de l’ancien chef du KKL, Menahem Oussishkin, et sa femme, prise en Palestine d’avant la création de l’Etat, par le photographe d’origine allemande Alfred Bernheim, qui a fait son aliya et est mort en Israël en 1974.

Femme de chambre et Soubrette prête à servir le dîner, prises par Brandt dans son pays d’adoption, la Grande-Bretagne, en 1933, sont un excellent exemple du point de vue extérieur de l’étranger, souligne Perez. « C’est une photo qu’un Anglais n’aurait pas songé à prendre, tout simplement parce qu’il n’aurait rien vu de particulièrement remarquable dans ces deux servantes, en grand uniforme, attendant près de la table du dîner. Seul un étranger peut prendre une telle photo. Ceux qui viennent d’ailleurs voient la réalité par-dessus l’épaule des gens du pays. » La même remarque peut s’appliquer à la photo de Gérard Allen, un oleh d’origine marocaine, Tickets de bus prise en 1983. De même pour sa photo quelque peu surréaliste Graines de tournesol, avec le mot hébreu désignant celles-ci, garinim, mal orthographié juste à côté. La faute d’orthographe peut avoir été intentionnelle ou pas, en tout cas les deux photographies font partie de la série d’Allen intitulée Cartes postales d’Israël.

Mais la perspective du nouveau venu n’est pas toujours appréciée par la population locale. En 1958, par exemple, Frank a publié Les Américains, un livre de photographies que la population autochtone de l’époque n’a pas vraiment reçu avec enthousiasme. Il a d’abord été publié en France, et un an plus tard aux États-Unis, où il a essuyé d’assez mauvaises critiques. « C’est sans doute parce qu’il montrait aux Américains une image d’eux-mêmes peu flatteuse », suggère Perez. « Il a représenté la classe ouvrière, et le revers de la médaille de la vie en Amérique, alors que nos voisins d’outre-Atlantique préfèrent regarder le côté positif du rêve américain, avec tout le strass et les paillettes. Il leur mis un miroir devant les yeux et ils n’ont pas aimé ce qu’ils ont vu. » Cependant, les Américains ont fini par jouer un rôle primordial dans la photographie.

L’œil israélien

Après près de quatre décennies au musée d’Israël, « Visions déplacées » semble le meilleur moyen pour Perez de tirer sa révérence. « J’ai réalisé près de 180 expositions au fil des ans », dit-il. « Aussi bien au musée d’Israël que dans d’autres endroits en Israël et à l’étranger. J’ai monté des expositions aux Etats-Unis, en France, en Suède, en Allemagne, en Autriche et deux fois en Turquie. » Il lui a été particulièrement agréable de revenir dans son pays natal en tant que conservateur à part entière. « Je suis retourné là-bas et me suis adressé au public du musée en turc. Ma mère était là, au premier rang, folle de joie. » Avec une expérience aussi longue dans ce domaine, Perez est mieux placé que quiconque pour juger s’il existe une approche israélienne distincte de l’art de la photographie. « Je pense que l’on peut parler, en effet, de la photographie israélienne en tant que telle, parce que la plupart de nos artistes – et pas seulement dans le domaine de la photo – sont très fortement imprégnés de la réalité locale – politique et sociale – et bon nombre de leurs œuvres y font référence », remarque-t-il. Malgré cela, nos photographes suivent aussi la tendance universelle.

« Le langage des photographes israéliens est international », poursuit-il, « mais leur engagement est essentiellement politique. Nos photographes sont beaucoup plus engagés politiquement, au sens le plus large du terme, que, par exemple, les photographes américains. Ici, la politique recouvre aussi le social, l’environnement et toutes sortes de choses. Les préoccupations des photographes israéliens sont beaucoup plus terre à terre que celles de leurs homologues américains. » Le public a pu se faire une idée de la place occupée par la photographie israélienne et la photographie dans son ensemble dans une perspective pluridisciplinaire, au cours du colloque qui s’est déroulé au musée d’Israël sous le titre En terre étrangère : perception et interprétation d’environnements inconnus.

Une pléiade d’intellectuels du monde entier a participé à cet événement, parmi lesquels Bernard-Henri Lévy. Le professeur Svetlana Boym, de l’université de Harvard, a prononcé une allocution sur le thème de « la nostalgie, l’éloignement et l’espace off moderne », tandis que le professeur anglais Malcolm Le Grice a évoqué « l’influence des artistes émigrés européens sur le développement du cinéma expérimental ».

Hagai Kanaan a, quant à lui, développé l’idée d’« une familiarité peu familière : la photo et le quotidien ».

En raison de l’époque où elles ont été prises, la plupart des tirages de Visions déplacées sont monochromes. Cependant, on y trouve également une étonnante série en couleur de 1976, œuvres de l’Américain d’origine grecque Lucas Samaras. Ou d’autres œuvres contemporaines d’artistes issus d’univers vraisemblablement différents – telles celles du photographe japonais résidant en France Kimiko Yoshida ou de l’Américain d’origine vietnamienne Dinh Q. Lê.

La dernière rubrique du catalogue permettra de faire le point, grâce à une installation vidéo sur deux chaînes intitulée La Salle de la bibliothèque par l’artiste israélienne d’origine soviétique Ira Eduardovna. Tout comme le reste de l’exposition, La Salle de la bibliothèque présente au visiteur une large variété d’angles et de perspectives.

Renseignements sur Visions déplacées : photographes émigrés du XXe siècle : (02) 670-8811 ou www.imj.org.il


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