Un conte de Pessah

Entre les murs d’une prison moscovite, le soir du seder, un homme retrouve soudain le chemin de sa liberté

By YOSEF BEGUN
March 31, 2015 14:34
Le Kremlin à Moscou

Le Kremlin à Moscou. (photo credit: WIKIPEDIA)

 
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Après l’hiver, sombre et froid, vient Pessah, la fête du printemps, qui arrive à point pour réchauffer les cœurs. Aucune autre fête juive n’était plus chère aux activistes juifs de l’ex-Union soviétique que celle qui marque l’exode d’Egypte et le passage de l’esclavage à la liberté. Mais en ce printemps 1977, j’étais bien loin des joies qui entourent sa célébration.

Incarcéré à Moscou en raison de mes activités « antisoviétiques », je partageais ma cellule avec des criminels emprisonnés pour des faits de vols, de violences et de viols. Des hommes simples et ignorants. J’avais néanmoins développé de bons rapports avec eux et ils me laissaient même une place sur les couchettes. Je leur parlais de mon désir de vivre en Israël et leur avais raconté comment j’avais été arrêté pour avoir donné des cours d’hébreu, et pour avoir demandé une autorisation légale d’enseigner cette langue prohibée. Autant de déboires qui forçaient le respect de mes compagnons de cellule : incarcérés dans cette prison inhumaine, tous se considéraient également comme des victimes du régime.

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« Parle-nous de la Bible »

Contrairement à la majorité des juifs en URSS, les activistes dont je faisais partie célébraient traditionnellement le seder. Tentant d’échapper à la sinistre réalité de l’endroit où je me trouvais, je me remémorais l’histoire de la sortie d’Egypte. Mes compagnons de cellule, eux, étaient occupés à leurs petites affaires quotidiennes et à leurs vains bavardages. Difficile de trouver un sujet de conversation commun. Mais alors que Pessah coïncidait avec la fête chrétienne de Pâques, leurs discussions prenaient un autre tour. Ils parlaient ainsi de la « fête lumineuse » de la résurrection du Christ qui approchait. Je dois dire à ce propos que tous ceux qui étaient nés au sein de l’empire athée d’Union soviétique connaissaient la fête de Pâques, tandis que la plupart des juifs ignoraient ce qu’était Pessah. L’un de mes codétenus, plus jeune que moi comme tous les autres, m’interpella alors : « Pops, raconte-nous quelque chose à propos de Jésus ». Jésus ? J’allais sûrement les décevoir. « Les gars, je ne connais rien sur Jésus. Vous savez bien que je suis juif. » Surpris, ils ont quand même insisté : « OK, mais tu connais plein de choses. Parle-nous de la Bible. »

Ils avaient entendu parler de ce livre mais ne l’avaient jamais vu, pour la simple raison que sa publication était interdite dans le pays. Face à cet intérêt soudain je me dis : pourquoi ne pas leur en parler, puisqu’ils ont tellement envie de savoir ? C’est alors que je me mis à leur raconter : « Au commencement Dieu créa le Ciel et la Terre… » Puis je leur ai parlé d’Adam et Eve, Caïn et Abel, Noé, Abraham, Jacob et son amour pour Rachel. J’ai ainsi passé la soirée, et celle du lendemain, à leur conter des récits bibliques. Comme j’avais le temps, je me suis efforcé de raconter les choses avec force détails.

Les soirées en prison sont généralement ennuyeuses, mais mes histoires les avaient rendues particulièrement intéressantes, y compris pour moi. Il s’agissait en quelque sorte de mes premiers cours de Torah. Je me sentais comme l’enseignant qui se doit de trouver le langage le plus adapté à ses élèves. Lorsque je suis arrivé au récit de l’exode, je me suis efforcé d’y mettre le plus de détails possible, donnant libre cours à mes sentiments. Dans cette cellule de prison, j’eus soudain l’impression que je venais moi-même d’être sauvé d’Egypte, errant dans le désert et n’attendant qu’une chose : arriver en terre promise.

Une révélation inattendue


Parmi mes codétenus se trouvait un jeune homme qui ne se distinguait en rien des autres, si ce n’est qu’il savait dessiner. Bien qu’il n’ait jamais pris de cours, il passait son temps à dessiner ce que les autres lui demandaient. Durant mes discours, il s’asseyait dans un coin comme à son habitude et griffonnait. Lorsque j’eus terminé de raconter mes histoires, il me montra ses croquis. Quelle surprise ! D’une main un peu incertaine, il avait illustré chacun de mes récits ! Sur l’un des dessins, on pouvait voir un panier flottant sur l’eau et transportant un bébé, Moïse bien sûr, futur libérateur du peuple juif.
Sur un autre, figurait une composition élaborée de la sortie d’Egypte : on y distinguait Moïse avec une longue barbe, suivi par une large foule, sans oublier la colonne de feu qui leur indiquait le chemin. Quelques illustrations parmi de nombreuses autres. Incroyable de voir cela dans un endroit si caractéristique du crime et de l’inhumanité…
« Pourquoi as-tu dessiné tout ça ? », demandai-je à ce jeune homme. A cette question qui semblait absurde, il a alors donné une réponse pour le moins inattendue : « Moi aussi je suis juif », dit-il calmement. La veille, ce garçon me paraissait si semblable à tous mes compagnons de cellule, et voilà que tout d’un coup il était si proche de moi, faisait partie de notre peuple… J’étais sans aucun doute la première personne à qui il racontait son « secret ». J’ai alors envisagé que mon séjour dans cette prison avait peut-être un sens que je ne lui soupçonnais pas.



