Un autre regard sur l’Ethiopie

Le festival Hullegeb, cinquième du nom, s’est tenu à Jérusalem début décembre. L’occasion de découvrir la culture éthiopienne dans toute sa diversité

By JOSEPHA BOUGNON, HELOISE FAYET, ANTONIA REISS
December 23, 2014 12:45
Un autre regard sur l'Ethiopie

Un autre regard sur l'Ethiopie. (photo credit: Wikimedia Commons)

Avant d’être un festival, Hullegeb (« ouvert à tous » en amharique) est une troupe de théâtre israélo-éthiopienne créée en 2004, fruit d’un partenariat entre le ministère de la Culture et la Confederation House. Effie Benaya, directeur artistique de l’organisation, se souvient : « Notre objectif était d’offrir un espace d’expression et de représentation aux artistes éthiopiens, et de mettre en valeur une culture qui n’avait pas de poids, pas de place en Israël ». Un projet en phase avec celui de Confederation House, qui se veut un pont entre toutes les cultures, un lieu de rencontre pour toutes les communautés, autour de l’art.

Face au succès critique et public, et à la renommée grandissante de la troupe, germe alors l’idée du festival. « C’était pour nous la suite logique de cette démarche et une façon de montrer encore mieux la diversité et la richesse de cette culture », confie Benaya. D’où création il y a cinq ans du festival Hullegeb, qui met à l’honneur des danseurs, musiciens et acteurs éthiopiens et étonne par sa programmation éclectique.

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Cinq ans d’existence, et déjà l’heure d’un premier bilan. Pour les organisateurs, le pari est réussi. « Je pense que nous avons su susciter de l’intérêt autour de cet événement. Aujourd’hui c’est un festival renommé, nous programmons des productions spécialement créées pour le festival », souligne le directeur artistique. Un succès artistique donc, mais également public : cette année, tous les événements affichaient complet. En somme, le festival est en pleine croissance et se pérennise.

Et Confederation House ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Dans les cartons, plusieurs projets, le plus avancé étant un orchestre de musiciens réunis autour du saxophoniste Abate Berihoun. Et, pourquoi pas, une troupe de danse. Avec, en filigrane, toujours la même envie « d’éduquer le public pour qu’il soit plus ouvert à cette culture, qu’elle puisse s’exprimer et être appréciée à sa juste valeur ». Et l’ambition de faire de Confederation House le centre névralgique de la culture éthiopienne à Jérusalem et en Israël. Espérons que ce projet connaisse le même succès que le précédent, le festival d’Oud créé il y a 10 ans.

Le mot d’ordre ? Eclectisme

Du côté des concerts, la variété se retrouve aussi bien au niveau des artistes et des styles musicaux présentés que dans la diversité des lieux où se tiennent les représentations. D’un côté, Alemayehou Eshete, légende vivante (il est surnommé le James Brown éthiopien) se produit au Sherover Hall du théâtre de Jérusalem. Ambiance feutrée, auditorium et places assises. Un écrin pour le chanteur, ses musiciens et son invitée, Ayala Indegashet. Le public, majoritairement composé d’Ethiopiens, est conquis. Un concert pour initiés. De l’autre, Aksum, groupe hip-hop reggae originaire de Natanya, doit sa popularité à l’utilisation de ses morceaux dans des séries (Asfour et Avodah aravit). L’événement a lieu au Tsolelet Hatsehouba (sous-marin jaune), boîte de jazz-musiques actuelles animée en partie grâce à des bénévoles. La moyenne d’âge du public (malgré la présence d’un couple de sexagénaires en grande forme) tourne autour de la vingtaine voire moins, une bande d’adolescents surexcités par leur premier concert rajeunissant ostensiblement l’ambiance.

Quel point commun entre ces deux spectacles ? Aucun, si ce n’est l’Ethiopie et des spectateurs ravis. Deux facettes de la musique éthiopienne, du traditionnel au reggae. L’illustration de l’objectif de ce festival.

Le centre Gerard Behar, au soir du 8 décembre, a prêté sa scène à l’ensemble de danse éthiopienne contemporaine Beta (dont la signification est « maison » en amharique). L’occasion d’une performance rendant hommage à la langue éthiopienne. Avec leurs bras, leurs pieds et leurs têtes, les quatre danseuses dessinent les lettres de l’alphabet amharique dans l’air. La métaphore semble évidente : les corps des femmes sont des pinceaux sur une toile invisible. En plus des mouvements, les interprètes crient, murmurent et sifflent.

Nommée « danse éthiopienne », la première partie de la pièce fait penser à ce que l’on voit sur beaucoup de scènes contemporaines à l’heure actuelle. Cependant, pendant la deuxième partie, non seulement les costumes, des tenues éthiopiennes traditionnelles et des turbans à la place des robes brunes simples, mais aussi le style de danse, changent. Finis les cris et les sifflements, leurs troncs et tous leurs corps en vibration continue, les danseuses semblent glisser sur scène. C’est surtout grâce à ce final, que le spectateur a l’impression d’un aperçu de la danse éthiopienne.

L’absence de tout stéréotype

Le théâtre était également à l’honneur lors du festival, avec la pièce Seychelles de Moshé Malka, présentée pour la première fois à la Confederation House. Le dramaturge et directeur de la troupe israélo-éthiopienne, créée en 2004, a relevé avec humour un manque de moyens et de subventions, qui ne permettait pas à la compagnie de jouer dans de grandes salles ; cependant, la haute cave voûtée de la Confederation House créait une belle intimité entre les acteurs et les spectateurs, brisant parfois le quatrième mur. Cette proximité était renforcée par le petit nombre de comédiens présents sur scène, au jeu toujours très juste : Tehila Yeshayahu, Adega, Tsvika Ezikias et Dorin Mendel.

Dans un décor minimaliste – un canapé, une table, deux chaises – un couple d’origine africaine se déchire sur fond de crise économique : leur fils est gravement malade, mais les parents n’ont pas les moyens de payer certains médicaments, non remboursés par leur assurance. Leur voisine interrompt alors leur dispute : son ami, avec qui elle vivait, a disparu en laissant une valise dans l’appartement, valise qui, après ouverture, s’avère contenir des dizaines de sachets de cocaïne… Que faire alors de cette drogue et de l’argent qui se profile derrière ?

Entre atmosphère poétique – lorsque le couple s’imagine sur une plage des Seychelles, un cocktail à la main, une bouteille de bière faisant office d’avion – ou intimiste – quand l’histoire africaine des parents se dévoile – les spectateurs n’ont pas le temps de s’ennuyer pendant la petite heure que dure la pièce.

Enfin, respectant l’esprit du festival, le tour de force de Moshé Malka reste l’absence de tout stéréotype et l’équilibre délicat entre les deux identités des personnages, israélienne et éthiopienne. L’accent n’est mis sur les origines différentes uniquement lorsque cela apporte quelque chose à l’histoire : humaniser l’homme parfois violent, expliquer la pauvreté, justifier le refus du trafic de drogue. Une belle leçon d’écriture et d’approche de la différence dont de nombreux dramaturges pourraient s’inspirer. 

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