Son parcours, semblable à celui de beaucoup de jeunes, n’en était pas moins triste. Boris, c’était son nom, s’était enfui de la maison après s’être disputé avec son beau-père ; n’ayant pas de quoi manger, il avait fini par se mettre à voler.
A partir de ce jour, nous nous sommes mis à discuter longuement lui et moi. Nous nous asseyions dans un coin sur un matelas troué et parlions d’Israël pendant des heures. Je lui racontai comment d’autres juifs comme lui s’y étaient battus pour conquérir leur liberté et fonder un Etat ; la guerre des Six Jours et celle de Kippour, l’opération Entebbe… Afin de rendre mes récits plus compréhensibles, j’avais dessiné de mémoire une carte du Moyen-Orient, marquant les déplacements de l’armée israélienne par des flèches. Boris m’écoutait, oubliant tout le reste.

Trouver sa liberté en prison


C’est alors qu’une véritable transformation s’est opérée sous mes yeux. Une métamorphose déclenchée par la Bible, un livre banni d’URSS, devenu soudain accessible dans la cellule d’une prison de Moscou. C’est ainsi qu’entre ces murs sinistres, un autre miracle du Livre saint a pris place : celui de la renaissance d’un juif. Un juif éloigné de son peuple, qui a peu à peu choisi de le rejoindre. Un homme qui bien qu’enfermé entre quatre murs, avait retrouvé le chemin de sa liberté.
Boris avait soif de tout connaître, et j’étais heureux de partager avec lui ce que je savais à propos d’Israël et de l’histoire juive. Cela s’apparentait à la transmission orale de la Torah de génération en génération au temps de nos ancêtres. Une transmission que les autorités soviétiques s’acharnaient à empêcher, et qui prenait finalement place dans une prison moscovite !
Des années auparavant, j’avais moi-même eu la chance de rencontrer mon premier professeur d’hébreu, qui m’avait fait connaître l’histoire de mon peuple. Et maintenant le destin m’amenait à devenir le premier enseignant en Torah de ce jeune juif. Mon fervent désir de transmettre à Boris tout ce que je pouvais était cependant bien faible comparé à l’enthousiasme avec lequel il apprenait.
Cependant, cette « université juive » n’a pas duré bien longtemps. Quelques jours seulement après que nous nous soyons rapprochés, l’un des gardes de la prison a interpellé Boris : « Ramasse tes affaires, tu sors ! ». Avant qu’il ne parte, je lui ai glissé un papier avec l’adresse de quelques-uns de mes amis. « Ils t’aideront une fois dehors », lui ai-je soufflé.
Fin 1982, j’ai été jugé pour « sabotage envers le régime par la diffusion de la culture juive », puis condamné à 12 ans de travaux forcés et à l’exil. J’ai finalement été libéré en 1987 à l’aune de la perestroïka initiée par Gorbatchev. Je n’avais gardé qu’un vague souvenir de ce Pessah passé dans la prison de Moscou.

Rejoindre son peuple et sa terre

Un an après ma libération a eu lieu le plus beau jour de ma vie : ma famille et moi sommes arrivés en Israël ! Il faisait déjà nuit ce 20 janvier 1988 lorsque notre avion s’est posé à l’aéroport Ben-Gourion. Après 17 ans de rébellion, voilà que je touchais le sol de la terre promise ! Notre patrie nous tendait les bras !

Malgré l’heure tardive, beaucoup de mes anciens compagnons étaient venus m’accueillir. Il y avait également quelques ministres, des députés et des journalistes. La première chaîne diffusait en direct les images de notre arrivée. Les plus grands journaux israéliens ont ainsi publié des photos de moi descendant de l’avion avec ma petite-fille Dena, alors âgée d’un an et demi. Que d’embrassades chaleureuses. Ils étaient tous là : Natan Sharansky, Volodya Slepak et des dizaines d’autres…
Tout d’un coup, j’ai senti l’un d’entre eux me serrer avec une insistance particulière. Levant les yeux, j’ai vu un jeune soldat en uniforme, l’insigne du Ouzi sur l’épaule. « Qui es-tu ? », lui ai-je alors demandé. « Yossef, tu ne me reconnais pas ? », me répondit-il. « Nous étions dans la même prison à Moscou. » Le jeune homme qui se tenait devant moi n’était autre que Boris, le jeune illustrateur de la Bible !

Je repense bien souvent à cette histoire, à Boris qui, à l’image de l’exode biblique, a connu sa propre sortie de l’esclavage, de la prison soviétique jusqu’à son peuple et jusqu’à sa terre.

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